John Henry Newman, « la miraculeuse simplicité et précision de l’expression »

Il n’est pas toujours facile, dans la prière personnelle, de trouver ses mots. Notre esprit s’égare, semble impuissant à former des phrases intelligibles. Trop vive, impatiente, la sensibilité brouille notre langage, le fait bredouiller. Et parfois, c’est la détresse qui nous réduit au silence… Dans tous les cas, le besoin et la nécessité d’adresser à Dieu, Père, Fils ou Esprit, à la Sainte Vierge et aux saints, une demande ou de rendre grâces se trouvent comme empêchés. Certes, le Destinataire, par définition, est toujours apte à traduire ce désordre, à recevoir notre misère jusque dans son expression la plus maladroite ou exsangue. Et l’Esprit, comme le dit saint Paul, a le don de « venir au secours de notre faiblesse », d’« intercéder pour nous en des gémissements ineffables » (Rm, 8, 26-27). Mais il peut se faire aussi que cet embarras nous laisse à l’écart, asséchés, sans voix, qu’il nous désespère de nous-mêmes, nous détournant de Celui qui peut entendre jusqu’à notre silence…

La littérature et toute la tradition depuis les premiers siècles, sans parler de la liturgie, nous offrent en abondance de quoi pallier cette impuissance, ce découragement. Il y a aussi, toujours disponibles, même si on a tendance à les négliger, la récitation du chapelet et la méditation du rosaire. Alors pourquoi ce Livret de prières du bienheureux John Henry Newman est-il si précieux ? En quoi vient-il si exactement compenser le désordre de notre pensée, sans faire un seul instant violence à notre esprit ? Comment des mots nés dans la conscience d’un homme singulier peuvent-il satisfaire si pleinement une autre conscience, dans un autre temps, un autre espace ? Une évidence : seule la parfaite association de l’universalité catholique et du dogme de la communion invisible des saints peut répondre à ces questions.

Choisies et rassemblées posthumément en 1893, ces prières ont été traduites il y a deux ans en français. Une prière pour chaque jour du mois : pour obtenir la sagesse, pour persévérer dans l’amour de Dieu, pour les défunts, les incroyants, pour l’Eglise ici bas et son unité ; prières d’adoration, d’abandon, pour honorer le Saint-Esprit, le Dieu immuable, le Sacré-Cœur, la Sainte Vierge… Prières du matin aussi, et du soir.

Ce qui est admirable et irremplaçable dans ces textes courts, c’est la parfaite, la miraculeuse simplicité et précision de l’expression. Comme si l’intelligence dogmatique entrait en consonance avec la sensibilité et la ferveur. Comme si la sensibilité et la piété devenaient elles-mêmes intelligence, raison. Comme si, enfin, notre embarras, nos maladresses, notre fatigue trouvaient le remède naturel d’une parole ouverte, mesurée, partagée, justement exprimée et audible en même temps qu’authentiquement intérieure.

Il faut parler, je crois, d’un velouté, d’une suavité de la pensée et de sa formulation. Il faut admirer le si juste agencement des mots, la régularité du souffle – même lorsque des chapitres dramatiques de l’existence sont en jeu. Le véritable abandon à Dieu donne assurément des ailes à la parole. De plus, nous sommes conduits, guidés. C’est cette libre et joyeuse soumission qui forme les mots, construit les phrases. Mots et phrases que notre volonté propre, notre raidissement sur et en nous-mêmes, nous font piteusement balbutier. Noël n’est pas à souhaiter au milieu d’opulents banquets mais au secret du cœur. De même, c’est dans un sobre silence intime que ces paroles trouvent à la fois sens et destination.

Patrick Kéchichian

John Henry Newman, Livret de prières, Ad Solem

Traduit (bilingue) de l’anglais par Pierre Lane et Grégory Solari

Préfacé par Grégory Solari

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