C’est presque devenu un événement attendu : chaque fois que Modiano s’exprime à la télévision, l’interview tourne en un long balbutiement. Avec l’air inquiet, presque traqué d’un cervidé, il cherche ses mots, bute sur ses phrases, comme s’il tâtonnait dans l’obscurité. On le sent hanté par une vision intérieure, comme s’il cherchait à en saisir les contours fantomatiques.
Disons, en passant, que si l’on souffre pour l’écrivain qui semble subir un calvaire devant les caméras et les projecteurs, ce n’est absolument pas ennuyeux pour le téléspectateur. C’est même fascinant. Ce qui tord le cou à certains dogmes « communicationnels » qui postulent que pour faire passer son message il faut avant tout s’exprimer avec clarté et aisance. Sans parler de l’enthousiasme de commande. Or, ce qu’il coule de source peut devenir, en passant par trop de filtres, de l’eau tièdasse ; cela ronronne ; cela s’endort.
Certaines règles souffrent des exceptions : Modiano à l’oral en est une. Il attire l’attention parce qu’il a des aspérités, et que ce ne sont pas les autres, c’est lui qui bute sur ces aspérités. Il n’a pas le souci de fondre son petit message personnel dans le grand message global.
Mais surtout, ce qui peut paraître un handicap, – paradoxe pour un écrivain que ses difficultés passagères à s’exprimer -, révèle en creux ses qualités spécifiques. D’où vient l’aisance orale de l’homme d’action ? De son assurance, de son entraînement, etc., mais aussi et surtout du fait qu’il est facile d’arpenter des sentiers balisés : expressions et idées toutes faites qui manifestent une adaptation sociale parfaite. Le romancier, lui, en est incapable. Par nature, il sort des sentiers battus. Il s’enfonce dans les fourrés inextricables. Il cherche à exprimer l’indicible et il y parvient avec une clarté étrange. L’œuvre est l’expression d’un
long travail d’enfantement.
Si chaque roman de Modiano n’est jamais ni tout à fait le même ni tout à fait un autre, son dernier, sorti il y a quelques mois, L’horizon, résonnera longtemps en nous. L’écrivain cerne toujours plus près son propre mystère. L’insignifiant est parfois le plus important, nous dit-il avec insistance. Ce qui était perdu et revient, sans prendre garde, à la mémoire, ces « courtes séquences (qui) n’étaient pas liées au reste de sa vie, elles demeuraient en suspens, dans un présent éternel ». C’est la partie éternelle de la mémoire, volcan éteint qui peut se réveiller n’importe quand.
Jean-Marc Bastière
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