Jean Bastaire, de l’amour

Les deux derniers livres de Jean Bastaire sont complémentaires. Ils regardent vers le même lieu, la même réalité, le même horizon – l’amour. Et de ce regard, ils font une vive parole, haute et ferme, parfaitement audible. Parfaitement intempestive aussi, tant elle se heurte frontalement à un certain air du temps, à une petite musique lancinante qui nous chante que c’en est fini de la fidélité, du mariage, de la foi solide et droite, consciente d’elle-même et sans détours. Et pourtant, Apologie des noces et Eloge de la fidélité ne sont pas des traités de morale écrits par un vieux monsieur un peu aigri et grinçant à l’usage des jeunes générations. Il faut inverser les choses. Là, le vieux monsieur est plus jeune que ses interlocuteurs virtuels. Il pense et parle librement, sans crainte. La prudence qu’il manifeste ne tient pas à la révérence ou à l’allégeance à quiconque, mais à sa seule conscience. Une conscience intégralement chrétienne et catholique, conformée à l’enseignement du Christ, grandie et développée par celui de la Sainte Eglise.

Il n’est pas si courant d’entendre un chrétien parler de l’érotisme, de célébrer, pour elles-mêmes, les vertus de la chair et du désir. Jean Bastaire le fait sans crainte, appuyé sur sa foi, ancré en elle. Charnelles autant que spirituelles, les « noces » dont il parle ne consistent pas à aller polissonner dans des pâturages interdits. « L’extrême bonté de la sexualité », « l’excellence originelle de la jouissance érotique », doivent être pensées avec tout le sérieux et la gravité requises. A l’opposé de cette célébration, Bastaire place un nom immense, celui de Paul Claudel. Ce n’est rien dire contre l’absolu génie du poète, ni contre ses admirables intuitions exégétiques que de rappeler ses propos terribles sur le mariage En 1948, dans son commentaire du Cantique des cantiques, il écrit ceci : « Un véritable mariage est non pas un oui, mais un non, un refus donné à la chair… » Et dans une lettre, à la même époque, il enfonce le clou : « Fondé sur le consentement, le sacrement de mariage a pour but non pas la satisfaction des sens ou même des âmes, mais leur salut essentiel l’une par l’autre, la renonciation totale, l’étoile pure. »

Jean Bastaire ne se démonte pas : « J’en appelle, écrit-il solennellement, de Claudel à Claudel pour affirmer que les noces, dans l’esprit biblique et chrétien, sont orientées à la satisfaction des sens et de l’âme, mais par une conversion qui opère chez les époux un retournement où le primat de l’autre l’emporte sur le primat de soi. » Puis il rappelle ce que l’on ne saurait oublier : « La croix fait partie intégrante du bonheur des époux… »

L’Eloge de la fidélité complète, avec une saine véhémence, le propos d’Apologie des noces. Là non plus, pas le moindre souci d’une morale étroite qui enferme et protège avant d’exposer au feu de l’amour. J’aime que Jean Bastaire écrive, dans le tumulte de l’époque, dans le désordre spirituel qui cherche à prendre force de loi : « L’amour fou ne peut naître et vivre que d’une foi studieuse. » Entendez-vous le scandale que fait ce modeste adjectif ?

Patrick Kéchichian

Jean Bastaire, Apologie des noces, Parole et silence

Jean Bastaire, Eloge de la fidélité, au temps de l’éphémère, Salvator

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