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Blandine Le Callet, La Ballade de Lila K

Blandine Le Callet, La Ballade de Lila K, Stock

Blandine Le Callet présentera son livre à la librairie La Procure le 30 septembre à 18h

C’est assurément l’un des romans les plus saisissants de la rentrée. Le second opus de Blandine Le Callet est un curieux mélange de roman d’anticipation et d’initiation. Comment Lila, enlevée brutalement à sa mère par un pouvoir hygiéniste et aseptisé, tente de recouvrer sa liberté dans un univers où les livres sont dangereux et qui rejette dans une « Zone », hors les murs, tout ce qui peut être hors norme, violent, en un mot : vivant. Plus que vers Orwell, c’est vers le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley que penche cette description d’une société qui ressemble à celle de nos cauchemars nocturnes et de nos insomnies diurnes. Le chemin de libération de Lila passe par une souffrance qui devient plus aimable que la carapace douce qui veut l’en préserver. Et pour le lecteur par un parcours haletant d’une intensité rare dans la production française et qui le conduit dans les marges troublantes et dangereuses de l’indignation et de la compassion.

François Maillot

Comment reconnaître à l’homme Jésus un statut divin en tenant que Dieu est unique ?

Larry W. Hurtado, Le Seigneur Jésus-Christ, La dévotion envers Jésus aux premiers temps du christianisme, Cerf

Cet ouvrage magistral suscite l’admiration et la joie du lecteur par son érudition brillante, par sa méthode, par sa limpidité, par la sûreté de son jugement. Et évidemment d’abord par l’importance majeure de son sujet. Ne vous laissez pas intimider par la taille du livre, vous serez très vite emporté et récompensé au-delà de vos espérances dans votre connaissance des toutes premières années du christianisme. Sans compter qu’un index très utile facilite la consultation de l’ouvrage et que le livre procure une bibliographie impressionnante.

L’auteur s’attache à la période qui va de l’an 30 à l’an 170 et il choisit comme axe central de son travail non pas le développement des communautés chrétiennes pendant ces années, ni les ébauches des formules dogmatiques des siècles suivants, mais la place accordée à Jésus dans la prière et le culte des premiers croyants, la dévotion à Jésus telle qu’elle apparaît à partir de toutes les sources connues.

La thèse qu’il soutient et démontre de manière convaincante est que la place absolument centrale et unique de Jésus comme Christ et Seigneur dans l’adoration due à Dieu et à Dieu seul n’est pas une divinisation progressive et tardive de Jésus à partir d’influences hellénistiques et romaines, mais l’expérience et l’évidence originelles des touts premiers croyants juifs alors même qu’ils tiennent radicalement au monothéisme biblique. « La dévotion pratiquée au premier âge du christianisme eut un rôle éminemment fondateur pour les développements doctrinaux ». « La centralité de Jésus et le caractère unique de son statut dans les différentes  convictions religieuses des chrétiens du premier âge appelaient, presqu’inévitablement, une nouvelle conception de Dieu ».

L’enquête minutieuse pour savoir quelle était la place faite à Jésus dans la prière et les croyances du « christianisme du premier âge » parcourt méthodiquement tous les textes qui nous sont parvenus,  dans le Nouveau Testament et à côté : les écrits pauliniens (Paul est particulièrement précieux puisque ses lettres renvoient à ce qu’il a reçu dès sa conversion, c’est-à-dire vers 32-34 ! et qu’il permet d’atteindre les communautés juives chrétiennes en Judée avant les communautés pauliniennes), les Synoptiques, la source Q, les écrits johanniques (avec les traces de la crise christologique dans la communauté johannique), l’Evangile de Thomas, le Protévangile de Jacques, Hébreux, mais aussi Valentin et Marcion, Nag Hammadi, Apocalypse, l’Ascension d’Isaïe (on découvre l’importance de ce texte), le Pasteur d’Hermas, les Odes de Salomon, la Didachè, etc …,  en terminant par l’œuvre si intéressante de Justin.

Il faut noter que chacun de ces chapitres (ils peuvent être aussi abordés indépendamment) constitue une synthèse brillante qui rend bien service aux personnes moins savantes  et moins spécialisées… A chaque page, on apprend quelque chose, on rafraîchit ses connaissances dans certains cas, on découvre totalement d’autres domaines, on synthétise les désaccords des spécialistes, on pondère son jugement, on aimerait reprendre plus à loisir …

La richesse de connaissances et de réflexion qu’apporte ce livre met dans une immense gratitude à l’égard du travail et de la maîtrise de l’auteur. Et la rencontre aussi proche de la foi originelle, de la foi de toujours,  en Jésus comme Christ et Seigneur conduira sans doute beaucoup à une gratitude encore plus haute.

Jean-François Rod

Eloge de la vie de tous les jours, un livre pour se réconcilier avec le quotidien

Franz Bartelt, Petit éloge de la vie de tous les jours, Collection Folio, Gallimard

Un éloge de la vie de tous les jours : il fallait y penser. La chose va tellement de soi qu’on aurait pu l’oublier. La chose va si peu de soi que nul, peut-être, chemin faisant parmi les choses, les grandes choses, les grandes causes qui méritent évidemment l’éloge, n’aurait eu l’idée de s’atteler à une cause tellement perdue d’avance. Franz Bartelt a fait cet éloge, par bonheur : il était fait pour lui, lorsque l’on connaît la discrétion de sa personne, l’humilité de son parcours, la simplicité de son pays ardennais dont il fait état dès le début de son ouvrage, parce que la vie de tous les jours a besoin d’avoir les pieds sur terre : Ce qui est extraordinaire, dans nos pays, c’est qu’ils n’ont rien d’extraordinaire (…) Pas d’altitude, pas d’attitude (…) Pas d’attraction naturelles. Pas de pittoresque. Juste un pays (p. 9). Autrement dit toutes les conditions climatiques favorables pour l’éclosion d’un vrai regard, d’un grand regard, d’un bon regard. Oui, profondément bon. Comment ne trouverait-on pas éminemment sympathiques ces deux compères qui discutent jusqu’à plus soif, dans un buffet de gare, sur le « cuit » et le « pas cuit » (p. 112-117), ou encore ces promeneurs qui se chamaillent, jusqu’à plus soif, eux aussi, sur les mérites respectifs des vaches d’Aubenton et des vaches des Ardennes (p. 128-132) ? Comment celui qui voit et entend tout cela ne serait-il pas « sympathique » au sens le plus chaleureux et le plus profond du terme ?

La couverture du livre, déjà, en dit long : un jaune d’œuf, oui, un œuf au plat ! Il saute tellement aux yeux qu’on ne le voit pas dès l’abord comme tel, ou qu’on ne le voit plus comme tel : le soleil, un soleil royal darde dans la poêle du quotidien, dans le plat de tous les jours. C’est ça, la poésie. Franz Bartelt, comme d’autres, a pris le bon chemin. Il y a en lui un amour des choses familières qui fait songer à Supervielle, un plaisir de l’être social qui rappelle l’unanimisme de Romain Roland, une truculence du trivial qui réveille Ionesco, l’amertume et le sentiment du vide en moins. Chaque chapitre du livre décline le mot jour : l’on ne pouvait pas faire à moins pour faire l’éloge de la vie de tous les jours. De tous les jours possibles (jour de crise, jour des voisins, jour avec valises, etc.). De tous les jours par le menu (la gastronomie souvent évoquée par l’auteur n’est faite, au demeurant, que pour caler l’estomac). Le premier chapitre – Le jour sort de l’ordinaire – n’établit pas seulement un cadre chronologique : il affiche une philosophie qui ne se démentira point. Le mieux que nous ayons à faire c’est de rêver un monde meilleur. Le malheur de l’homme, c’est d’avoir rêvé trop souvent d’un monde parfait (p. 28).

En écrivant sur la vie de tous les jours, l’auteur écrit (et c’est pour ainsi dire la jaquette thématique du livre) sur l’acte d’écriture lui-même qu’il ne démystifie que pour lui rendre sa véritable assise existentielle : L’heure tourne. Elle ne se fatigue jamais. C’est ce que j’aurais aimé être : une horloge (…) Écrire, peut-être est-ce compter le temps, remplir l’espace avec un mode de calcul monotone et fascinant, faire tourner une horloge à encre. Ce serait alors pour moi une revanche sur le hasard et sur la biologie qui n’ont pas daigné m’offrir ma chance en qualité d’horloge (p. 14-17). J’ai toujours été persuadé qu’un livre repose davantage sur une intuition que sur une connaissance. Le langage se suffit (p. 134). Et le livre s’achève sur un éloge des fautes d’orthographe – certaines en tout cas, miraculeuses – en puissance d’une étonnante poésie.

Bref, un livre pour rire. Peu de livres, à vrai dire, procurent avec finesse cette hygiène. Un livre pour se réconcilier avec le quotidien et, par conséquent, avec soi-même. Le livre d’un vrai poète montrant le relief de ce qui est censé n’en point avoir, n’en pas avoir beaucoup, n’en pas avoir assez (p. 48) : Charleville (p. 128) – vous connaissez ? vous vous souvenez ? – Charleville n’est pas très loin. Un livre moderne de l’Ecclésiaste. D’ailleurs, l’auteur, qui regrette décidément de n’être point une horloge, avoue ceci : J’appellerais pour la messe. J’ai beau ne pas être un croyant de premier choix, je trouve du charme, et de la distinction aussi, dans le fait de se rendre dans une église (p. 15). Qui sait si les églises ne seraient pas aujourd’hui plus pleines, au jour du Seigneur, si l’on avait su – si l’on savait faire davantage, tout haut ou tout bas, l’éloge de la vie de tous les jours ?

Fr. François Cassingena-Trévedy, osb

Alice Ferney, passé sous silence

Alice Ferney, Passé sous silence, Actes Sud

Voici un grand livre, celui d’un drame national, mais aussi d’une tragédie intérieure et intime. En osant s’attaquer à la douloureuse question des soldats perdus, Bastien-Thiry en tête, défenseurs contre De Gaulle de l’Algérie française et des populations abandonnées, Alice Ferney joue gros. Disons d’emblée qu’elle s’en sort non seulement avec les honneurs, mais avec panache. Rien n’est occulté : ni le machiavélisme du Général, mêlant réalisme et manipulation, ni l’enfermement des insurgés dans un idéal romantique et chevaleresque dérivant vers une logique d’enfermement et de haine. En choisissant de ne pas nommer les protagonistes par le nom qu’ils ont laissé dans l’Histoire et à situer les faits, pourtant rigoureusement reconstitués, dans le cadre imaginaire et archétypal d’un « Vieux Pays» en prise avec le destin de ses « terres du Sud », Alice Ferney rend à cette histoire française « passée sous silence » toute sa charge émotionnelle de tragédie universelle. Car, derrière le destin des peuples et des nations, c’est bien l’âme des hommes qui est en jeu. Celle d’un chef d’Etat naguère sauveur de l’honneur du pays qui amène ses anciens partisans à le haïr ; celle d’un jeune militaire intellectuel et sensible qui va choisir le terrorisme en toute (in)conscience. C’est la plus grande gloire de la littérature de ramener à la surface, ce qui, de notre histoire commune, est le plus enfoui, en déposant les armes, mais en ne cachant pas la cruauté de la destinée humaine.

François Maillot

Vivent les poètes !

Jean-Pierre Denis, Dans l’éblouissant oubli. Poèmes, Ad Solem.

Je me souviens avoir entendu un éditorialiste, fort renommé et  toujours bien en cour, flinguer allègrement un de nos hommes politiques en fulminant devant les caméras : «  L’idée de voir un poète à l’Elysée est tout simplement effrayante ! » J’aurais, moi, tendance à trouver absolument « effrayant » ce type d’argument proclamé par un de ces soi-disant monstres sacrés de la scène médiatique. Ils n’ont en vérité de sacré – dans le sens familier de l’adjectif ! -  que leur présomption désolante. Cette appréciation lapidaire dit bien en tout cas dans quelle pitié condescendante on tient dans un certain gotha parisien, la poésie et les poètes.  « Pitié pour eux ! » doivent rugir dans leurs caveaux les Hugo, Lamartine et Senghor et tant d’autres qui, pour avoir été en leur temps de grands seigneurs de la politique, n’en furent pas moins des princes éclairés de la poésie.

Faisons donc la nique à ces « éditocrates » de malheur ! Profitons de l’été, pour lire des poètes d’hier et d’aujourd’hui. Nous avons l’embarras du choix. Mais parmi ceux d’aujourd’hui, arrêtons-nous au premier recueil de poèmes publié par Jean-Pierre Denis. Pourquoi ? D’abord, ce n’est pas tous les jours qu’un journaliste, un directeur de journal, met son « cœur à nu », comme disait Baudelaire. Dire cela, ce n’est pas saluer je ne sais quel courage, mais c’est plutôt rendre grâce aux muses d’avoir protégé les éblouissements intimes du journaliste de la grêle incessante d’informations qu’il doit journellement affronter au risque de s’aveugler. Ensuite ce recueil dévoile, à mon sens, l’identité profonde de son auteur : celle d’un contemplatif de l’instant passager et oubliable : car, « tout instant est envahi » écrit-il à sa façon ciselée des voyants insatiables.

Avec Jean-Pierre Denis, on marche « parmi les hautes herbes », on surprend dans une futaie un « ballet de biches en désordre », on s’éprend d’un « froissement d’oiseaux »… Comme Chateaubriand, son écrivain favori, Denis célèbre la Création dans laquelle il scrute la main du Créateur. Cette promenade n’est pourtant pas celle d’un panthéiste. Alors ? Elle est la marche d’un frondeur spirituel : d’un homme du Sud qui s’insurge contre « l’obscurité qui nous dévore » ; celle qui nous suit dans la vallée des larmes où dévalent nos morts, petites et grandes, nos peurs, nos leurres et nos malheurs… « Soyez des héros » pour « enjamber les fleuves », « tutoyer les falaises » lance Jean-Pierre Denis à ses lecteurs. J’aime cette oriflamme de l’espérance déployée devant nos yeux fatigués. J’aime ce cri d’insurrection de l’âme qui n’est pas sans rappeler la verve d’un certain Maurice Clavel !

Vivent les poètes ! Ils n’ont pas leur pareil pour réveiller « la banalité de notre sommeil » et glisser à notre oreille distraite : « Engage ta floraison » !

Michel Cool

Généalogie, quand tu nous tiens !

Chantal Rodet, Généalogies – Le récit bourgeois XIX° et XX° siècles, Presses Universitaires de Lyon

Généalogie, quand tu nous tiens ! Vorace de notre temps et de notre patience. Ils se reconnaîtront, nombreux, ceux et celles qui ont ouvert un jour la boîte de Pandore des vieux grimoires… On peut dire que ce livre de Chantal Rodet a été écrit pour eux !

Risquons d’emblée cette question : « qu’est-ce qui pousse des hommes et des femmes à ‘entrer’ en généalogie » ? Une des réponses se laisse découvrir entre les pages singulières et originales de ce livre; on pourrait la résumer par une étude de « l’analyse de la conscience généalogique de soi » qui anime le généalogiste. Voilà tout le cheminement complexe et fouillé auquel nous convie l’auteur. Il ne s’agit pas de savoir comment fait-on de la généalogie mais plutôt quelles sont les motivations.

Voyons rapidement la structure de ce livre. Trois parties. Après quelques rappels de base sur la place de la Généalogie, avec un grand G, dans l’Histoire, -sens de la généalogie royale, par exemple- et la situation et contextes des récits des familles bourgeoises que nous allons étudier, nous pénétrons au coeur de l’ouvrage avec le dépouillement systématique de ces dix récits généalogiques des familles lyonnaises réalisés par un membre de chacune de ces familles (deuxième partie). Vient ensuite – et c’est là tout l’intérêt de l’ouvrage- quelles fonctionnalités ont ces récits dans l’histoire filiative de ces familles bourgeoises. Approches sociologique et anthropologique. Ce n’est pas toujours simple… On se retrouve étonnamment crayon en main pour ‘filer’ chaque famille… et l’on peut découvrir des éléments éclairants pour nous-mêmes.

J’ai été passionné par ce livre – peut être parce que généalogiste moi-même – je découvrais plus ou moins les pourquoi inconscients de mes recherches, que ce soit le retour vers une terre hypothétique ou la traçabilité d’un « nom » parmi une quinzaine de générations nommées et retrouvées entre les strates d’un quotidien sédentarisé et l’ombre d’une Histoire de France mouvementée.

Si « Ecrire pour se souvenir », devenait une sorte de devoir de mémoire pour ceux qui nous ont précédés et donnés un peu de leur chair et de leur sang. Si enfin, cet héritage, parfois encombrant à porter, pouvait nous rendre libre, aussi… !

A réserver aux passionnés!

Dominique Fournier

Modiano, écrivain de l’indicible

C’est presque devenu un événement attendu : chaque fois que Modiano s’exprime à la télévision, l’interview tourne en un long balbutiement. Avec l’air inquiet, presque traqué d’un cervidé, il cherche ses mots, bute sur ses phrases, comme s’il tâtonnait dans l’obscurité. On le sent hanté par une vision intérieure, comme s’il cherchait à en saisir les contours fantomatiques.
Disons, en passant, que si l’on souffre pour l’écrivain qui semble subir un calvaire devant les caméras et les projecteurs, ce n’est absolument pas ennuyeux pour le téléspectateur. C’est même fascinant. Ce qui tord le cou à certains dogmes « communicationnels » qui postulent que pour faire passer son message il faut avant tout s’exprimer avec clarté et aisance. Sans parler de l’enthousiasme de commande. Or, ce qu’il coule  de source peut devenir, en passant par trop de filtres, de l’eau tièdasse ; cela ronronne ; cela s’endort.
Certaines règles souffrent des exceptions : Modiano à l’oral en est une. Il attire l’attention parce qu’il a des aspérités, et que ce ne sont pas les autres, c’est lui qui bute sur ces aspérités. Il n’a pas le souci de fondre son petit message personnel dans le grand message global.
Mais surtout, ce qui peut paraître un handicap,  – paradoxe pour un écrivain que ses difficultés passagères à s’exprimer -, révèle en creux ses qualités spécifiques. D’où vient l’aisance orale de l’homme d’action ?  De son assurance, de son entraînement, etc., mais aussi et surtout du fait qu’il est facile d’arpenter des sentiers balisés : expressions et idées toutes faites qui manifestent une adaptation sociale parfaite. Le romancier, lui, en est incapable. Par nature, il sort des sentiers battus. Il s’enfonce dans les fourrés inextricables. Il cherche à exprimer l’indicible et il y parvient avec une clarté étrange. L’œuvre est l’expression d’un long travail d’enfantement.
Si chaque roman de Modiano n’est jamais ni tout à fait le même ni tout à fait un autre, son dernier, sorti il y a quelques mois, L’horizon, résonnera longtemps en nous. L’écrivain cerne toujours plus près son propre mystère. L’insignifiant est parfois le plus important, nous dit-il avec insistance. Ce qui était perdu et revient, sans prendre garde, à la mémoire, ces « courtes séquences (qui) n’étaient pas liées au reste de sa vie, elles demeuraient en suspens, dans un présent éternel ». C’est la partie éternelle de la mémoire, volcan éteint qui peut se réveiller n’importe quand.
Jean-Marc Bastière

Pierre Gibert : l’auteur du mois

Jean-François Rod présente l’auteur du mois, Pierre Gibert, dans sa chronique pour l’émission l’Esprit des Lettres

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Thomas Bernhard : noir, grinçant, destructeur et misanthrope

Thomas Bernhard, Mes prix littéraires, Gallimard

Parfois, en vacances, sur les rayons de la bibliothèque d’un ami, vous tombez sur un livre que vous n’aviez pas prévu de lire. Vous l’ouvrez, le feuilletez et, après quelques pages, vous vous laissez prendre. Ainsi, pour moi, en ce mois de juillet, du livre posthume de Thomas Bernhard, paru récemment chez Gallimard. Une « notice éditoriale » précise que Meine Preise, écrit en 1980, devait paraître en 1989. La mort de l’écrivain, au début de cette même année (à cinquante-huit ans), a retardé de trente ans la publication du livre. Mais il n’y a nul anachronisme à le lire aujourd’hui…
Je dois avouer que Bernhard ne figure pas dans le premier cercle des écrivains dont j’aime m’entourer : trop noir, grinçant, trop destructeur et misanthrope. Cependant, cette noirceur, chez lui, je l’ai constaté maintes fois avec une sorte d’étonnement – mais lit-on seulement pour être conforté dans ses propres convictions ? –, est aussi une grandeur. Quant à sa misanthropie elle est une arme offensive (parfaitement efficace) contre l’hypocrisie sociale et mondaine, contre les amnésies de l’histoire autrichienne et les révérences accordées aux pouvoirs, aux institutions.
Thomas Bernhard fut-il un écrivain maudit ? Pas vraiment, si l’on consulte la liste impressionnante des récompenses littéraires qu’il reçut dès ses débuts, en Autriche mais aussi en Allemagne : pas moins de huit, dont le prix d’Etat autrichien (1967) et le prestigieux prix Büchner (1970). Pour chacun de ces événements Bernhard se souvient des circonstances de la remise des distinctions, des réactions et pensées qui furent les siennes. Il raconte tout cela avec une sorte de distance, de goût maniaque du détail et d’objectivité. Il en résulte des récits dénués de toute complaisance (à l’égard des institutions bien sûr, mais aussi de lui-même) et d’une impavide drôlerie. Ainsi de l’achat d’une maison passablement déglinguée ou, une autre fois, d’une « Triumph Herald blanche avec des sièges en cuir rouge », avec le montant des récompenses. L’écrivain est là, souvent avec sa tante, devant des officiels, le jury, un public, tiré de sa solitude par une sollicitude officielle ou académique évidemment très éloignée des enjeux réels de la littérature. De ceux-ci d’ailleurs, et de ce que Bernhard, livre après livre, tente d’élaborer, il n’est jamais question dans ces huit récits.
En annexe, l’auteur a cependant placé trois brefs discours qu’il prononça lors de la remise des récompenses, et une note pour annoncer (et expliquer) sa démission de l’Académie de langue et de littérature de Darmstadt. Si on lui demande de prononcer un discours, l’écrivain ne peut dissimuler sa terrible vision du monde et cette obsession d’une « Europe morte » née de la guerre et du nazisme.
Mais qu’on imagine un instant la tête du Ministre et des officiels, lors de la remise du prix d’Etat autrichien, entendant Thomas Bernhard prononcer (on se plaît à l’imaginer, avec un grand calme), les paroles suivantes : « Les époques sont insanes, le démoniaque en nous est un éternel cachot patriotique, au fond duquel la bêtise et la brutalité nous sont devenues les éléments de notre détresse quotidienne. » Et un peu plus loin : « Nous sommes autrichiens, nous sommes apathiques : nous sommes la vie en tant que désintérêt généralisé pour la vie, nous sommes, dans le processus de la nature, la mégalomanie pour toute perspective d’avenir… »
Comment songer à se congratuler encore après cela ?
Patrick Kéchichian