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Danube, roman fleuve de Claudio Magris

Un roman fleuve… Mais pas dans le sens péjoratif que l’on donne d’ordinaire à cette expression. Une grande œuvre italienne qui nous est accessible dans la belle traduction française de Jean et Marie-Noëlle Pastureau (il ne faut jamais oublier le rôle caché des traducteurs dans cette capacité que les livres acquièrent d’irriguer largement leur temps). Rappelons simplement que Claudio Magris est né à Trieste en 1939 et que Danube, dont la version originale est parue en 1986, reçut le prix du Meilleur livre étranger en 1990.

Roman fleuve, c’est-à-dire, en l’occurrence, roman du fleuve lui-même que l’auteur accompagne de sa source à son embouchure, chacun des lieux traversés devenant prétexte à la « captation » (comme on capte une source) d’une histoire événementielle, mais aussi d’une histoire littéraire de l’Europe, car le Danube a cette grâce – cette puissance particulière de constituer, du point de vue de la civilisation autant que de la géographie, un trait d’union sans pareil : Fleuve de la mélodie, l’appelait Hölderlin passant près de sa source ; langage profond et secret des dieux, route qui unissait l’Europe à l’Asie, l’Allemagne à la Grèce et le long de laquelle la poésie et le verbe, dans les temps légendaires, étaient remontés pour apporter le sens de l’être à l’Occident germanique (p. 21). Secrète et sous-entendue comme le fleuve lui-même (et comme l’est tout chef d’œuvre littéraire authentique, lequel ne déclare jamais son projet comme tel), l’œuvre s’érige donc insensiblement comme le symbole et l’agent d’une culture européenne en reconnaissance d’elle-même, en « récollection » d’elle-même. Et le fleuve est un trait d’union d’autant plus certain qu’il est un donné de nature, et que je ne sais quelle innocence s’attache à sa démesure même. L’œuvre est donc une promenade, mais une promenade sélective, une promenade « choisie », comme Verlaine parle de « paysage choisi ». Promenade à travers le paysage, à travers l’histoire à laquelle il fait perpétuellement allusion. Danube est en somme à la littérature de ce que La Moldau de Smetana est à l’expression musicale.

L’écriture sur le fleuve peut se lire également, en filigrane, comme une écriture sur l’écriture elle-même, le fleuve représentant une sorte de miroir de l’aventure littéraire. Cette clef d’interprétation est suggérée dès le début du livre en une phrase qui a valeur de confidence autant que de programme : L’écriture devrait couler, comme ces eaux parmi les herbes, mais cette fraîcheur jaillissante, timide et pourtant inépuisable, ce chant soumis et secret de la vie, c’est au regard profond et absorbé (…) qu’il ressemble, et non à l’aridité tourmentée de l’écriture, conduite d’eau dont l’installation est souvent défectueuse (p. 33).

Ce chant soumis et secret de la vie… Nous touchons ici sans doute à une autre dimension du livre encore, dimension dont l’affleurement est tout aussi délicat et pudique : la longue « biographie » du fleuve est le modèle selon lequel non seulement l’auteur appréhende sa propre vie, mais selon lequel il suggère d’appréhender la vie de tout homme – la vie tout court –, puisque aussi bien toute existence humaine, drainant de lointains alluvions, a quelque chose de fluvial. L’homme, peut-on dire en donnant à l’expression toute sa force symbolique, se tient « au courant » du fleuve. Est-ce un hasard si Magris fait un cas particulier de l’incertitude et de la trivialité qui s’attachent à l’origine de son héros ? Le fleuve ne commence en effet de se rendre identifiable que dans une gouttière, voire un simple robinet… Ce Danube qui est là et qui n’y est pas, qui naît de tant d’endroits et de tant de parents, nous rappelle que chacun d’entre nous, grâce à la trame complexe et secrète à laquelle il doit son existence, est un Noteentiendo (1), comme ces Pragois au nom allemand ou ces Viennois au nom tchèque. Mais ce soir, le long de ce fleuve qui l’été, nous dit-on, disparaît parfois, ce pas à côté du mien est aussi irréfutable que ce cours d’eau, et tandis que je suis sa cadence et la courbe des rives, je me connais peut-être enfin moi-même (p. 45-46). Si l’archéologie du fleuve est problématique, son eschatologie, à l’estuaire du livre, impose la même perspective de dépossession (une dépossession qui ressemble étrangement à une béatitude) : c’est dans la mer que le fleuve perd sa vie sans que personne ne puisse surprendre cet ultime embrassement, puisque la zone portuaire, sous la surveillance de la Capitainerie, est interdite aux personnes étrangères au service. C’est très exactement sur une prière empruntée au poète Biagio Marin que s’achève Danube : Fa che la morte mia, Signor, la sia comò l’scôre de un fiume in t’el mar grando (2) (p. 557).

Fluvial lui-même avec douceur, avec respect, avec considération pour ce qui, chemin faisant, s’avère être bien davantage que simple curiosité, Magris salue au passage et incorpore sciemment à sa matière, sans détruire jamais ses rives ni imposer à autrui le moindre débordement de lui-même, une culture aussi vaste que raffinée présidant ici avec lucidité au choix des affluents. D’autres ont dialogué avec les fleuves ou les ont fait parler, du poète latin Ausone à Guillaume Apollinaire. Sous le rapport d’une certaine capacité à drainer les alluvions de l’histoire humaine pour en faire un poème, d’un certain don tranquille de transversalité, Magris ne serait-il pas, étant bien entendue l’identité de sa propre écriture, de la même race qu’un Saint John-Perse ? Le fleuve de Magris est un fleuve de paix.

fr. François Cassingena-Trévedy, osb

(1) je-ne-te-comprends-pas.

(2) Fais, ô Seigneur, que j’entre dans la mort comme le fleuve se jette à la mer.

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