Puisse ce court chef d’œuvre ne point passer inaperçu ! On connait le petit livre de Pascal : Du bon usage des maladies… C’est un peu à cela que l’on songe lorsque l’on voit ce qu’Alain Galan a fait, non seulement sur le plan littéraire, mais d’abord sur le plan humain, de la très dure épreuve qu’il a traversée et avec laquelle il vit toujours, courageusement, dans sa retraite limousine. Un cancer de la mâchoire, auquel ont du reste préludé d’autres souffrances plus anciennes, se trouve promouvoir, non seulement dans la douleur exquise, mais dans l’univers intérieur du patient, le thème de la canine, celle-ci venant réveiller le souvenir d’un événement contemporain de sa naissance, à savoir la Mort du loup, d’un dernier ( ?) loup abattu dans l’Isère, durant l’hiver 1954.
Et c’est ainsi que tout au long du livre le thème de la mâchoire au martyre et celui du loup ne vont cesser de s’entrecroiser, comme le présent d’exhumer les souvenirs et de stimuler l’imaginaire. Mais qu’on ne s’attende pas à ces déballages pathologiques dont on est aujourd’hui si friand : il y a dans ce livre une pudeur, une rigueur, un détachement de soi qui le rattachent à la plus sûre tradition classique. L’auteur cite le bulletin sibyllin de ses scanners et de ses opérations en entretenant une extrême distance avec lui-même et dans un pur dessein de composition symphonique.
C’est que, sous sa plume, les termes les plus énigmatiques de la science médicale, de la paléontologie ou de la zoologie deviennent des valeurs musicales et s’intègrent à un tissu de très haute qualité. Signe infaillible de ce détachement dont nous parlons, l’humour affleure çà et là, cruel avec justice. On n’aura jamais su transfigurer avec tant d’art tout un domaine du langage comme de l’expérience contemporaine.
Mais le fond de l’œuvre est dans cette identification croissante de l’auteur au loup de ses souvenirs, de ses rêves, de ses longues hantises postopératoires. L’interprétation psychanalytique de ce symptôme se voit écartée avec une indépendance magnifique. Et, de fait, c’est de tout autre chose qu’il s’agit. Au milieu de sa souffrance et de toutes les circonlocutions savantes dont on l’entoure, l’homme qui parle ici est un homme libre, un homme aux profondes racines rurales, un homme rare, de la race des loups, « forlongeant la meute » (p. 108). Et le loup sur lequel le Poverello d’Assise pose sa main, le dernier loup abattu confisque finalement pour lui toutes les ressources de la compassion. Chapitre après chapitres (ils sont brefs et sans titres), la « louvière », c’est-à-dire la pelisse (ce n’est que l’un des sens possibles de ce mot qui ne se trouve point dans les dictionnaires), la louvière se confectionne avec des « lambeaux de vie » (p. 119). C’est à travers l’écriture, à travers un style aussi admirable d’exactitude que de sonorités, que l’homme peut reconstruire et recouvrer son visage, aux heures terribles où il évite de se regarder lui-même. « Je me suis mis en quête d’un loup derrière lequel cacher mon visage blessé. » (p. 117). Nous aimerions dire à celui qui s’est caché derrière ce loup combien il appelle notre fraternité et combien nous aimons cette rébellion qui le retient de se « réconcilier avec l’ordre du monde » et le porte à « s’enfoncer dans le silence et dans la neige, dans le profond de l’enfance et des bois » (p. 118).
Fr. François Cassingena-Trévedy, osb.
Alain GALAN, Louvière, Gallimard

28 octobre 2010 à 1 h 57 min
Fr François,
Je suis votre ancienne étudiante de l’ISL. je suis contente de vous savoir toujours actif.
merci pour les cours et surtout pour votre simplicité
Que le Bon Dieu vous bénisse.