Chesterton, biographie de William Blake

WILLIAM BLAKE, de Gilbert Keith Chesterton

patrick-kechichianIl n’est pas donné tous les jours de lire une telle biographie. Quel bonheur d’échapper aux contraintes que s’imposent et nous imposent ordinairement les biographes ! Enfance, premières dents, amours juvéniles, adolescence difficile, montée en puissance, carrière, chute… Dès l’incipit de ce livre publié en 1910, le ton est donné, qui emporte l’adhésion, suscite la jubilation : « William Blake aurait été le premier à comprendre qu’une biographie, n’importe quelle biographie, devrait commencer par ces mots : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. ». » Chesterton, malgré les apparences, ne s’amuse pas ici à mimer le grandiose, le surnaturel, il y réside, il y respire, c’est son élément naturel. Et, miracle, pas besoin d’être un surhomme pour cela, mais simplement un honnête chrétien. Un chrétien ordinaire. Pour ce chrétien-là, dont Chesterton est la quintessence, le modèle et l’exemple, raconter une vie, c’est raconter sa légende. Et si cette légende est « dorée », c’est mieux encore – pourvu qu’elle demeure naturelle. Ce naturel détaché, d’après les pointillés, du surnaturel.

Chesterton a écrit plusieurs biographies – Stevenson, Dickens… Récemment, a été traduite celle, remarquable, qu’il consacra au poète victorien Robert Browning (Le Bruit du temps, 2009). Et puis, dans la foulée, il retraça la vie de quelques saints : François d’Assise, Thomas d’Aquin. Jamais il ne s’embarrasse de dates, de chronologies. Et par exemple, il lui arrive de dire « aux environs de ce temps » pour situer un épisode. De même, il se méfie des fausses continuités, des lignes droites, desGilbert-Keith-Chesterton-William-blake lassants rapports de cause à effet. Des anecdotes et circonstances de la vie, il ne retient que ce qu’il estime nécessaire. Et comme en toute vie le superflu abonde, il élimine beaucoup, écarte, débroussaille.

Une fois le champ dégagé, Chesterton peut courir tout à son aise vers ce qui lui semble l’essentiel. Cette étonnante figure du pré-romantisme anglais s’en trouve grandement éclairée, nettoyée, apurée. Né en 1757, mort en 1827, William Blake fut un poète et peintre et graveur. Un esprit « magnifique, énorme et délicieux », disait André Gide qui le comparait à Lautréamont – cela tandis qu’il traduisait, dans les mêmes années 1910, son Mariage du Ciel et de l’Enfer. Blake vécut pauvrement, dans une rigueur morale qui fait parfois peur : « une sorte d’abrupte innocence » dit Chesterton qui parle aussi de son  « étrangeté tranquille et prosaïque ».

Je ne peux m’empêcher de citer une autre description : « Avec sa grosse tête de chouette et son étonnant petit corps, il devait moins ressembler à un homme en expédition au pays des elfes qu’à un authentique lutin… » Il y a aussi des pages magnifiques sur la folie du poète, et sur la folie en général : « La folie n’est pas un état d’anarchie. Elle est une contrainte, une servitude. » Il faut s’arrêter enfin sur les passages remarquables qui traitent de la Révolution française et de son effet sur l’esprit calmement exalté de Blake. Parmi les considérations générales, celle-ci : « La Révolution française mérite particulièrement son qualificatif de « française » en ce qu’elle fut une révolution qui eut par dessus tout le souci des convenances. On y excusait la violence, on y excusait la folie, mais l’excentricité n’y avait pas sa place. » Ce mot de « convenances », ici, me donne un plaisir intense.

Il faudrait citer aussi le raisonnement sur la « trinité de notre destinée terrestre », sur la mystique de Blake, sur son art visionnaire, sur son nudisme (« il se montrait obscène par principe »), etc. Finalement, on en vient à la question importante : la vie d’un homme peut-elle tenir dans un livre qui la raconte ? La réponse en acte que fournit Chesterton mérite qu’on s’y arrête.

Patrick Kéchichian

Gilbert Keith Chesterton, William Blake, éditions Gallimard

Traduit de l’anglais par Lionel Forestier

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2 réponses à Chesterton, biographie de William Blake

  1. Michel Baude dit :

    Bonsoir,

    Du grandiose, du surnaturel à ma portée intellectuelle et financière, je veux bien me laisser tenter par la biographie de ce poète anglais.

    Si après l’avoir lu -je m’en sents capable- je reviendrais vous dire ce que j’en pense. A vous lire, je suis déjà impatient de connaître ce William blake; il doit avoir beaucoup de choses intéressantes à me dire…

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