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Nathalie Léger, Supplément à la vie de Barbara Loden

Supplément à la vie de Barbara Loden, de Nathalie Léger

Heureux celui qui colle à son propre nom, à sa vie, que son identité ne trouble pas, qui fait un avec lui même, avec ses sentiments, ses désirs… Mais il n’en va pas toujours ainsi. Il était une fois, raconte Nathalie Léger, une femme très incertaine d’elle-même, au regard perdu, à l’âme vacante, aux rêves dévastés. Elle était américaine et se nommait Barbara Loden. Cependant, son incertitude grandissait, et elle collait de moins en moins au monde, à elle-même, aux autres. « Je n’étais rien. Je n’avais pas d’amis. Pas de talent. J’étais une ombre », disait-elle.  Un jour, elle prit un nom de fiction, un simple prénom plutôt, Wanda, dont elle fit le titre d’un film, le seul qu’elle réalisa, en 1970. Evidemment, elle interpréta elle-même le personnage – puisqu’elle en était si proche. Le film reçut l’année suivante une récompense à Venise. Dix ans plus tard, elle mourut d’un cancer, à l’âge de 48 ans. Que dire de plus ? Ah oui, elle tourna dans quelques autres films et fut, peu de temps, la seconde épouse d’Elia Kazan. L’histoire aurait pu en rester là, et j’aurais alors cédé ma plume à un historien du cinéma.

Mais très vite, Nathalie Léger a vu apparaître un troisième nom, le nom d’une femme encore plus obscure, Alma Malone, le modèle dont s’inspira Barbara pour créer Wanda. Mêlée, dix ans plus tôt, à un piteux braquage de banque, au cours duquel meurt son compagnon, « un certain Ansley », Alma est condamnée (avec un soulagement dont l’expression étonne les témoins), à vingt ans de prison ; elle est libérée sur parole dix ans plus tard, puis on perd sa trace.

Wanda est donc le nom imaginaire d’une rencontre entre des femmes de chair et d’esprit, d’espoir et d’errance : Alma et Barbara bien sûr mais aussi – surtout dirais-je – l’auteur, Nathalie Léger. Et puisque la couverture ne porte pas la mention « roman », ce sésame qui innocente par avance toute substitution d’identité, nous pouvons en déduire que le « je » qui s’y exprime est bien celui de l’auteur. Quelques détails autobiographiques et amorces de confidences finissent d’ailleurs de nous en convaincre.

Dans son précédent ouvrage, L’Exposition (POL, 2008), Nathalie Léger explorait déjà le très intense et très vide mystère d’une autre femme, image elle aussi, la comtesse de Castiglione qui passa pour l’une des plus belles de son temps – la seconde moitié du XIXe siècle.

« Je sais d’expérience qu’on accède à ceux qui sont morts en pénétrant dans un mausolée de papiers et d’objets, un lieu clos, comble et pourtant vide… » Ce vide, ou ce trop-plein, Nathalie Léger l’explore à nouveau avec une conscience fébrile et attentive, un intérêt qui ignore ses vrais motifs. Littéralement, je veux dire littérairement, emportée par son sujet – jusqu’en Amérique, sur les traces de ses modèles – elle interroge « l’excès et l’inachèvement ». Au terme du périple, il y a assurément un mur. « Elle qui n’allait nulle part, elle était prête à aller au pire… », écrit-elle d’Alma Malone.

Dans cette superposition des images, des visages plutôt, apparaît une sorte de contre-modèle mélancolique de la femme active, militante et désirante, forcément féministe. Cette femme-là fait de « l’indécision, de l’assujettissement » la seule manière possible d’être, acceptant « une solitude harassante, mais qui lui appartient ». Après avoir vu Wanda, Marguerite Duras, bien inspirée, maniant heureusement le paradoxe, mit le mot de « gloire » à la place de celui de « déchéance » : « …une gloire très très forte, très violente, très profonde. »

Patrick Kéchichian


Nathalie Léger, Supplément à la vie de Barbara Loden, éditions POL

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