Ce n’est pas faire injure au remarquable travail d’Henri Tincq que d’évoquer d’abord l’image qui ouvre le cahier iconographique de son livre. On y voit le visage du cardinal Lustiger en plan rapproché. Il porte sur l’épaule la Croix du Vendredi saint. Nous sommes au milieu des années 1980, sur les marches du Sacré-Cœur de Montmartre, à Paris. Avec des centaines de fidèles, j’ai suivi plusieurs fois ce Chemin de Croix. Et je me souviens avoir été frappé par la gravité douloureuse et la concentration de ce visage.
Jean-Marie Lustiger méritait cette biographie. Henri Tincq, auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le catholicisme et qui dirigea longtemps la rubrique religieuse du Monde, était le mieux placé pour la conduire. Il faut saluer et recommander son ouvrage qui tient un parfait équilibre entre l’histoire du second XXe siècle – héritière directe de la guerre mondiale et de la Shoah – et la vie d’un homme remarquable, marqué au plus profond de son être et de sa chair par cette histoire.
Né juif à Paris en 1926, converti au catholicisme en 1940, Aron Lustiger vit sa mère, Gisèle, déportée à Drancy puis à Auschwitz où elle mourut en 1943. Ordonné prêtre en 1954, directeur du centre Richelieu de la Sorbonne, curé de Sainte-Jeanne de Chantal à Paris, il fut nommé évêque d’Orléans en 1979 par Jean-Paul II puis, en 1981, archevêque de Paris. Créé cardinal deux ans plus tard, élu à l’Académie française en 1995 au fauteuil du cardinal Decourtray, il meurt en août 2007. Ses obsèques à Notre-Dame de Paris le 10 août, associeront étroitement, selon la volonté explicite du défunt, sa double identité, juive et chrétienne.
Ce qu’Henri Tincq nous donne à comprendre, avec honnêteté, équité, et sans verser dans l’hagiographie, c’est, bien sûr, un homme et son destin. Mais on ne peut en rester là. Il faut immédiatement sauter le pas. Le cardinal Lustiger, personnalité certes remarquable, avec un fort caractère, une intelligence aussi vive que sa foi, est d’abord un homme d’Eglise et donc – pas de retard, d’atermoiement – un homme de Dieu. C’est à partir de cette donnée centrale que la vraie compréhension commence, au-delà des singularités psychologiques et des circonstances extérieures. C’est rapportée à ce centre que sa personnalité peut et doit être interrogée, analysée. Et ce que démontrent les différents épisodes de la vie de Jean-Marie Lustiger c’est précisément la puissance d’attraction de ce centre – du Christ donc.
Henri Tincq détaille comme il convient la mission qui fut celle du cardinal Lustiger en ses différentes fonctions. Doué d’un grand sens de l’organisation et de l’autorité, il savait imposer ce qu’il croyait juste et bon pour l’Eglise et le service des chrétiens. Pour la première fois peut-être dans le catholicisme français, il affirma avec force que le vieux clivage entre tradition et modernité n’était pas inéluctable, que les blocages ancestraux n’étaient pas un destin de la religion, qu’il ne fallait pas fuir ou honnir le monde sécularisé…
Mais l’essentiel, le centre du centre si j’ose dire, est dans le rapport du prélat avec ses origines juives. Là aussi, il ne faut prendre le cas personnel que pour aussitôt le dépasser. Celui qui se disait « juif baptisé » plus que converti, a incontestablement fait avancer les catholiques – avec la constante approbation du pape polonais Jean-Paul II – vers une plus juste compréhension du rapport entre les deux religions. Dans ce livre essentiel qu’est La Promesse (Parole et Silence, 2002), il livrait la plus belle méditation sur le « Mystère d’Israël » que l’on a pu lire depuis Jacques Maritain. Pour lui, pas de demi-mesure : on ne peut pas être disciple du Christ « si l’on ne reconnaît pas le don que Dieu a fait de façon irrévocable à Israël ». Dans l’affaire du carmel d’Auschwitz, qui commença en 1984, comme dans le texte de repentance pour les défaillances et les silences de l’Eglise de France à l’égard du nazisme qu’il fit lire à Drancy en septembre 1997, Jean-Marie Lustiger montra que cette question, à travers lui, devait bousculer tous les chrétiens. En cela, oui, sa parole et sa présence furent, pour reprendre le mot d’Henri Tincq, « prophétiques ».
Patrick Kéchichian
Henri Tincq, Jean-Marie Lustiger, Le cardinal prophète, éditions Grasset
