Franz Bartelt, Petit éloge de la vie de tous les jours, Collection Folio, Gallimard
Un éloge de la vie de tous les jours : il fallait y penser. La chose va tellement de soi qu’on aurait pu l’oublier. La chose va si peu de soi que nul, peut-être, chemin faisant parmi les choses, les grandes choses, les grandes causes qui méritent évidemment l’éloge, n’aurait eu l’idée de s’atteler à une cause tellement perdue d’avance. Franz Bartelt a fait cet éloge, par bonheur : il était fait pour lui, lorsque l’on connaît la discrétion de sa personne, l’humilité de son parcours, la simplicité de son pays ardennais dont il fait état dès le début de son ouvrage, parce que la vie de tous les jours a besoin d’avoir les pieds sur terre : Ce qui est extraordinaire, dans nos pays, c’est qu’ils n’ont rien d’extraordinaire (…) Pas d’altitude, pas d’attitude (…) Pas d’attraction naturelles. Pas de pittoresque. Juste un pays (p. 9). Autrement dit toutes les conditions climatiques favorables pour l’éclosion d’un vrai regard, d’un grand regard, d’un bon regard. Oui, profondément bon. Comment ne trouverait-on pas éminemment sympathiques ces deux compères qui discutent jusqu’à plus soif, dans un buffet de gare, sur le « cuit » et le « pas cuit » (p. 112-117), ou encore ces promeneurs qui se chamaillent, jusqu’à plus soif, eux aussi, sur les mérites respectifs des vaches d’Aubenton et des vaches des Ardennes (p. 128-132) ? Comment celui qui voit et entend tout cela ne serait-il pas « sympathique » au sens le plus chaleureux et le plus profond du terme ?
La couverture du livre, déjà, en dit long : un jaune d’œuf, oui, un œuf au plat !
Il saute tellement aux yeux qu’on ne le voit pas dès l’abord comme tel, ou qu’on ne le voit plus comme tel : le soleil, un soleil royal darde dans la poêle du quotidien, dans le plat de tous les jours. C’est ça, la poésie. Franz Bartelt, comme d’autres, a pris le bon chemin. Il y a en lui un amour des choses familières qui fait songer à Supervielle, un plaisir de l’être social qui rappelle l’unanimisme de Romain Roland, une truculence du trivial qui réveille Ionesco, l’amertume et le sentiment du vide en moins. Chaque chapitre du livre décline le mot jour : l’on ne pouvait pas faire à moins pour faire l’éloge de la vie de tous les jours. De tous les jours possibles (jour de crise, jour des voisins, jour avec valises, etc.). De tous les jours par le menu (la gastronomie souvent évoquée par l’auteur n’est faite, au demeurant, que pour caler l’estomac). Le premier chapitre – Le jour sort de l’ordinaire – n’établit pas seulement un cadre chronologique : il affiche une philosophie qui ne se démentira point. Le mieux que nous ayons à faire c’est de rêver un monde meilleur. Le malheur de l’homme, c’est d’avoir rêvé trop souvent d’un monde parfait (p. 28).
En écrivant sur la vie de tous les jours, l’auteur écrit (et c’est pour ainsi dire la jaquette thématique du livre) sur l’acte d’écriture lui-même qu’il ne démystifie que pour lui rendre sa véritable assise existentielle : L’heure tourne. Elle ne se fatigue jamais. C’est ce que j’aurais aimé être : une horloge (…) Écrire, peut-être est-ce compter le temps, remplir l’espace avec un mode de calcul monotone et fascinant, faire tourner une horloge à encre. Ce serait alors pour moi une revanche sur le hasard et sur la biologie qui n’ont pas daigné m’offrir ma chance en qualité d’horloge (p. 14-17). J’ai toujours été persuadé qu’un livre repose davantage sur une intuition que sur une connaissance. Le langage se suffit (p. 134). Et le livre s’achève sur un éloge des fautes d’orthographe – certaines en tout cas, miraculeuses – en puissance d’une étonnante poésie.
Bref, un livre pour rire. Peu de livres, à vrai dire, procurent avec finesse cette hygiène. Un livre pour se réconcilier avec le quotidien et, par conséquent, avec soi-même. Le livre d’un vrai poète montrant le relief de ce qui est censé n’en point avoir, n’en pas avoir beaucoup, n’en pas avoir assez (p. 48) : Charleville (p. 128) – vous connaissez ? vous vous souvenez ? – Charleville n’est pas très loin. Un livre moderne de l’Ecclésiaste. D’ailleurs, l’auteur, qui regrette décidément de n’être point une horloge, avoue ceci : J’appellerais pour la messe. J’ai beau ne pas être un croyant de premier choix, je trouve du charme, et de la distinction aussi, dans le fait de se rendre dans une église (p. 15). Qui sait si les églises ne seraient pas aujourd’hui plus pleines, au jour du Seigneur, si l’on avait su – si l’on savait faire davantage, tout haut ou tout bas, l’éloge de la vie de tous les jours ?
Fr. François Cassingena-Trévedy, osb


1 septembre 2010 à 10 h 34 min
Chronique interressante de Fr.Tréverdi
je lis ce livre tous les matins en déjeunant.C’est de la poesie en prose évoquant celle du poète Van den Merch et me rappelant l’angélus de Millet.La lecture est très apaisante et procure une douceur et un bien être.A recommander sans modération§