Hammerstein ou l’intransigeance

Est-ce une biographie ? Est-ce un roman ? L’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger publie un récit consacré au général Kurt von Hammerstein. Ce chef d’état major général de la Reichwehr, à l’instar d’un Tresckow,  vit très tôt le péril Hitler. Il ne s’en cacha pas. Mais Hammerstein, c’est plus qu’un homme, une famille. En apparence, c’est la famille von Trapp, celle de la Mélodie du bonheur : nombreuse, chrétienne, conservatrice. Les événements en décideront autrement. L’auteur brosse une vasque fresque de l’Allemagne weimarienne : on croise Hindenburg, Schleicher, Beck, Papen, tant d’autres qui furent des acteurs – parfois des complices de l’ascension de Hitler. Impuissance, complaisance, cynisme, angélisme, la haute société passe par tous les états d’esprit. La relation des contacts entre le haut commandement allemand et son homologue soviétique dans les années 20 est confondante. Au fil des pages, le puzzle prend figure : Hammerstein a beau occuper les plus hautes fonctions dans l’armée, sa méfiance pour le nazisme est immédiate. Il déclare au début des années 30 : « Nous avons plongé la tête la première dans le fascisme. Le peuple allemand est saoul à 88% ». Ses filles lisent Marx et Engels et fréquentent l’intelligentsia progressiste ou franchement communiste, souvent d’origine juive. Leur liberté de pensée et de moeurs est inouïe. Les Hammerstein vivront sous le régime nazi dans une relative impunité, passant d’une résistance instinctive à un rôle plus actif. Une partie de la famille – le général est mort en 1943 – sera déportée à Buchenwald en mars 1945.

Enzensberger s’autorise tout : romancier, il se résigne pas à la seule narration historique. Il imagine des entretiens imaginaires posthumes avec quelques uns des protagonistes. Ses dialogues rehausse un récit au demeurant très documenté, fourmillants de faits, de dates et de noms. Des photos de famille achèvent de conférer de la vie à cette reconstitution. L’une d’elles montrant Marie Therese von Hammerstein à califourchon sur une moto montre l’atmosphère qui régnait dans ce clan, mieux qu’un long discours sur le féminisme dans l’Allemagne de Weimar. Marie Therese, Marie Luise, Helga, Hildur, il y a quelque chose du destin des sœurs Mitford dans cette famille : inattendu, imprévisible, passionnant. Ainsi, Marie Luise, épouse von Munchhausen, choisit après la guerre de vivre en RDA, défendant le communisme avec une ardeur assez éloignée de ses origines aristocratiques.

L’auteur fait le pari difficile de nous introduire dans les interstices de l’histoire. Notre mémoire contemporaine conçoit le nazisme comme un bloc inexpugnable. Enzensberger installe son histoire dans une brèche où des hommes et des femmes purent penser, agir, résister à la dictature implacable établie par Hitler. Hammerstein ou l’intransigeance est donc une occasion de réflexion sur le combat contre le mal.

Etienne De Montety

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