Jacqueline de Romilly, La grandeur de l’homme au siècle de Périclès, Éditions de Fallois, 2010
Les longues fidélités sont un sujet particulier d’émerveillement et ce d’autant plus, peut-être, qu’autour de nous tout va si vite et qu’un « zapping » névrotique sape gravement les conditions nécessaires aux longs approfondissements intellectuels. Jacqueline de Romilly est toujours au milieu de nous, en son grand âge, comme un témoin, comme une mémoire, comme une promesse aussi. Avec elle, heureusement, la Grèce est toujours au milieu de nous, cette Grèce du grand âge classique en laquelle chacun de nous peut reconnaître aujourd’hui encore un « trésor pour toujours », selon l’expression dont usait l’historien Thucydide pour désigner ce qu’il entendait faire de l’histoire en l’écrivant, pour l’avenir. La Grèce… Comment ce mot-là ne nous ferait-il pas vibrer ? Cette Grèce dont on parle toujours, d’ailleurs, et qui a fait encore tout récemment parler d’elle. On se souvient du mot provocateur de Maurice Clavel : « Nous sommes tous Juifs… » Nous sommes tous Grecs aussi ! Nous le sommes toujours un peu, si Barbares que nous soyons devenus, je veux dire si généralement étrangers à ces fameuses Lettres Classiques qui formaient autrefois la substance de la culture occidentale et que Jacqueline de Romilly a défendues avec une détermination et une perspicacité remarquables, sans la moindre ringardise. Cachant son secret aux badauderies touristiques des Barbares contemporains, la Grèce est ce lieu au monde où la terre, la mer, la lumière ont contracté le mariage le plus intelligent qui soit, si bien que voir très jeune ce pays, comme ce fut mon cas, s’apparente à une illumination décisive, à une espèce de grâce prévenante. La Grèce appelle toujours notre gratitude pour ce qu’elle a fait du nombre une âme intime au marbre même, pour ce qu’elle a défini l’homme comme « la mesure de toutes choses » et pour ce qu’elle a inventé des mots élémentaires dont nous causons toujours. Deux surtout, peut-être : logos (parole, raison) dont on connaît la singulière promotion en christianisme, et polis (cité), que nous n’avons pas fini de mettre au monde. Car jusqu’à travers ses propres échecs à faire rayonner dans la communauté humaine le nombre d’or de la démocratie, la Grèce classique a légué une espèce de « testament » sur le fonds duquel avance encore notre histoire collective, sentant de ce côté-là, décidément, une lumière susceptible d’éclairer ses efforts pour la construction d’un difficile vivre-ensemble. Il n’est rien, dans la « politique », dont la Grèce ne soit l’institutrice, puisque, dans un échantillon presque dérisoire de l’espace et du temps, elle a posé de manière décisive les assises de sa grandeur, comme aussi bien elle a su tirer une sagesse, déjà, de l’expérience de ses misères.
Mais c’était de Jacqueline de Romilly et de son livre que nous voulions parler. Au demeurant, c’est bien de tout cela qu’elle nous parle elle-même ! C’est de cela qu’elle a parlé, en toute connaissance de cause, et d’abondance du cœur, tout au long de sa vie, surtout peut-être en ce grand âge auxquels les Anciens
vouaient tant de respect. La grandeur de l’homme (2010) vient dans la suite naturelle de Pourquoi la Grèce ? paru en 1992 aux mêmes éditions de Fallois. Les personnes de grand âge, il est bien connu, aiment à se répéter : ce n’est pas faiblesse, mais vision décantée de ce qui compte pour l’avenir. À la dignité du grand âge, Jacqueline de Romilly en joint une autre, très respectée, elle aussi, dans l’Antiquité : celle de la cécité physique. Il est émouvant de lire, dans l’introduction de l’ouvrage (p. 12), cette simple note sur les circonstances de sa rédaction : Ce petit livre a été dicté à une secrétaire qui ne savait pas le grec. Plusieurs amis se sont employés à en améliorer la forme… Il faut avoir vraiment quelque chose de très important à dire pour courir, les yeux fermés, le risque des médiations. Mais n’est-ce pas ainsi que, dans l’Antiquité, se faisaient souvent les livres ?
Jacqueline de Romilly a conçu le sien comme une réponse à deux jeunes gens dont elle a posé d’emblée la fiction. Deux jeunes gens de notre temps, qui ont une certaine culture, moderne et technique, qui n’ont aucune connaissance directe de la littérature grecque (p. 9) et auxquels le dénombrement du « trésor pour toujours » donne envie de découvrir ces textes de la Grèce classique que connaissaient bien leurs parents et les générations qui les ont précédés (p. 12). Ces textes,
justement, l’auteur les connaît à la perfection et leur a voué sa vie. Les deux parties qui composent le livre, Les réalisations humaines, puis Le héros tragique, recouvrent respectivement, à bien des égards, les deux grands champs d’études que cette helléniste hors pair a inlassablement approfondis : d’une part l’œuvre de l’historien Thucydide dont elle a donné une remarquable traduction dans la Collection des Universités de France (éd. des Belles Lettres), d’autre part le monde de la tragédie grecque (citons ici seulement La crainte et l’angoisse dans le théâtre d’Eschyle, Paris, 1971). Thucydide, écrit-elle au terme de la première partie, n’a pas seulement donné un exemple inimitable de lucidité politique, qui serait en même temps une leçon politique : il a su décrire, grâce à cette intelligence même, le danger moral et pratique de tout impérialisme (p. 56). Et dans le temps même où l’historien, instruit par la Guerre du Péloponnèse, donnait cette leçon, les grands dramaturges proposaient au public des héros abattus, sans doute, mais profondément touchants à mesure même de leur humanité que leur épreuve met à jour, et surtout aidés, au cœur de leur épreuve, par des hommes aussi fragiles. C’est précisément dans cet idéal de tolérance et de pardon reposant sur la conscience de la fragilité humaine (p. 101) que Jacqueline de Romilly discerne, s’il se peut dire, la « bonne nouvelle » de la tragédie grecque, comme aussi la matière vive de cette « grandeur » de l’homme que l’Athènes des Ve et IVe siècles avant Jésus-Christ a découverte et promue.
Jacqueline de Romilly nous promène parmi les vieux textes, étonnamment jeunes. Ne nous y trompons pas : ce n’est pas un humaniste élitiste qui s’exprime dans ces pages, mais, osons le dire, un « évangile » pour notre temps. Pour toujours. « Un acquis pour toujours », ktèma es aei, comme cela se dit en grec. C’est par des confessions fort émouvantes, à nouveau, et par une véritable profession de foi en cet évangile grec (non sans inquiétude devant l’indifférence dont il fait aujourd’hui l’objet) que le livre s’achève : … je suis très vieille, âgée de plus de quatre-vingt-quinze ans, et j’ai vécu au contact de ces auteurs grecs pendant au moins quatre-vingts ans ; et je dois dire, moi, à mon tour, l’espèce de force et de lumière, l’espèce de confiance et d’espérance, que j’en ai toujours retirées. J’ai transmis la beauté de ces textes… il m’a semblé que c’était une dette de reconnaissance, après avoir vécu au contact de ces textes, de faire un dernier et ultime effort pour en dire les merveilles et pour souhaiter que, dans notre époque de tensions, de doutes et de découragements, on se tourne vers l’étude de la littérature et de la langue qui ne sont pas des arts superflus et visant à la seule élégance (p. 114-115).
Sophocle vécut jusqu’à un âge très avancé, lui aussi, et c’est à lui que la littérature universelle doit l’une des pages les plus splendides qui ait jamais été écrites sur l’homme, et dont Jacqueline de Romilly a fait, non seulement l’argument principal de son petit livre – ultima verba –, mais, certainement, tout bas, son évangile personnel, pour le partager aussi généreusement que possible, en assumant à cette fin une longue « liturgie », c’est-à-dire, au sens que les Grecs de l’Athènes classique donnaient à ce terme, un service public. Nous aurions grand peine à ne pas citer au moins quelques bribes de ce grand texte qui, non content de célébrer la grandeur de l’homme, en rappelle les plus fondamentales conditions, tant de fois oubliées et bafouées :
Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme. Il est l’être qui sait traverser la mer grise… Parole, pensée vite comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela, il se l’est enseigné à lui-même… Mais ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal comme du bien. Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de sa ville et à la justice des dieux… Il montera alors très haut dans sa cité… (Sophocle, Antigone, v. 331 sq., cité p. 18-22)
Merci à Jacqueline de Romilly d’avoir fourni cet ultime « effort » (ponos, une notion éminemment grecque, elle aussi). Comme elle le souhaite, certains au moins l’auront entendu. Pour eux, pour beaucoup, il ne sera plus possible à l’avenir de penser à la Grèce sans penser instinctivement à elle, tant elle en a saisi l’idée, tant elle en a aspiré l’âme, tant elle en a pris le visage.
fr. François Cassingena-Trévedy, osb
Jacqueline de Romilly, La grandeur de l’homme au siècle de Périclès


15 juin 2010 à 9 h 57 min
Effectivement, un grand merci à Jacqueline de Romilly qui nous a fait redécouvrir et aimer la Grèce et bravo à François Cassingena de lui rendre un si bel hommage