On ira tous au paradis

On ira tous au paradisOn aurait tort de voir comme une insolence facile On ira tous au paradisCroire en Dieu rend-il crétin ?, titre et sous-titre du bref essai que vient de publier Emmanuel Jaffelin, qui est professeur de philosophie. C’est un ouvrage réjouissant et très intelligent qui fait le point sur un sujet capital : la possibilité intellectuelle (ou non) d’être croyant aujourd’hui. Précisons d’emblée que l’auteur répond par l’affirmative.

L’essai se divise en trois parties intitulées « Dieu expire », « Dieu respire », « Dieu inspire ». Dans la première, il évoque les deux « putsch » qui ont tenté d’en finir avec lui. Le putsch des philosophes (qui n’est pas nouveau puisque il commence avec Thalès et se prolonge jusqu’à Marx, Nietzsche et Freud) ; plus récemment le putsch de la marchandise, qui prétend instaurer le paradis par la consommation (mais fait du même coup de chacun de nous un objet utilisable et consommable, y compris en chacun de ses organes).

Je passerai plus vite sur la persistance de Dieu (« Dieu respire »), persistance qui se marque de la Fête de l’Etre suprême en 1793 au dollar américain, en passant par 70 ans de communisme russe. La partie essentielle, où l’auteur ainsi équipé ouvre (ou rappelle) des pistes trop méconnues aujourd’hui, c’est la troisième, celle où « Dieu inspire ». En s’appuyant beaucoup sur Bergson et sur Simone Weil, Emmanuel Jaffelin nous convie à réfléchir sur une pratique : la prière, dans laquelle l’être humain, face à une réalité qu’il n’est pas en son pouvoir de modifier, s’en remet à l’exhalaison de son souhait, de son désir, de sa demande, qu’elle le concerne en particulier ou qu’elle porte sur la marche des choses. Serait-ce là une pratique archaïque, un recours à la magie qui est (l’auteur en convient parfaitement) le contraire de l’intelligence active ? Non, répond-il. L’homo sapiens, l’homo faber, dispose de la raison et de la technique, qui le libèrent en partie du déterminisme matériel. Mais à la différence de l’animal enfermé dans l’instinct et dans l’instant, il est le siège d’une autre intuition. La prière met en œuvre une énergie autre, en laquelle Bergson voyait la pointe avancée, peut-être la plus avancée, de l’élan vital.

L’enjeu, pour nous aujourd’hui, est donc le suivant : la tekhné, que nous avons développée à un point qui nous étonne nous-mêmes, nous a-t-elle libérés comme nous l’espérions ? Le danger n’est-il pas au contraire qu’elle nous dévore et nous assimile à ses fonctionnalismes ? La prière, le recours à un invisible, à un improbable dont nous avons pourtant l’intuition, serait alors l’autre plateau de la balance, le moyen de rester humain et doté d’une âme.

Sans jouer au prêcheur, sans pédantisme, avec une charmante alacrité et un remarquable sens de la formule (« l’objet de ma pensée qui ne peut trouver preuve exige que je m’en méfie, non que je m’en dégoûte »), Emmanuel Jaffelin met entre nos mains une grenade dégoupillée. Mais une grenade belle et bonne comme le fruit du même nom.

François Taillandier

Francois-Taillandier

Emmanuel Jaffelin, On ira tous au paradis

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2 réponses à On ira tous au paradis

  1. Studer Jeanne dit :

    Enfin un philosophe qui parle de Dieu sans fioriture, sans dédain, en parlant de l’aspiration de l’âme. Il cite pour cela l’Angélus de Millet avec les deux paysans qui arrêtent de travailler pour prier. La prière est une respiration dit-il. Se poser, faire retour sur soi, cultiver les forces intérieures que chacun a en soi.
    Son livre constitue un lien entre les croyants et ceux qui glorifient la technique et la science. Ces derniers se cantonnent dans le matérialisme, et ne veulent pas voir tout ce qui a trait à l’âme : l’amour, le don de soi, la compassion, la force de la prière et de la méditation.
    Félicitations pour ce livre.
    Jeanne Studer

  2. Michel THYS dit :

    Bonjour Monsieur TAILLANDIER,
    Ma réaction semble non publiable (logique : elle implique un débat …). Après 24 heures, je vous vous la renvoie quand même pour la forme … :
    Bonne question : est-il possible (pertinent, justifiable, cohérent) d’être intellectuellement croyant ?
    À cette question philosophique, le philosophe Emmanuel JAFFELIN « répond par l’affirmative ». Jean-Baptiste Noé le confirme dans « Contrepoints », « son propos invite à la démarche de foi : clairement, croire en Dieu ne rend pas crétin, mais donne accès à une vie supérieure à celle de la raison ». Quant à la question sousjacente (« Croire en Dieu rend-il crétin ?»), ne serait-ce pas plutôt à la psycho-neuro-physiologie de proposer une réponse ? Hélas, cette nouvelle approche du phénomène religieux est encore ignorée, voire occultée, par les philosophes …
    Pour eux, le « putsh des philosophes »s’est arrêté avec FREUD «(« Dieu expire »).

    De fait, dans la plupart des pays intellectualisés (sauf notamment aux USA où la religion occulte totalement les options non confessionnelles), la religiosité est en chute libre. En revanche, au niveau mondial, « la persistance de Dieu, Dieu respire ») a encore de beaux jours devant elle. Sans doute parce que l’évolution a pourvu le seul cerveau humain d’un nouveau mécanisme de défense : l’aptitude à imaginer un « père protecteur et substitutif », (chanoine Antoine VERGOTE de l’Université catholique de Louvain, dans « Psychologie religieuse »). Comme l’écrit Michel de PRACONTAL dans « L’imposture scientifique en dix leçons » (2005) : « La pensée magique n’a jamais disparu de nos cultures supposées modernes et rationnelles, probablement parce qu’il s’agit d’un mode de raisonnement inhérent à la condition humaine. La pensée dite rationnelle n’a rien de naturel, c’est une construction, une ascèse, un exercice qui demande un travail continuel. L’éternel « retour de l’irrationnel » n’est en fait que la manifestation récurrente d’une forme de pensée qui ne nous a jamais quittés ».

    Pourquoi un scientifique aussi éminent que Teilhard de Chardin par exemple, (qui n’était évidemment pas un crétin : il a admis qu’il n’y a pas eu création mais évolution).est-il pourtant resté finaliste et donc croyant ?
    Les scientifiques créationnistes actuels espèrent s’en tirer par une pirouette jésuitique : « la science s’occupe du « comment » et la religion du « pourquoi » ! ».
    Se situant à des « niveaux différents », dans des « sphères différentes », elles seraient donc conciliables !
    Aussi éminents soient-ils par ailleurs, ces scientifiques n’ont pas compris que la foi qui leur a été imposée, certes de « bonne foi » dès l’enfance, a une origine psychologique et éducative, confortée ensuite par un milieu culturel croyant communautariste. Ils ignorent aussi que ces influences religieuses laissent des traces indélébiles dans les amygdales du cerveau émotionnel, puis dans le cerveau rationnel, ce qui anesthésie à des degrés divers l’esprit critique et le libre-arbitre ultérieurs en matière de religion, indépendamment de l’intelligence et de l’intellect.

    Dans cette optique, « Dieu » n’a plus qu’une existence subjective, imaginaire et donc illusoire …
    Sous nos latitudes, de plus en plus de croyants commencent à le penser.
    Même chez les non-scientifiques, toutes les religions (sauf l’islam et le protestantisme évangélique) ne parviennent plus à exploiter comme jadis l’espoir d’un paradis imaginaire, (par la carotte), et la crainte d’un enfer (par le bâton) .
    Soit dit en passant, les idéologies politiques soviétiques et nazies n’ont rien à voir avec l’athéisme, qui est une option philosophique : Staline et Hitler étaient d’ailleurs croyants, comme tous ceux qu’ils ont facilement endoctrinés, spéculant sur le terreau favorable de leur soumission religieuse initiale.

    Venons-en à la « troisième piste, celle où Dieu inspire ».
    Certes, même si c’est par autosuggestion ou effet placebo, la prière est apaisante et bénéfique pour certains, du moins tant que la foi ne leur fait pas plus de tort que de bien, lorsque surgissent les doutes résultant du silence persistant de Dieu et de l’invisibilité de l’« âme » . Mais la prière est loin d’être le seul « moyen de rester humain » : l’alternative de l’humanisme laïque et de la spiritualité laïque propose de donner un sens non religieux à l’existence : celui que chacun lui donne. Mais cette laïcité philosophique, d’ailleurs inconnue en France, où elle n’est que politique, est rétive à tout prosélytisme.
    Si seul le « putsh de la marchandise, le paradis de la consommation » a succédé aux deux premiers, c’est parce que toutes les religions, persuadées de détenir LA Vérité, occultent ou dénigrent les options non confessionnelles.

    L’éducation religieuse, par définition unilatérale, m’apparaît dès lors comme une malhonnêteté intellectuelle et morale, fût-elle sincère et de « bonne foi ». Je critique donc toutes les religions, parce qu’elles imposent la soumission à un dieu absent, à un prophète qui n’a jamais rien écrit et à un livre « sacré » manipulé au cours des siècles, au détriment de l’autonomie de la conscience morale et de la responsabilité individuelle. Mais je respecte les croyants qui en sont victimes, a fortiori ceux qui, ayant pris connaissance des alternatives non confessionnelles, ont remis leur foi en question à la lumière du libre examen et qui persistent néanmoins à croire (c’est leur droit …).
    http://michel.thys.over-blog.org/article-une-approche-inhabituelle-neuroscientifique-du-phenomene-religieux-62040993.html
    Merci pour vos commentaires.
    Michel THYS,
    à Ittre, en Belgique.

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