Que l’on me permette de désobéir à l’usage – un peu sot à vrai dire – qui veut que l’on conseille des ouvrages légers et frivoles durant les vacances. Le livre dont je veux dire un mot aujourd’hui, et recommander la lecture au cœur de l’été, est grave, construit sur le souvenir d’un terrible deuil et de la tristesse démesurée qui l’accompagne : l’assassinat de six enfants, camarades du narrateur, un jour du printemps 1962, juste avant l’indépendance de l’Algérie, dans les Aurès – « la montagne » qui donne son titre au récit. Jean-Noël Pancrazi a, plusieurs fois déjà, évoqué ce pays où il est né. On se souvient notamment de Madame Arnoul (Gallimard, 1995). Mais il y avait encore, au fond de la mémoire, ce point de douleur silencieuse, que l’écriture demeurait impuissante à restituer, à porter à la lumière et à la lisibilité. Et puis un jour, cela devient possible et l’écriture semble naître de ce nœud même d’impossibilité. Comme si tout avait décanté. Comme si, toutes larmes versées, on pouvait enfin parler – pour de vrai.
La brièveté du livre ne doit pas tromper. C’est le poids énorme d’un souvenir d’une violence inouïe, avec ses ramifications dans la suite de l’existence, qui est ramassé, cristallisé dans ce volume. Le contexte historique est évidemment présent, mais comme assourdi par l’événement immédiat et aveuglant, indicible jusqu’à ce livre. La conscience du narrateur retrouve les sentiments éprouvés par l’enfant de treize ans qu’il était alors, témoin et acteur de la tragédie. Et d’abord l’immense, muette culpabilité d’avoir, par miracle, échappé au piège qui conduisit à ce massacre des innocents. Il cite, mais sans s’y arrêter, comme on peint un décor, la guerre et cette « haine qui circulait partout », cette suspicion généralisée entre les communautés. Les victimes sont partout, dans les deux camps, celui des Algériens luttant pour leur indépendance, celui des pieds-noirs qui doivent quitter précipitamment leur terre, leur montagne. Pour ces derniers, c’est l’exil forcé, avec la Méditerranée mais vue de l’autre rive, d’une « autre montagne ». Le père du narrateur doit abandonner sa minoterie, après avoir, quelque temps encore, résisté…
Mais ce que Jean-Noël Pancrazi donne à ressentir admirablement, presque physiquement, au-delà des circonstances, ce sont les blessures inguérissables laissées par celles-ci dans sa conscience d’enfant, puis d’adulte – mais c’est la même. La vie entière est marquée, et il ne faut surtout pas le déplorer, chercher à s’abstraire, à s’enivrer d’oubli. Une piété se dessine à l’égard de ce passé, de ses figures, celles des parents, et surtout celles des six enfants montant, joyeux et confiants, dans le camion qui les mène vers l’horreur. Et à la dernière page du récit, ces mots stupéfiants d’audace et de justesse : « … c’est comme s’ils étaient sauvés. »
En lisant les longues phrases de Pancrazi, nullement sinueuses mais au contraire précises, attentives, jusque dans la douleur la plus déchirante, je constate à nouveau cette évidence : c’est l’art de l’écrivain qui importe, c’est lui qui agence et compose les phrases ; une grammaire du sentiment, de l’émotion (mot tant galvaudé) apparaît alors avec netteté sur la page. Et le lecteur exprime sa reconnaissance.
Patrick Kéchichian

Jean-Noël Pancrazi, La montagne, éditions Gallimard

