L’élégance discrète de J.B. Pontalis

maree-basse-maree-haute-jean-bertrand-pontalisToute l’élégance discrète de J.B. Pontalis est là : achever un livre, un vrai livre, pas des fragments posthumes anticipés, avant de prendre congé. Ce fut en janvier dernier, le jour même de ses 89 ans. Beaucoup de monde, à l’heure des obsèques, au cimetière Montparnasse blanc de neige, de lumière et de froid. De justes paroles d’hommage furent prononcées, d’amitié vraie et d’admiration reconnaissante plus que de circonstances. Cependant, les vingt-six nouvelles brèves qui constituent le recueil ne font pas de Marée basse marée haute un testament. Mais pas davantage l’expression d’un aveuglement ou d’une dénégation devant la douleur, la tristesse, devant la mort.

Pontalis nous avait habitué, dans ses récits ou ses essais récents, à cette écriture en mode mineur, sans effets de manche, qui n’élève jamais la voix. Une écriture qui s’applique à traduire les grands événements de la vie intime, personnelle. Il a su mieux que quiconque montrer combien cette grandeur est invisible, impalpable, qu’elle ne change pas la face du monde, mais peut modifier, alourdir, et même empêcher, le cours normal d’une vie, de telle vie parmi toutes les autres.

Les nouvelles de Marée basse marée haute sont comme la quintessence de sa manière, l’exacte expression de son mode de perception. Lui, l’ancien psychanalyste laisse de côté l’analyse, son langage, ses raisonnements. S’il relate une rupture ou une rencontre amoureuse, le doute qui taraude une conscience, l’insistance d’un souvenir, un deuil, une coïncidence… il répugne à souligner trop fortement les sentiments, à chercher les causes. Il sait que toute idée ou projet de maîtrise est illusion, mensonge. Que les faits suffisent, qu’ils sont par eux-mêmes, comme on dit, éloquents. Et surtout assez riches, assez chargés de sens, et aussi de tristesse ou de bonheur. Plus souvent de tristesse, mais sans aucun apitoiement. Il y a aussi, surtout, dans chacune de ces nouvelles, un rapport singulier, au temps, à la durée de la vie. Chaque personnage est placé dans ce cours d’une existence qu’il ne domine jamais, quoi qu’il pense ou tente parfois. La tonalité générale de ces pages est mélancolique, toutes les vanités ayant été, depuis longtemps, récusées. Pourtant, une force vitale, une curiosité demeurent. Toujours, la surprise triomphe des habitudes et des lassitudes.

Il est difficile de découper des phrases de Pontalis, tant leur sens, leur rythme, s’inscrivent dans une trame secrètement serrée. Secret bien gardé, car à l’extérieur, au contraire, tout semble couler, aller de soi… Cette coexistence définit le plaisir toujours ému du lecteur.

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Patrick Kéchichian

J.B. Pontalis, Marée basse marée haute, Gallimard

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