Je ne me souvenais pas d’avoir, enfant, jamais osé seulement posséder un de ces jouets, fabuleux pour les petits pauvres, un jouet mécanique, un jouet qui marche. Mais ce rêve était sûrement au fond de moi, intact… Il était là-dedans, comme un soleil (G. Bernanos, Journal d’un curé de campagne). Avec la promenade du jeune curé d’Ambricourt, miné par la maladie, sur la monture prodigieuse d’un ancien légionnaire, la moto a fait une entrée remarquable dans le monde de la littérature française. Dans le monde ecclésiastique aussi. Il y a maintenant des pèlerinages et des bénédictions pour elle, comme chaque année à Port-Caro, dans le Morbihan. Certains s’étonneront, se scandaliseront peut-être, tant pis : elle est loin d’être étrangère à l’auteur même de cette recension, biker épisodique (en passager seulement), mais passionné, à tel point que, dans un sentiment de fraternité à l’égard de tous les motards (en particulier de ceux qui le convient à leur transport), il considère comme une dette envers l’objet de sa passion exorbitante, comme un acte de dévotion, que de saluer avec enthousiasme un livre qu’il a littéralement dévoré. Il est de l’humanité que la moto émeut.
La moto ne fait pas seulement partie de notre environnement, de nos circulations, de nos rêves : portant le double caractère que Rudolph Otto reconnaissait au sacré – fascinant et redoutable (fascinosum et tremendum) –, elle est hautement emblématique d’un certain être-au-monde : c’est en réalité toute une métaphysique qui s’exhibe dans ce catalyseur puissant de la modernité, et qui va beaucoup plus loin que tous les poncifs d’agressivité et de démesure que s’attire la machine, aussi mal comprise de certains que mal aimée. Plus qu’une « bête humaine », c’est, sans qu’aucune harmonique ne manque à la composition de son bouquet, un « phénomène humain » intégral. Le livre de Paul Ardenne, critique d’art et romancier, s’est emparé de cet objet avec une pertinence et une exhaustivité qui laissent pantois. Voilà le livre que la moto attendait, comme entité, pour elle toute seule. Il est désormais écrit, et je ne vois pas qu’on lui puisse rien ajouter. Il est sublime. Sublime d’intelligence et de franchise (tant pis pour les prudes). Assorti d’une non moins remarquable postface de Franco La Cecla, anthropologue et motard, il est total. Une bible, un cantique des cantiques (et Dieu sait si, ici, l’amour est fort comme la mort, Ct 8, 6). Une vraie philosophie de la moto, une esthétique, une « théologie », si j’ose dire, s’il est vrai que, selon les termes exprès d’un proverbe cité en exergue, « Dieu est une 1000 Vincent Black Shadow ». Toutes les facettes du symbole sont envisagées, connues qu’elles sont d’expérience : la séduction visuelle exercée par l’engin, son « chant » (on peut faire confiance à l’auteur qui a d’excellentes références musicales), l’identité personnelle qu’il construit comme aussi bien l’être social qu’il instaure en tant qu’objet transitionnel. La moto traverse une existence, en l’occurrence somptueusement sensitive, depuis l’enfance fascinée jusqu’à l’âge mûr qui, après tant d’épousailles donjuanesques, se demande encore quel nouveau modèle il pourra s’incorporer. Nul idéalisme, avec cela : le passionné envisage lucidement la réversibilité vertigineuse de sa chère moitié, à la vie comme à la mort, il a évalué la sauvagerie de ses propres montures, il a traversé des déserts de crainte et de dégoût, il a plusieurs « gamelles » à son passif. Mais décidément, la symphonie fantastique reprend son tempo d’allégresse, jusqu’à cet instant où le pilote et la moto, ne formant plus qu’ « un seul corps », connaissent la pure extase de l’espace : un hymne à la joie.
Qu’il nous soit permis d’ajouter de notre cru à cette mystique de l’excentrement productif, à ce moment de vie où l’absolu se fait valeur ordinaire, et nous rend héroïques et fiers, quoique simplement humains (p. 218), ou plutôt de prolonger vers d’autres horizons la trajectoire du bolide : Oubliant tout ce qui est derrière moi, dit saint Paul, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être (Ph 3, 13). Position du motard, n’est-ce pas ? Et si, loin de toute récupération, la moto, comme d’autres « tentatives » modernes (au sens le plus sérieux du terme), dignes de la plus profonde estime, était elle aussi une parabole ?
Fr. François Cassingena-Trévedy, osb.
Paul ARDENNE, Moto, notre amour, Postface de Franco la Cecla, Flammarion

l’Église, il avait aussi de la littérature et de la pensée française une perception étonnamment fine et qui était tout autre chose qu’un aimable vernis. C’est ainsi que les trois chapitres de Culture française et mystère dressent un portrait intellectuel d’une remarquable pertinence.



Un éloge de la vie de tous les jours : il fallait y penser. La chose va tellement de soi qu’on aurait pu l’oublier. La chose va si peu de soi que nul, peut-être, chemin faisant parmi les choses, les grandes choses, les grandes causes qui méritent évidemment l’éloge, n’aurait eu l’idée de s’atteler à une cause tellement perdue d’avance. Franz Bartelt a fait cet éloge, par bonheur : il était fait pour lui, lorsque l’on connaît la discrétion de sa personne, l’humilité de son parcours, la simplicité de son pays ardennais dont il fait état dès le début de son ouvrage, parce que la vie de tous les jours a besoin d’avoir les pieds sur terre : Ce qui est extraordinaire, dans nos pays, c’est qu’ils n’ont rien d’extraordinaire (…) Pas d’altitude, pas d’attitude (…) Pas d’attraction naturelles. Pas de pittoresque. Juste un pays (p. 9). Autrement dit toutes les conditions climatiques favorables pour l’éclosion d’un vrai regard, d’un grand regard, d’un bon regard. Oui, profondément bon. Comment ne trouverait-on pas éminemment sympathiques ces deux compères qui discutent jusqu’à plus soif, dans un buffet de gare, sur le « cuit » et le « pas cuit » (p. 112-117), ou encore ces promeneurs qui se chamaillent, jusqu’à plus soif, eux aussi, sur les mérites respectifs des vaches d’Aubenton et des vaches des Ardennes (p. 128-132) ? Comment celui qui voit et entend tout cela ne serait-il pas « sympathique » au sens le plus chaleureux et le plus profond du terme ?





