L’Année du chat de Karine Miermont

Karine Miermont, L’Année du chat, Seuil, « Fiction & Cie », 130 p., 15 €

 

L’Année-du-chat-de-Karine-MiermontNon, ce n’est pas un supplément au dernier bulletin de Nos Amis les bêtes. Pas davantage un manifeste en faveur de la protection des animaux, avec tous les délires et distorsions que cette cause, parfois, suscite. Et puisque je me suis mis en chemin par la voie négative, autant la suivre jusqu’au bout : non, ce n’est pas un livre envahi, dominé par l’émotion – ce mot qui, à force de saturer tous les discours, tous les commentaires, ferme la porte de toute réflexion, interdit toute lucidité.

Reprenons. Une femme, une famille, une maison et un chat. La scène est à Paris, au fond d’une cour. Le chat, la chatte plus exactement, se nomme Niña. Ce n’est pas une aristocrate, un animal de race choisie, avec titres et certificats de noblesse. Mais pas non plus un chat d’apparence banal : on le reconnaît de loin, au premier coup d’œil, à la couleur de son poil, à sa démarche… Dans cette maison, dans cette cour, Niña est chez elle.

Le récit est celui de la dernière année de sa vie, de sa maladie, de son traitement, puis de sa mort. Cette période d’inquiétude, de soin, puis de deuil et de tristesse, Karine Miermont, dont c’est le premier livre, en a tenu scrupuleusement, avec économie, le journal. Elle observe le chat, mais aussi sa famille, ses voisins, les vétérinaires. Et dans les salles d’attente, d’anxiété, les autres patients, hommes et bêtes, attachés ensemble par un lien d’amour singulier, intime. Elle mesure à l’affliction que peut susciter la souffrance sans mot, sans pensée – mais peut-être pas sans rêve, écrit-elle dans une page fervente – de ces bêtes. Elle consigne tout cela, soucieuse des mots, attentive à ce qu’ils décrivent, mais aussi révèlent. Elle se regarde elle-même enfin, se réfléchit sans complaisance aucune. Ce travail fut sans doute une forme de consolation face au chagrin, le matériau brut d’un secret tombeau dédié à l’animal aimé. Mais aussi une mise à l’épreuve des pouvoirs de l’écriture, de la littérature. Une littérature consciente d’elle-même, qui ne s’enferme pas dans le petit créneau usagé du témoignage.

« La vie du chat contient une époque, concentre une parcelle de notre vie, elle est une sorte de mesure de temps et une mémoire, elle contient une expérience commune, un morceau de notre histoire, une parcelle de notre temps perdu », écrit l’auteur. Que lit-on dans ces lignes ? Très simplement une expérience humaine, intégralement humaine. L’animal domestique lui-même y est remis, comme en creux, à sa vraie place, dans sa dignité propre. D’où la nécessité spirituelle (et psychologique) de repousser vivement toute tentation anthropomorphique. Et par exemple celle qui nous amènerait à confondre le deuil d’une personne et celui d’un animal. Cependant, cette place n’est pas non plus, quoi qu’on dise, d’agrément, de distraction, ni même de simple réconfort. C’est bien notre propre histoire, notre temps perdu, que concentre la présence de ce compagnon de nos vies. Et cette concentration s’aiguise encore davantage, comme le montre le beau livre de Karine Miermont, dans son absence.

Patrick Kéchichian

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2 réponses à L’Année du chat de Karine Miermont

  1. Nathalie Litvine dit :

    Oh oui, forte intensité, inédite, inattendue et inespérée dès les premières pages. Une intensité portée notamment par l’empathie, l’affection inconditionnelle et le respect pour Nina,, conjugués au centuple, et d’autant plus puissants et sincères que jamais n’apparaît la moindre ombre de pathos. Une tension qui ne s’arrête qu’à la dernière page avec la maxime de St Augustin qui résonne si bien.
    L’Année du Chat, pour moi, cela a été beaucoup d’émotion liée au récit et aux vibrations tous azimuts qu’il a suscité dans ma mémoire et mon imaginaire.

  2. Il est très passionnant cet ouvrage. Un récit tendre mais sans pathos, qui parle ce qu’est la fin d’une vie, avec les souffrances et les étapes où l’on abandonne chaque fois un peu plus d’espoir.

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