Dans l’éblouissant oubli… Ce titre, d’une merveilleuse sonorité

Jean-Pierre Denis, Dans l’éblouissant oubli, Ad Solem

Il est toujours extrêmement difficile de parler de la poésie. De la décrire aux autres lorsque l’on en revient. C’est qu’elle consiste précisément dans la communicabilité paradoxale et miraculeuse de ce qui demeure incommunicable par vocation :

La maison que nul n’habite est mon poème (p. 50)

Ce n’est pas sans un extrême respect que l’on accède à l’univers et au temps intérieur d’un autre homme qui a osé des mots, comme des traces de ce qu’il sait, lui, à tâtons, et que nous ne pouvons que deviner de plus loin encore. À dire vrai, l’on ne recense pas un recueil de poèmes : l’on y invite. Je ne voudrais me faire ici que le frère-portier. Car si la « maison » demeure inhabitable en son plus intime mystère, inaccessible quant à ce qui a décidé, tout bas, de sa construction, elle n’en est pas moins là, désormais ouverte pour nous. Toujours est-il que le portier ne prétend donner aucune clef. Il lui est inutile, aussi, de faire des éloges. Indiquer une œuvre poétique sur la voie publique est dire assez – la pudeur répondant à la pudeur – l’estime extrême que l’on en a.

Dans l’éblouissant oubli… Ce titre, d’une merveilleuse sonorité, est déjà une invitation, une illumination pour qui l’entend. Tout simplement extrait du poème Retraite, à peu près au milieu du recueil (p. 46), il semble résumer dans ses syllabes le travail de mémoire qui est à l’œuvre en tout cet ouvrage ainsi que la lumière dans laquelle – vers laquelle il chemine. En filigrane des trois grandes unités poétiques qui composent l’ensemble (Pays de la disparue, Dans l’éblouissant oubli, Ceux-là) l’on discerne une épreuve très secrète, celle qui s’éprouve, au-delà de la vie, pour celle qui est nommée de façon récurrente la disparue (p. 51, 67, 95), mais aussi, comme en deçà de la vie, pour ceux qui n’avaient  pu naître (p. 71, 91), ceux qui peuplent l’arrière du temps (p. 30). C’est donc sur le fond de ce vaste pays de l’ombre que se détache, pas à pas modeste de poème, la lumière. Une lumière qui vient, comme à son ordinaire, du rez-de-chaussée des choses :

Cette rosée naïve aux feuilles vernissées
Quand ils chantent sur l’échelle de l’aube
Leur voix a des pudeurs de violette (p. 32)

Peut-être est-ce parce que (par bonheur) nous ne faisons que côtoyer le bonheur (cf. p. 33), que le poème, si urgent, possède une telle grâce de délivrance (p. 41). Le pèlerinage vers l’aubier même de la parole (p. 75) – n’est-ce pas cela, la poésie ? – culmine, ou plutôt s’éblouit au matin de Pâques, une Pâque récente où l’encre du dernier poème brille encore, toute fraîche, dans l’attente que naisse une langue nouvelle (p. 97), dans la fragile rencontre de la lumière née avant la première étincelle des matins (p. 49). Bref – et c’est assez dire pour ne pas froisser le silence que le recueil appelle – de cette mi-voix perpétuelle de l’expérience humaine et des mots qui tâchent de la dire, Jean-Pierre Denis, trappeur d’obscurité (p. 31), a su faire entendre, pour nous l’offrir, un fruit d’une étonnante maturité.

Jeunesse du poème    verdeur ô douloureuse
D’une aube encore enclose    notre vie
Ce temps où nous étions si proches du bonheur.

fr. François Cassingena-Trévedy, osb

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