Pour peindre la guerre de 14-18, pour la donner à voir et à ressentir, on ne peut faire moins qu’une fresque ou qu’un roman-fleuve. A la démesure de la réalité doit logiquement correspondre celle des moyens et de l’imagination du romancier ou du peintre… Jean Echenoz, fidèle à lui-même, à sa méthode – qui est plutôt une intuition cultivée, aiguisée, depuis plus de trente ans –, prend le contre-pied de cette idée. Au lieu de calculer le recul qui lui serait nécessaire pour envisager une scène aussi large, intense et diverse, il s’approche, se concentre, détache des fragments, des détails, les assemblent avec art pour qu’ils prennent tout leur sens. Ainsi en cent vingt pages à peine, avec une extrême économie de la narration, il parvient à suggérer sensiblement, sans pathos, cette démesure, l’absurdité et toute l’horreur de la guerre.
Aux premières pages du livre, nous sommes sous le soleil d’août, en Vendée, un samedi. Anthime est à vélo pour une escapade ; sur le porte-bagage un gros livre. Puis, lorsque le jeune homme arrive sur une butte, il voit des lumières anormales, entend sonner les cloches de toutes les églises à la fois. « D’instinct », il reconnaît le bruit du tocsin. Et « vu l’état présent du monde », cela « signifiait à coup sûr la mobilisation ». Il revient alors précipitamment chez lui, avant d’aller rejoindre son régiment. Dans un cahot, le livre tombe du vélo et s’ouvre « pour se retrouver à jamais seul sur le bord du chemin, reposant à plat ventre sur l’un de ses chapitres intitulé Aures habet, et non audiet » : c’est le titre d’un chapitre au début de Quatrevingt-treize de Victor Hugo, où sonne aussi le tocsin que l’on voit plus encore qu’on ne l’entend… A partir de ce détail minuscule et de cette citation du Psaume 115 et d’Isaïe (« Ils ont des oreilles et n’entendent pas »), l’histoire peut se déployer, le conflit peut commencer : dans le silence propre à une tragédie qui dépasse l’entendement et toute parole.
Dans les immenses misères de la guerre, Echenoz trace des lignes romanesques qui semblent minces et frêles, presque tremblantes. L’assurance de l’écrivain n’est jamais ostentatoire, mais elle est évidente. Ses portraits ne s’embarrassent d’aucune épaisseur psychologique. Le nom des personnages – Padioleau, Bossis, Arcenel –, et quelques brefs éléments de portrait, suffisent à les caractériser. Ils se déplacent sur ces lignes qui seront aussi courtes que leurs destins. A la fin du roman, on arrive au terme des quatre années de conflit. Les morts et les vivants ont accompli la tâche qui leur était assignée. En un paragraphe, les rescapés sont de retour.
En lisant ces pages superbes, j’ai songé à plusieurs reprises à un autre récit de cette guerre, écrit par un témoin direct avant même la fin des hostilités : Le Guerrier appliqué de Jean Paulhan. Même étrangeté et évidence, égale volonté de montrer l’os plutôt que la chair, de tenir à distance les mots et les phrases trop bruyants. Même si le récit d’apprentissage de Paulhan est écrit sur le monde subjectif, ce que les deux auteurs parviennent à montrer, c’est l’homme dans sa nudité et sa misère.
Patrick Kéchichian

Jean Echenoz, 14, Editions de Minuit

25 février 2013 à 18 h 20 min
[...] 14 de Jean Echenoz – paru l’an dernier chez Minuit –, le livre commence le 1er août 1914, [...]