Taches de soleil, ou d’ombre de Philippe Jaccottet

Taches-de-soleil,-ou-d’ombreDans l’œuvre de Philippe Jaccottet, les marges importent presque autant que le centre de la page. En fait, elles prolongent, dilatent, approfondissent ce centre. Le poème n’est pas une pointe isolée, un oasis au milieu du silence, une exception. L’écriture emprunte les chemins qui s’offrent à elle, ou qu’il lui faut tracer. On la dirait vagabonde si ce mot n’évoquait pas une sorte de dilettantisme. Et parmi ces chemins, ceux de la prose, de la notation discursive, constituent la base, l’environnement du poème. La lecture des autres poètes, et le travail de citation qui l’accompagne, ne forment pas l’envers du décor : ils sont une inspiration et une respiration. Oui, une dilatation. « Nous voyons monter, écrivait Jean Starobinski à propos de la démarche de Jaccottet, comme à travers des étagements successifs, un chemin patient qui se dirige vers la possibilité du poème. » Cette « possibilité », qui est aussi une patience, est présente, notamment, à chaque page des trois volumes de La Semaison (Gallimard, 1984-2001). Mais la publication des « Carnets » est soumise à un certains nombre de règles implicites. On choisit, on  élague, on compose…

Ces Notes sauvegardées, qui ne sont nullement des brouillons, couvrent presque cinquante années et viennent donc compléter des publications antérieures. Mais en même temps, elles forment un vrai livre, un itinéraire secret d’existence. Leur caractère est souvent intime, avec même, parfois, des accès de mauvaise humeur. Mais Jaccottet n’est pas homme ou poète à revendiquer cette intimité, à exhiber fièrement son « moi », encore moins à jouer de ses propres masques… Les deuils et les lectures, l’amitié (on croise Du Bouchet, Ponge, Tortel…) et la famille, les voyages, les rêves et le travail (de traduction notamment) témoignent d’une attention constante au « monde toujours plus profond que le regard ». Car ce n’est pas l’introspection qui domine ici mais la conscience aigüe de cette réalité du rapport au monde, aux autres – et une fois tout cela parcouru et pensé, à soi. Parfois, il complète ce qu’il a écrit ailleurs, précise, questionne. Jamais de pensées, de mots qui ferment, tranchent ou concluent. Jamais non plus, l’âge avançant, la prétention à une sagesse conquise. Je voudrais citer ces quelques lignes, qui datent de mai 1997 : « Fatigue. Le malheur des amis évoque la marée quand on la voit monter autour du rocher où l’on peut tout juste s’attarder. Cela serre le cœur. L’inéluctable dont une distance de plus en plus faible ou une protection de plus en plus mince nous abrite (…) Devant ces ombres qui s’épaississent, nous nous découvrons comme démunis ; un peu pareils aussi à des assiégés qui doivent économiser leur réserves. »

Une dernière chose, peut-être anecdotique. Peut-être pas. Ce livre est publié par Antoine Jaccottet, fils de Philippe, à l’enseigne de la maison d’édition qu’il créa il y a peu d’années mais qui possède déjà un catalogue remarquable. Cette maison s’appelle Le Bruit du temps, en souvenir du poète russe Ossip Mandelstam, référence majeure de Philippe Jaccottet.

Ce n’est pas faire violence à la poésie que de rapprocher ce volume de miscellanées jaccottiennes et le dernier livre de poèmes de Jean-Pierre Lemaire, Faire place. Titre faire placemagnifique dans sa simplicité et dont le sens doit se déduire des pages qu’il annonce. Lemaire est l’une des grandes voix de ce qu’on pourrait nommer le lyrisme d’inspiration chrétienne. Ce lyrisme – comme, dans une autre direction, celui de Philippe Delaveau – installe, avec le lecteur, une proximité souvent bouleversante. On sait que la simplicité, en poésie, est souvent un mirage, une sorte de perfection inversée, paradoxale, presque impossible à atteindre. Lisez ce livre, intériorisez pour vous même cette simplicité, écoutez la profondeur de ses échos :

« Tu trouveras partout le bois du bûcher.

Demande à ton ange d’y mettre le feu

comme à la vigne vierge et aux arbres pourpres,

non pour devenir un dieu dans l’Olympe

mais un homme plus nu dans le ciel plus grand. »

Patrick Kéchichian

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Philippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d’ombre – Notes sauvegardées, 1952-2005, éditions Le Bruit du temps

Jean-Pierre Lemaire, Faire place, éditions Gallimard

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