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Pierre Sauvanet, L’Insu

L’INSU, Une pensée en suspens
de Pierre Sauvanet

Un objet philosophique non identifié. Ainsi pourrait-on définir ce livre dont le titre intrigue sans vraiment éclairer. Mais soyons rassurés : l’auteur, professeur d’esthétique, se met de notre côté… Il ne part pas gagnant, encore moins sachant. Confessant son ignorance, lui aussi cherche à comprendre. Au lieu d’avoir devant lui, un solide concept, une idée forte, à toute épreuve, il a un creux, un trou, un manque. Ce vide, auquel il donne un nom en forme de soustraction – « l’insu » –, n’est cependant pas hostile. Pas du tout. Il pourrait même être bienfaisant et miraculeusement opératoire. Cela mérite donc la plus grande attention.

« L’insu est un espace du dedans. L’insu ouvre, creuse, explore. » Ou bien : L’insu « a un statut d’outil méthodologique, non de réalité ontologique » ; ce « n’est pas une chose, mais une fonction »… Mais ce ne sont là que quelques tentatives de définition, parmi beaucoup, d’autres. En fait, tout le livre est un unique tâtonnement vers son objet – qui n’est lui-même que de résister à toute saisie, à toute réduction. Il est aussi une attente d’illumination – même s’il ne faut nullement soupçonner l’auteur d’une trouble attirance pour le mysticisme… « Jamais, plutôt la raison », affirme-t-il avec une belle vivacité. Je me suis amusé à souligner ces définitions, positives ou négatives, tout au long des cent vingt brefs chapitres qui se distribuent selon quatre parties. Les thèmes de ces parties marquant clairement un itinéraire. A les redire, nous nous mettons à notre tour en route vers quelque chose qui ressemble, sinon à la Sagesse, du moins à une sagesse – modeste, efficace, raisonnable, disponible. Mais pour avancer, il faut parler à la première personne…

1) « Je ne suis pas au centre de moi-même. » Première affirmation, qui entraine quelques conséquences que je n’ai pas fini d’explorer. D’où une forme de « gai savoir dépassé ». D’où un certain rapport à l’angoisse, etc. En somme, « l’insu est ma nuit philosophique », « l’insu est ma grotte, les phénomènes insus mes boyaux… »

2) Si l’on déplie le mot insu, on arrive au mot « instase », en tant qu’« intervalle », « chemin de traverse ». Cette nouvelle notion vient alors se cogner à l’« extase ». Les deux mots ne s’opposent pas mais désignent des réalités différentes. Alors que le second me mène dans un espace illusoire (pense l’auteur…), le premier reste du côté de ma vie ordinaire, visible, avérée : télévision, cinéma, cuisine, piscine, etc. Je prends alors conscience que les mots désignent parfois leur contraire ; il me suffit de les bien entendre… Ainsi, dans « indicible », il y a « cible » et dans « ineffable », « fable ». Bien, je progresse : « L’insu est incroyablement banal, quotidien – aussi banal et quotidien qu’un lavabo bouché ou un homme endormi. L’insu est de chaque instant, sans quoi la vie serait impossible. » Que je me le tienne pour dit.

3) Faites entrer la philosophie. Leibnitz par exemple : je ne peux réfléchir intégralement et à chaque instant tout ce que je pense ; il faut bien avancer, il faut bien, parfois, une « pensée qu’on laisse passer sans y penser… » D’où ceci : « L’insu est une simple modalité de la conscience de soi, qui précisément cherche par moment à s’échapper « de soi » afin de mieux gérer son propre rapport à soi… » Ou ceci, à un degré au-dessus : « L’insu est le mystère non mystique du moi qui n’est pas moi. »

4) A présent, il me faut traduire cette philosophie dans ma vie et répondre à la vieille question que se posait déjà Lénine : « Que faire ? » Car il y a bien, à toute cette affaire (cet « à faire » ?), un « enjeu éthique ». Quant au mot « insu », il peut à présent tomber dans le trou qu’il a lui-même creusé, ma seule fin (ce n’est pas moi qui parle), étant de « mieux vivre ».

Au terme de ce chemin de pensée, l’auteur, devenu une sorte d’ami, de proche – je n’ose dire de prochain – me conseille (il me voussoie) : je quitte mon propre ouvrage, « quittez-le de même ». Ah zut, j’avais encore tant de questions à lui poser !

Patrick Kéchichian

Pierre Sauvanet, L’INSU, Une pensée en suspens, Arléa

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