Quoiqu’il faille louer les éditions Bartillat de l’avoir réalisée, j’ai grand peur que cette réédition d’un des plus grands romans français ne passe une fois encore inaperçue. S’il est un maudit dans notre littérature, ce n’est pas Artaud, ce n’est pas Sade, ce n’est aucun des poètes qui en revendiquèrent plus ou moins l’étiquette, c’est Maurice Barrès (1862-1923). Barrès commit une faute réelle : il fut antidreyfusard. Il eut ensuite un malheur : être condamné par les surréalistes (qui en réalité l’admiraient comme un maître). Après cela, Aragon comme Mauriac, Malraux comme Montherlant, eurent beau clamer toute leur vie qu’il était un grand écrivain, passez muscade… En France, tout est question de mode, disait Stendhal ; et Barrès fut démodé.
Lisons pourtant les trente premières pages de ces Déracinés (1897), qui mettent en scène une classe de philosophie à Nancy, en 1879. Et comparons, par exemple, à Entre les murs, de François Bégaudeau, si l’on veut
savoir ce qui s’est horriblement perdu, en un siècle, en termes d’exigence éducative et de respect des adolescents. Déjà, vous pleurerez. Est-ce à dire que tout allait mieux ? Non, bien sûr. Le professeur, Paul Bouteiller, un de ces admirables boursiers, kantiens et républicains, qui firent la grandeur de l’enseignement à cette époque, est aussi un homme qui va détourner quelques jeunes gens de leur enracinement lorrain, pour les jeter, munis d’idées générales, sur le pavé de Paris. Il croit les élever, il va les perdre. C’est l’obsession de Barrès : le lien à la terre, à l’origine, à ce qu’il appelle « la race » (mais qui ne peut apparaître comme « raciste » qu’aux yeux d’un imbécile d’aujourd’hui.) D’ailleurs, oublions même les idées de Barrès – romancier parfois pontifiant, c’est son seul défaut. Et suivons dans Paris François Sturel, « tout composé de désirs et de dédains » ; Renaudin, plus réaliste, plus astucieux, qui devient journaliste ; Suret-Lefort, moins inspiré, qui se fait avocat. Cependant que leur maître à tous, Bouteiller, s’éloigne de l’enseignement pour viser une carrière politique.
Leurs idées. Leurs questions. Leurs amours (la merveilleuse Orientale Astiné Aravian, initiatrice de Sturel ; la pathétique Léontine, maîtresse d’un de ses camarades). Et puis Paris. La République naissante, qui célèbre Gambetta, et porte au pavois Ferry avant Clemenceau, au prix de mille convulsions sociales et religieuses. Les coulisses politiques, les ambitions, les compromissions, les calculs. Toute une époque. Et le romancier portant sur sept jeunes gens un regard à la fois impitoyablement lucide et fraternel. Tout culmine pendant la folle semaine de la mort et des funérailles de Hugo, évoquées avec une puissance inégalée (sauf par Léon Bloy dans Le Désespéré). Là va se nouer définitivement le destin de ces jeunes provinciaux. Dont l’un finira sous la guillotine. Je passe les détails. Lisez.
Barrès n’écrit pas comme Balzac, ni comme Stendhal, ni comme Flaubert. Il écrit comme lui-même. Solennel, un peu phraseur, parfois fulgurant. Mort de Hugo ? « Des parlementaires venaient au cadavre pour lui emprunter de l’importance… » Il y a mille traits de ce genre dans la prose de Barrès. Si ça intéresse encore quelqu’un de savoir ce que fut la France de ce temps (à peine plus d’un siècle ), c’est là qu’on le trouve. Chez l’admirable Maurice Barrès. Dans ce très grand roman notoirement inconnu…
François Taillandier

