En trois romans, Matthieu Jung a exploré trois des inquiétudes torturantes et refoulées de notre société et de l’homme de ce temps. Dans La vague à l’âme (Scali, 2007), une obsession caritative qui s’exerce à l’autre bout du monde, quand on est en échec avec son prochain le plus… prochain. Dans un deuxième roman (Stock, 2009), il imaginait ce que peut devenir notre fameux Principe de précaution (c’est le titre) quand il tourne à l’obsession et au délire. C’était atrocement drôle, atrocement cruel.
Avec ce troisième opus, Jung, qui ne recule devant rien, s’attaque à un autre point aveugle de l’époque. L’engendrement. L’enfantement. Le désir d’enfant. Les avortements. Les divorces. La procréation médicalement assistée. Tout le bazar, tout ce qui, en nous libérant des servitudes ancestrales, met à notre portée des choix redoutables où se débattent principalement les femmes. Nathalie, médecin, quadragénaire encore jolie (mais quand même un peu moins fraiche que sa fille de vingt et quelque printemps, qui vit sa vie…) voit tourner l’horloge biologique, alors que l’envie de concevoir et porter un deuxième bébé devient obsessionnelle. Mais où sont les hommes, les pères ? On ne sait pas trop. Elle les a virés – ou ils ont fui.
Elle peut se rassurer avec un amant de passage, dont la vulgarité l’écœure et la lucidité l’inquiète. Elle peut aussi tomber amoureuse d’un trop jeune homme. En fait, elle peut faire ce qu’elle veut : puisque on vous dit que Nathalie est née à la bonne époque !
Son histoire d’amour avec le jeune homme, vous en saurez tout. Parce que Matthieu Jung lui-même sait tout de Nathalie. Il la fait parler, et on y croit. Et tout en épinglant sans pitié les mœurs, les comportements, les tics de langage et l’idéologie d’une middle class urbaine moderne, évoluée, qui se croit la mesure du monde, il ne méprise ni ne ridiculise jamais son héroïne. Elle est vraie, sincère, touchante. Balzac a fait les Mémoires de deux jeunes mariées, Mauriac a fait Thérèse Desqueyroux. Jung nous donne un portrait de femme moderne et déroutée que nous avons tous rencontrée, et dont le désarroi nous émeut. Il ne dénonce rien, ne juge pas, ne regrette aucun « autrefois ». Il regarde, et pour écrire cela il faut avoir beaucoup regardé. Beaucoup compris aussi. Je ne dis rien de la fin, qui vous coupera le souffle.
Si vous pensez que les romans ne sont pas un joli objet manufacturé pour faire un cadeau de fin d’année, mais des viseurs à infra-rouges pour comprendre le réel, lisez Jung. Si les jurés des prix savent encore ce que c’est qu’un roman, ils devraient couronner ce troisième livre où s’affirme une personnalité de romancier rigoureux, découvert jadis par Philippe Muray, ce qui est une référence. Ne le comparez pas à Houellebecq : c’est mieux. La prose impeccable, ironique et finalement chaleureuse de Matthieu Jung est comme le lait sur le feu : à garder à l’œil.
François Taillandier
Matthieu Jung, Vous êtes nés à la bonne époque, Stock
