Lisez ce court roman qui est un tour de force

Ceux qui connaissent les livres de Robert Solé depuis Le Tarbouche (1992) savent combien l’Egypte dont il est originaire lui tient à cœur. Toutes les Egyptes, d’ailleurs, car il y en eut plus d’une depuis les pharaons. Il lui a, il leur a consacré plusieurs romans et même, en 2002, un Dictionnaire amoureux. Le moins qu’on puisse dire après avoir lu cette Soirée au Caire est que la veine est loin d’être tarie.

Charles, le narrateur, est né là-bas, d’une famille syro-libanaise installée sur les bords du Nil depuis des lustres, et, sinon chassée, du moins poussée à l’exil par le nationalisme un peu raide de la révolution nassérienne. Enfants et petits-enfants de Georges Batrakani, l’ancêtre, l’industriel roi du tarbouche (cette coiffure traditionnelle des hommes, en forme de pot de fleur renversé, proscrite par Nasser) se sont égaillés entre le Liban, la Suisse, le Canada et la France, où Charles est devenu journaliste.

Le voilà de retour, pour un bref séjour, dans la maison ancestrale du Caire, gardée et entretenue par Dina, la femme d’un de ses oncles – a priori la moins faite pour ce rôle de vestale, elle qui passait dans la famille pour une gourgandine, une femme légère, de celles qu’un garçon sérieux n’épouse pas. Dina est la seule pourtant à être restée là, dans cette belle demeure un peu délabrée où, régulièrement, elle donne une soirée, à l’image de la vie mondaine de jadis où se côtoyaient en bonne entente les nationalités et les religions.

Resurgissent alors pour le narrateur, et se mélangent, les souvenirs d’enfance, les grands faits de l’histoire contemporaine, la mémoire familiale concrétisée par le journal d’un de ses nombreux oncles. Tout cela parmi les invités de Dina, archéologues, diplomates, intellectuels de l’université, bonne société locale… Et le lecteur de découvrir alors qu’à petites touches, dans un désordre apparent, mêlée à l’histoire d’une famille (donc aux histoires de famille), toute l’Egypte du XX° siècle reprend forme sous ses yeux, de la domination turque à la tutelle anglaise, de la monarchie de Farouk à la république, de l’affrontement avec Israël au retour en force d’un islam parfois inquiétant. Tout cela surgissant au rythme de dialogues rapides, à travers des personnages morts ou vivants, mais toujours bourrés d’humanité. Et vu par un narrateur souvent nostalgique, mais pas dupe : il sait bien que la mémoire embellit tout…

On ne dira rien ici de la mission difficile qu’il doit remplir auprès de Dina, et de son issue. Mais si, comme moi, la publicité de l’industrie touristique, bateaux sur le Nil et visites de Louqsor par paquets de deux mille, vous ont jusqu’à présent découragé de découvrir ce pays, eh bien continuez comme ça, et lisez ce court roman qui est un tour de force. Oui, parce que faire la Recherche du temps perdu en deux cent dix pages, moi j’appelle ça un tour de force.

François Taillandier

Robert Solé, Une soirée au Caire, roman, Le Seuil

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Une réponse à Lisez ce court roman qui est un tour de force

  1. Pascal Taillandier dit :

    Ayant lu tous les livres de Robert Solé, dont je ne connais pas l’histoire personnelle, il me semble que celui-ci soit le plus « autobiographique ». En tout cas, en tant qu’ancien expatrié n’ayant fait que passer en Egypte (pour reprendre les termes de l’auteur), j’espère bien que la veine soit loin d’être tarie.

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