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Paul Ardenne, Moto, notre amour

François Cassingena-TrévedyJe ne me souvenais pas d’avoir, enfant, jamais osé seulement posséder un de ces jouets, fabuleux pour les petits pauvres, un jouet mécanique, un jouet qui marche. Mais ce rêve était sûrement au fond de moi, intact… Il était là-dedans, comme un soleil (G. Bernanos, Journal d’un curé de campagne). Avec la promenade du jeune curé d’Ambricourt, miné par la maladie, sur la monture prodigieuse d’un ancien légionnaire, la moto a fait une entrée remarquable dans le monde de la littérature française. Dans le monde ecclésiastique aussi. Il y a maintenant des pèlerinages et des bénédictions pour elle, comme chaque année à Port-Caro, dans le Morbihan. Certains s’étonneront, se scandaliseront peut-être, tant pis : elle est loin d’être étrangère à l’auteur même de cette recension, biker épisodique (en passager seulement), mais passionné, à tel point que, dans un sentiment de fraternité à l’égard de tous les motards (en particulier de ceux qui le convient à leur transport), il considère comme une dette envers l’objet de sa passion exorbitante, comme un acte de dévotion, que de saluer avec enthousiasme un livre qu’il a littéralement dévoré. Il est de l’humanité que la moto émeut.paul ardenne, moto notre amour

La moto ne fait pas seulement partie de notre environnement, de nos circulations, de nos rêves : portant le double caractère que Rudolph Otto reconnaissait au sacré – fascinant et redoutable (fascinosum et tremendum) –, elle est hautement emblématique d’un certain être-au-monde : c’est en réalité toute une métaphysique qui s’exhibe dans ce catalyseur puissant de la modernité, et qui va beaucoup plus loin que tous les poncifs d’agressivité et de démesure que s’attire la machine, aussi mal comprise de certains que mal aimée. Plus qu’une « bête humaine », c’est, sans qu’aucune harmonique ne manque à la composition de son bouquet, un « phénomène humain » intégral. Le livre de Paul Ardenne, critique d’art et romancier, s’est emparé de cet objet avec une pertinence et une exhaustivité qui laissent pantois. Voilà le livre que la moto attendait, comme entité, pour elle toute seule. Il est désormais écrit, et je ne vois pas qu’on lui puisse rien ajouter. Il est sublime. Sublime d’intelligence et de franchise (tant pis pour les prudes). Assorti d’une non moins remarquable postface de Franco La Cecla, anthropologue et motard, il est total. Une bible, un cantique des cantiques (et Dieu sait si, ici, l’amour est fort comme la mort, Ct 8, 6). Une vraie philosophie de la moto, une esthétique, une « théologie », si j’ose dire, s’il est vrai que, selon les termes exprès d’un proverbe cité en exergue, « Dieu est une 1000 Vincent Black Shadow ». Toutes les facettes du symbole sont envisagées, connues qu’elles sont d’expérience : la séduction visuelle exercée par l’engin, son « chant » (on peut faire confiance à l’auteur qui a d’excellentes références musicales), l’identité personnelle qu’il construit comme aussi bien l’être social qu’il instaure en tant qu’objet transitionnel. La moto traverse une existence, en l’occurrence somptueusement sensitive, depuis l’enfance fascinée jusqu’à l’âge mûr qui, après tant d’épousailles donjuanesques, se demande encore quel nouveau modèle il pourra s’incorporer. Nul idéalisme, avec cela : le passionné envisage lucidement la réversibilité vertigineuse de sa chère moitié, à la vie comme à la mort, il a évalué la sauvagerie de ses propres montures, il a traversé des déserts de crainte et de dégoût, il a plusieurs « gamelles » à son passif. Mais décidément, la symphonie fantastique reprend son tempo d’allégresse, jusqu’à cet instant où le pilote et la moto, ne formant plus qu’ « un seul corps », connaissent la pure extase de l’espace : un hymne à la joie.

Qu’il nous soit permis d’ajouter de notre cru à cette mystique de l’excentrement productif, à ce moment de vie où l’absolu se fait valeur ordinaire, et nous rend héroïques et fiers, quoique simplement humains (p. 218), ou plutôt de prolonger vers d’autres horizons la trajectoire du bolide : Oubliant tout ce qui est derrière moi, dit saint Paul, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être (Ph 3, 13). Position du motard, n’est-ce pas ? Et si, loin de toute récupération, la moto, comme d’autres « tentatives » modernes (au sens le plus sérieux du terme), dignes de la plus profonde estime, était elle aussi une parabole ?

Fr. François Cassingena-Trévedy, osb.

Paul ARDENNE, Moto, notre amour, Postface de Franco la Cecla, Flammarion

Jean Daniélou, Culture et Mystère

Quelle excellente idée, que d’avoir songé à rééditer et, pour autant, à remettre en actualité ce petit chef d’œuvre du Cardinal Jean Daniélou (1905-1974) intitulé Culture et Mystère ! À vrai dire, cet écrit, contemporain du second conflit mondial, trouve, tout juste soixante ans après sa parution dans la revue Esprit, une étonnante confirmation et atteste d’une étonnante lucidité historique et spirituelle, à tel point qu’on lui accordera volontiers la note de prophétique. Emmanuel Mounier, initiateur de la revue, avait entrepris de s’attacher à tout ce qu’il appelait lui-même les notions ambiguës, l’ambiguïté en question venant, en l’occurrence, de l’usage qu’en faisaient alors les idéologies triomphantes. S’étonnera-t-on que l’article du Père Daniélou, ouvrant la série, ait été censuré par le gouvernement de Vichy ?

Dans ces pages lumineuses, le Père Daniélou semble avoir donné rendez-vous au meilleur de lui-même, autrement dit à tout ce qui vaut la peine qu’aujourd’hui encore nous inventorions son œuvre et que nous suivions sa trace ardente. Sans doute, dans la subtile dilution qui emporte aujourd’hui notre patrimoine culturel vers un hybride dont les ingrédients nous échappent, avons-nous du mal à discerner encore ce qui nous est propre. Pire, nous éprouvons parfois une espèce de scrupule, voire le sentiment d’un anachronisme ringard, à désigner tranquillement les traits intellectuels et stylistiques par lesquels nous étions identifiables aux yeux du monde, à parler encore d’un « génie » français. Le Père Daniélou ignorait de telles réticences. Familier des Pères de Jean Daniélou, Culture et Mystèrel’Église, il avait aussi de la littérature et de la pensée française une perception étonnamment fine et qui était tout autre chose qu’un aimable vernis. C’est ainsi que les trois chapitres de Culture française et mystère dressent un portrait intellectuel d’une remarquable pertinence.

Au fond, nous dit le Père Daniélou, l’esprit français, peu attiré par « le monde obscur des genèses, de la vie biologique et cosmique, du sang », par une pensée qui décerne le brevet de transcendance à l’espèce plutôt qu’à l’individu, « n’est à l’aise que dans les zones qui sont susceptibles d’un plein éclairage » (p. 17). Comment se comporte-t-il, dès lors, en présence du mystère chrétien de Dieu ? Eh bien, comme toujours, il fait œuvre de clarté, en se refusant à le réduire à de faux jours, puisque aussi bien le traitement respectueux que l’on réserve à l’obscurité est encore œuvre de lumière. « Il peut ne pas reconnaître le divin, mais du moins n’acceptera-t-il pas d’y laisser substituer quelque réalité naturelle. Les ersatz de religion n’ont pas cours en France. » (p. 18). Voilà déjà de quoi réfléchir à l’heure qu’il est ! Mais le tempérament spirituel (esprit et Esprit) que le Père Daniélou dessine a des prolongements politiques qu’il excelle à discerner, et l’on demeure émerveillé devant ceci, par exemple : « Ils (les anticléricaux) doivent empêcher le christianisme de dégénérer en cléricalisme et veiller à lui interdire tout empiètement. Mais il ne faut pas que dans cette œuvre ils aillent trop loin et l’atteignent dans ses forces vives. Ils dépasseraient alors leur rôle à leur tour et mettraient en péril cela même qu’ils veulent conserver, dans la mesure où ils sont français. Le jeu subtil de la vie spirituelle de la France est fait de l’équilibre du christianisme et de l’anticléricalisme. Il est compromis quand le chrétien devient clérical et que l’anticlérical devient antichrétien. » (p. 34). Encore que ce contexte politique ait évolué depuis soixante ans, la règle d’or n’a rien perdu de sa pertinence et vaut toujours pour l’avenir, face à toutes sortes d’intégrismes délétères.

Tout le propos est profondément nourri – et non pas seulement décoré – des auteurs dont le Père Daniélou était familier. Péguy, bien sûr, surtout dans l’analyse des Trois paradis qui forment la seconde partie de l’opuscule, à savoir le paradis esthétique, le paradis éthique et le paradis mystique. Quant au dernier chapitre, sur la sainteté de Dieu (Sanctitas Dei), il fait belle part à Rilke que le Cardinal aimait si volontiers à citer et dont il avait si profondément compris la quête. Bref, voilà un livre qui, par la clairvoyance de ses coups de sonde et le caractère synthétique de son propos, fait surgir devant nous, dans toute sa vivacité, la figure de Jean Daniélou, l’un des pères de l’Église de notre temps.

Fr. François Cassingena-Trévedy, osb.

(cotitulaire de la Chair Jean Daniélou

à l’Institut Catholique de Paris).

Jean DANIELOU, Culture et Mystère. La raison française devant la transcendance, Ad Solem

Didier Ayres, Monologue depuis le refuge

Sous le titre générique de « Monologue depuis le refuge », ce sont en réalité deux recueils que Didier Ayres, auteur de Nous (William Blake, 1997) et de Le Livre du double hiver (Arfuyen, 2003), livre ici au public. Au demeurant, les deux sont étroitement appareillés l’un sur l’autre, sauf à ce que le second se déploie en de plus longues respirations, en un plus ample phrasé. L’ensemble se caractérise bien, en tout cas, comme un « petit livre de patience ». Petit par les dimensions seulement, car, entre les dits les silences se devinent considérables. Par son caractère acéré, comme par le silence, justement, qu’elle génère, l’écriture de Didier Ayres fait songer à celle d’Angélus Silésius, et l’on se trompe d’autant moins dans cette appréciation que l’auteur lui-même (même s’il ne dit pas ici) revendique volontiers cette ascendance littéraire et spirituelle.

Écriture au compte-goutte que celle-ci, et d’une étonnante fidélité à enregistrer la moindre locution intérieure. Sans aucune coquetterie introspective, mais avec l’exactitude de l’instantané, l’auteur nous fait entrer dans son débat existentiel qui est d’abord sa confrontation à l’acte d’écriture lui-même, avec son hésitation fondamentale et son habituelle obscurité : Une fois l’orgueil d’écrire abandonné, reste l’écriture (p. 17). Mais l’écrivain n’est ici, s’il se peut dire, que la transcription continue de l’homme. Car c’est bien comme homme, et comme homme contemporain, que Didier Ayres livre ses « notes », en s’astreignant – ascèse pour lui-même autant que pour le lecteur – à laisser émerger une durée très intime et pleine de questions. Contemporain, il l’est par son inquiétude et par l’aveu détaillé qu’il en fait, par une certaine manière candide et laconique à la fois d’exposer son humanité même. La nôtre, puisque, en réalité, c’est au monologue de son époque que l’auteur sert consciemment de porte-voix, un peu comme un acteur antique : Faire la page est un grand théâtre de pierre (p. 112). L’honnêteté jamais démentie de ce livre, ligne à ligne, en fait un livre profondément fraternel, une espèce de service rendu et qui appelle la gratitude : Je crois qu’il est bon d’être homme. Nous avons le génie, ce petit peu de transcendance qui nous est accordé (p. 27). Sans doute est-ce cette modestie existentielle qui rend capable d’entendre le chant pierreux des choses (p. 13). Bref, il fait bon passer, avec Didier Ayres, une saison en inquiétude – celle de tant de nos contemporains, la nôtre, si nous sommes honnêtes –, et de voir se révéler, comme une délicate récompense de cet affût, le jeune buisson, la très brève brindille, l’épi vert, et cela, pour l’éternité (p. 25). Dans le titre de ce livre, on aura soin de remarquer le mot depuis : il est essentiel. On n’écrit bien qu’à distance, et cela n’est pas affaire de style seulement, mais, beaucoup plus radicalement, de pertinence.

Dans sa postface, le poète et ami Jean Maison témoigne de la première impression reçue de cette œuvre austère, avant même sa parution, et la caractérise à merveille : … j’ai déchiffré les manuscrits, retrouvant d’emblée cette hésitation intelligente, cette sincérité sans complaisance ni intimidation de l’âme. Ce poème vital délivre une parole contenue avec douceur, ouvre la cage aux fauves, pour les rendre à leurs forêts primitives. L’heure donnée est celle de l’élévation qui traverse les chagrins les plus installés (…) Voici donc les minutes d’un procès, une inquisition platonique qui opère une pesée sensorielle et libère la parole inventive (p. 115-116).

Décidément, les éditions Arfuyen ont manifesté leur grand sens du discernement littéraire et spirituel en assumant la publication du livre véridique (p. 117) d’un homme qui peut déclarer, l’ayant achevé, que sa table est restée fidèle et claire (p. 112).

Fr. François Cassingena-Trévedy, osb.

Didier AYRES, Monologue depuis le refuge. Postface de Jean Maison, Arfuyen, 2010

Une profonde leçon de fidélité aux exigences du christianisme

Pour peu que l’on ait la mémoire longue, il est difficile de passer un mois de novembre sans se souvenir de la fameuse nuit du 23 novembre 1654 en laquelle un homme – un « effrayant génie » dira de lui Chateaubriand – écrivit : FEU. « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob » non des philosophes et des savants… Dieu de Jésus-Christ. C’est ce même homme qui, quelque deux ans plus tard, entre janvier 1656 et avril 1657, écrivit la série des dix-huit Provinciales par lesquelles, jusqu’à la période romantique, il resta plus célèbre que par les Pensées, et dont le titre provient de leur destinataire « provincial » anonyme, parfois identifié comme Florent Périer, beau-frère de Pascal, résidant à Clermont. Gérard Ferreyrolles, dix-septièmiste reconnu à l’Université de Paris IV, présente aujourd’hui de ce classique une excellente édition assortie d’une préface substantielle de Louis Cognet, de documents iconographiques et d’une riche bibliographie à jour.

Au début de 1656, Blaise Pascal est un jeune « converti » de trente-deux ans qui, bien qu’intimement lié au milieu de Port-Royal où sa sœur Jacqueline est religieuse, ne fait pas pour autant partie des « Solitaires » à proprement parler ; dans l’authenticité d’une conversion aussi décisive pour l’histoire de la pensée religieuse que celle du grand docteur d’Hippone, il prend simplement à cœur les débats théologiques contemporains autour de la pensée de saint Augustin sur la grâce, suite à la condamnation du fameux ouvrage de Jansénius (1642). C’est à Paris, sur la paroisse de Saint-André-des-Arts, puis dans le faubourg Saint-Jacques, que s’engage sa collaboration avec Antoine Arnaud et Pierre Nicole (les Provinciales sont à bien des égards une œuvre collective). Pascal s’avéra être l’homme providentiel que Port-Royal attendait pour porter devant le grand public un débat dont les autres partenaires étaient la Sorbonne et surtout la Compagnie de Jésus censée incarner le molinisme comme position théologique, le laxisme comme position morale et la casuistique comme méthode.

Si triste que soit pareil exemple d’incompréhension mutuelle – intra-ecclésiale – entre une tradition déjà reconnue de sainteté (l’ordre des Jésuites) et un foyer d’intense vie intellectuelle et spirituelle (Port-Royal), et si éloignés que nous soyons aujourd’hui, sans doute, de la subtile problématique qui est à l’origine des dix-huit lettres, les Provinciales n’en conservent pas moins un intérêt majeur, dans la mesure où Pascal, ici, « passe » Pascal (s’il se peut dire en faisant un usage analogique de l’une de ses expressions fameuses) : sous le polémiste, en effet, c’est bien un homme « inséparable » de Jésus-Christ qui se révèle et pour qui la vie chrétienne perd sa finesse autant que sa géométrie dès là qu’elle s’écarte de ses sources vives, à savoir l’Évangile et les Pères. En 1762, à la veille de la suppression de la Compagnie de Jésus en France, conséquence du jansénisme gallican et parlementaire, l’abbé d’Etemare n’hésitait pas à écrire que les Provinciales sont « un livre à lire tous les ans ou tous les deux ans ». Plus fondamentalement, Louis Cognet, sur les traces du Père Deman dans le Dictionnaire de Théologie Catholique, les caractérise comme « une profonde et grave leçon de fidélité aux exigences fondamentales du christianisme » (p. 82). Et puis, comment ne serions-nous pas sensibles, nous modernes, à la clandestinité, à l’incognito qui s’attachent à la genèse de cette œuvre ? Pascal appartient à une lignée d’écrivains et de penseurs pour lesquels la liberté de pensée n’est pas un vain mot. Il fait bon, enfin, par le biais des Provinciales, nous ressaisir du « phénomène » Port-Royal auquel le remarquable historien Pierre Nora faisait si judicieusement place parmi les « lieux de mémoire » constitutifs de notre histoire et de notre identité françaises, dans le premier volume de Les France (nrf-Gallimard, 1992, « Port-Royal. La fracture janséniste », par Catherine Maire, p. 471-529). Avec Port-Royal et tout ce qui gravite autour dans l’ordre de l’esprit – dans l’ordre du cœur autant que dans celui de la raison – il se passe très probablement quelque chose qui, dans notre histoire (qui a davantage l’esprit de suite qu’il ne paraît), n’a pas fini de se passer.

Fr. François Cassingena-Trévedy, osb.

Blaise PASCAL, Les Provinciales, édition de Louis Cognet et Gérard Ferreyrolles, Classiques Garnier, 2010

Alain Galan, Louvière

Puisse ce court chef d’œuvre ne point passer inaperçu ! On connait le petit livre de Pascal : Du bon usage des maladies… C’est un peu à cela que l’on songe lorsque l’on voit ce qu’Alain Galan a fait, non seulement sur le plan littéraire, mais d’abord sur le plan humain, de la très dure épreuve qu’il a traversée et avec laquelle il vit toujours, courageusement, dans sa retraite limousine. Un cancer de la mâchoire, auquel ont du reste préludé d’autres souffrances plus anciennes, se trouve promouvoir, non seulement dans la douleur exquise, mais dans l’univers intérieur du patient, le thème de la canine, celle-ci venant réveiller le souvenir d’un événement contemporain de sa naissance, à savoir la Mort du loup, d’un dernier ( ?) loup abattu dans l’Isère, durant l’hiver 1954.

Et c’est ainsi que tout au long du livre le thème de la mâchoire au martyre et celui du loup ne vont cesser de s’entrecroiser, comme le présent d’exhumer les souvenirs et de stimuler l’imaginaire. Mais qu’on ne s’attende pas à ces déballages pathologiques dont on est aujourd’hui si friand : il y a dans ce livre une pudeur, une rigueur, un détachement de soi qui le rattachent à la plus sûre tradition classique. L’auteur cite le bulletin sibyllin de ses scanners et de ses opérations en entretenant une extrême distance avec lui-même et dans un pur dessein de composition symphonique. C’est que, sous sa plume, les termes les plus énigmatiques de la science médicale, de la paléontologie ou de la zoologie deviennent des valeurs musicales et s’intègrent à un tissu de très haute qualité. Signe infaillible de ce détachement dont nous parlons, l’humour affleure çà et là, cruel avec justice. On n’aura jamais su transfigurer avec tant d’art tout un domaine du langage comme de l’expérience contemporaine.

Mais le fond de l’œuvre est dans cette identification croissante de l’auteur au loup de ses souvenirs, de ses rêves, de ses longues hantises postopératoires. L’interprétation psychanalytique de ce symptôme se voit écartée avec une indépendance magnifique. Et, de fait, c’est de tout autre chose qu’il s’agit. Au milieu de sa souffrance et de toutes les circonlocutions savantes dont on l’entoure, l’homme qui parle ici est un homme libre, un homme aux profondes racines rurales, un homme rare, de la race des loups, « forlongeant la meute » (p. 108). Et le loup sur lequel le Poverello d’Assise pose sa main, le dernier loup abattu confisque finalement pour lui toutes les ressources de la compassion. Chapitre après chapitres (ils sont brefs et sans titres), la « louvière », c’est-à-dire la pelisse (ce n’est que l’un des sens possibles de ce mot qui ne se trouve point dans les dictionnaires), la louvière se confectionne avec des « lambeaux de vie » (p. 119). C’est à travers l’écriture, à travers un style aussi admirable d’exactitude que de sonorités, que l’homme peut reconstruire et recouvrer son visage, aux heures terribles où il évite de se regarder lui-même. « Je me suis mis en quête d’un loup derrière lequel cacher mon visage blessé. » (p. 117). Nous aimerions dire à celui qui s’est caché derrière ce loup combien il appelle notre fraternité et combien nous aimons cette rébellion qui le retient de se « réconcilier avec l’ordre du monde » et le porte à « s’enfoncer dans le silence et dans la neige, dans le profond de l’enfance et des bois » (p. 118).

Fr. François Cassingena-Trévedy, osb.

Alain GALAN, Louvière, Gallimard

Le portrait d’hommes dans le clair-obscur de la foi

Jérôme TERNYNCK, Le Très-Vif, Salvator

La scène des disciples d’Emmaüs (Lc 24, 35), on le sait, a fasciné les peintres. La figure de Cléophas, et plus encore, sans doute, celle de son compagnon qui demeure innommé, laisse place, non à la spéculation seulement, mais à la méditation. Bref, venant à la suite des Douze et comme dans leur ombre, les deux pèlerins du soir nous laissent la place : ils sont nos prête-nom, qu’il s’agisse de l’anonyme ou de celui qui ne l’est pas. C’est cette place des disciples d’Emmaüs que Jérôme Ternynck a eu l’art de prendre au fil de ce petit livre qui ne se peut lire d’une manière cursive ou distraite, mais qui se respire plutôt, longuement. Il faut s’arrêter, comme s’arrêtent les disciples à la tombée du jour, avec le Compagnon inopiné. L’auteur était tout prédisposé à « habiter » du dedans le personnage de Cléophas par sa qualité de bibliste, évidemment : il est diplômé à la fois de l’Institut Biblique de Rome et de l’École Biblique et archéologique française de Jérusalem (le va-et-vient de l’une à l’autre Ville est déjà symbolique) : c’est dire que nous n’avons pas à craindre la fantaisie – quand ce n’est pas la malhonnêteté – de bien des élucubrations sur des textes ou des figures bibliques. La connaissance du judaïsme contemporain de Jésus et des tensions internes à la toute première communauté chrétienne affleure délicatement et confère aux propos de Cléophas une dimension sensible d’enracinement historique. Reste qu’il s’agit de tout autre chose, ici, que d’une reconstitution à visée documentaire. Le « journal » du disciple met à notre portée l’appréhension ô combien subtile que les premiers témoins, les premiers intimes, ont pu avoir de l’événement de la Résurrection et de la présence du Ressuscité, appréhension toute pleine de la mémoire du long compagnonnage avec le Jésus pré-pascal.

Proche de nous, il était en même temps insaisissable, incontrôlable. Aucune loi, aucune considération de stratégie, aucune crainte, pas plus celle de manquer d’argent que celle de se trouver face à un opposant dangereux, n’a eu prise sur lui. Et pourtant, qui lui reprocherait ne serait-ce qu’un geste d’impatience, une parole blessante, un mot de mépris ? Qui l’a jamais pris en faute par rapport à notre Loi ? Qui l’a surpris dans un mouvement égoïste, ou dominateur, ou prononçant une parole de critique ? Il est tard. Demain il viendra. Il n’y a qu’à l’attendre sans même chercher à savoir comment cela se passera. Quand il est là, il est le Maître (p. 14-15).

C’est ainsi que, dans le transparent de la conscience du disciple – mais un disciple sans mièvrerie et qui connaît le doute – se voient évoquées, ou plutôt discrètement suggérées les grandes scènes de l’entre-temps pascal de Jésus, c’est-à-dire de ses manifestations aux siens, jusqu’à l’Ascension sur laquelle se clôt le livre :

Il a levé le regard vers les collines. Collines de Judée. Monts au-delà de Jéricho. Collines de Samarie entre fleuve et mer. Villes et vallées d’au-delà des frontières.

Il faudra aller vite. Le Royaume, c’est pour bientôt.

« Je suis avec vous. Partez ! »

J’ai ramené mon regard. Vide, sa place devant moi (p. 75)

L’écriture a le rythme d’un pas, ou celui d’une haleine, comme le souffle d’un homme qui se parle tout bas à lui-même pour ne se redire que l’utile, l’essentiel, les questions ayant en l’occurrence autant de part que les certitudes et les émerveillements. Et tandis que, de mémoire, en filigrane, s’érige la stature du Très-Vif avec ses cicatrices sur son corps de pain frais (p. 27), c’est notre propre portrait qui se dessine, celui d’hommes dans le clair-obscur de la foi et que l’envoi de Pentecôte conforte dans leur fragilité.

fr. François Cassingena-Trévedy, osb

Eloge de la vie de tous les jours, un livre pour se réconcilier avec le quotidien

Franz Bartelt, Petit éloge de la vie de tous les jours, Collection Folio, Gallimard

Un éloge de la vie de tous les jours : il fallait y penser. La chose va tellement de soi qu’on aurait pu l’oublier. La chose va si peu de soi que nul, peut-être, chemin faisant parmi les choses, les grandes choses, les grandes causes qui méritent évidemment l’éloge, n’aurait eu l’idée de s’atteler à une cause tellement perdue d’avance. Franz Bartelt a fait cet éloge, par bonheur : il était fait pour lui, lorsque l’on connaît la discrétion de sa personne, l’humilité de son parcours, la simplicité de son pays ardennais dont il fait état dès le début de son ouvrage, parce que la vie de tous les jours a besoin d’avoir les pieds sur terre : Ce qui est extraordinaire, dans nos pays, c’est qu’ils n’ont rien d’extraordinaire (…) Pas d’altitude, pas d’attitude (…) Pas d’attraction naturelles. Pas de pittoresque. Juste un pays (p. 9). Autrement dit toutes les conditions climatiques favorables pour l’éclosion d’un vrai regard, d’un grand regard, d’un bon regard. Oui, profondément bon. Comment ne trouverait-on pas éminemment sympathiques ces deux compères qui discutent jusqu’à plus soif, dans un buffet de gare, sur le « cuit » et le « pas cuit » (p. 112-117), ou encore ces promeneurs qui se chamaillent, jusqu’à plus soif, eux aussi, sur les mérites respectifs des vaches d’Aubenton et des vaches des Ardennes (p. 128-132) ? Comment celui qui voit et entend tout cela ne serait-il pas « sympathique » au sens le plus chaleureux et le plus profond du terme ?

La couverture du livre, déjà, en dit long : un jaune d’œuf, oui, un œuf au plat ! Il saute tellement aux yeux qu’on ne le voit pas dès l’abord comme tel, ou qu’on ne le voit plus comme tel : le soleil, un soleil royal darde dans la poêle du quotidien, dans le plat de tous les jours. C’est ça, la poésie. Franz Bartelt, comme d’autres, a pris le bon chemin. Il y a en lui un amour des choses familières qui fait songer à Supervielle, un plaisir de l’être social qui rappelle l’unanimisme de Romain Roland, une truculence du trivial qui réveille Ionesco, l’amertume et le sentiment du vide en moins. Chaque chapitre du livre décline le mot jour : l’on ne pouvait pas faire à moins pour faire l’éloge de la vie de tous les jours. De tous les jours possibles (jour de crise, jour des voisins, jour avec valises, etc.). De tous les jours par le menu (la gastronomie souvent évoquée par l’auteur n’est faite, au demeurant, que pour caler l’estomac). Le premier chapitre – Le jour sort de l’ordinaire – n’établit pas seulement un cadre chronologique : il affiche une philosophie qui ne se démentira point. Le mieux que nous ayons à faire c’est de rêver un monde meilleur. Le malheur de l’homme, c’est d’avoir rêvé trop souvent d’un monde parfait (p. 28).

En écrivant sur la vie de tous les jours, l’auteur écrit (et c’est pour ainsi dire la jaquette thématique du livre) sur l’acte d’écriture lui-même qu’il ne démystifie que pour lui rendre sa véritable assise existentielle : L’heure tourne. Elle ne se fatigue jamais. C’est ce que j’aurais aimé être : une horloge (…) Écrire, peut-être est-ce compter le temps, remplir l’espace avec un mode de calcul monotone et fascinant, faire tourner une horloge à encre. Ce serait alors pour moi une revanche sur le hasard et sur la biologie qui n’ont pas daigné m’offrir ma chance en qualité d’horloge (p. 14-17). J’ai toujours été persuadé qu’un livre repose davantage sur une intuition que sur une connaissance. Le langage se suffit (p. 134). Et le livre s’achève sur un éloge des fautes d’orthographe – certaines en tout cas, miraculeuses – en puissance d’une étonnante poésie.

Bref, un livre pour rire. Peu de livres, à vrai dire, procurent avec finesse cette hygiène. Un livre pour se réconcilier avec le quotidien et, par conséquent, avec soi-même. Le livre d’un vrai poète montrant le relief de ce qui est censé n’en point avoir, n’en pas avoir beaucoup, n’en pas avoir assez (p. 48) : Charleville (p. 128) – vous connaissez ? vous vous souvenez ? – Charleville n’est pas très loin. Un livre moderne de l’Ecclésiaste. D’ailleurs, l’auteur, qui regrette décidément de n’être point une horloge, avoue ceci : J’appellerais pour la messe. J’ai beau ne pas être un croyant de premier choix, je trouve du charme, et de la distinction aussi, dans le fait de se rendre dans une église (p. 15). Qui sait si les églises ne seraient pas aujourd’hui plus pleines, au jour du Seigneur, si l’on avait su – si l’on savait faire davantage, tout haut ou tout bas, l’éloge de la vie de tous les jours ?

Fr. François Cassingena-Trévedy, osb

Dans l’éblouissant oubli… Ce titre, d’une merveilleuse sonorité

Jean-Pierre Denis, Dans l’éblouissant oubli, Ad Solem

Il est toujours extrêmement difficile de parler de la poésie. De la décrire aux autres lorsque l’on en revient. C’est qu’elle consiste précisément dans la communicabilité paradoxale et miraculeuse de ce qui demeure incommunicable par vocation :

La maison que nul n’habite est mon poème (p. 50)

Ce n’est pas sans un extrême respect que l’on accède à l’univers et au temps intérieur d’un autre homme qui a osé des mots, comme des traces de ce qu’il sait, lui, à tâtons, et que nous ne pouvons que deviner de plus loin encore. À dire vrai, l’on ne recense pas un recueil de poèmes : l’on y invite. Je ne voudrais me faire ici que le frère-portier. Car si la « maison » demeure inhabitable en son plus intime mystère, inaccessible quant à ce qui a décidé, tout bas, de sa construction, elle n’en est pas moins là, désormais ouverte pour nous. Toujours est-il que le portier ne prétend donner aucune clef. Il lui est inutile, aussi, de faire des éloges. Indiquer une œuvre poétique sur la voie publique est dire assez – la pudeur répondant à la pudeur – l’estime extrême que l’on en a.

Dans l’éblouissant oubli… Ce titre, d’une merveilleuse sonorité, est déjà une invitation, une illumination pour qui l’entend. Tout simplement extrait du poème Retraite, à peu près au milieu du recueil (p. 46), il semble résumer dans ses syllabes le travail de mémoire qui est à l’œuvre en tout cet ouvrage ainsi que la lumière dans laquelle – vers laquelle il chemine. En filigrane des trois grandes unités poétiques qui composent l’ensemble (Pays de la disparue, Dans l’éblouissant oubli, Ceux-là) l’on discerne une épreuve très secrète, celle qui s’éprouve, au-delà de la vie, pour celle qui est nommée de façon récurrente la disparue (p. 51, 67, 95), mais aussi, comme en deçà de la vie, pour ceux qui n’avaient  pu naître (p. 71, 91), ceux qui peuplent l’arrière du temps (p. 30). C’est donc sur le fond de ce vaste pays de l’ombre que se détache, pas à pas modeste de poème, la lumière. Une lumière qui vient, comme à son ordinaire, du rez-de-chaussée des choses :

Cette rosée naïve aux feuilles vernissées
Quand ils chantent sur l’échelle de l’aube
Leur voix a des pudeurs de violette (p. 32)

Peut-être est-ce parce que (par bonheur) nous ne faisons que côtoyer le bonheur (cf. p. 33), que le poème, si urgent, possède une telle grâce de délivrance (p. 41). Le pèlerinage vers l’aubier même de la parole (p. 75) – n’est-ce pas cela, la poésie ? – culmine, ou plutôt s’éblouit au matin de Pâques, une Pâque récente où l’encre du dernier poème brille encore, toute fraîche, dans l’attente que naisse une langue nouvelle (p. 97), dans la fragile rencontre de la lumière née avant la première étincelle des matins (p. 49). Bref – et c’est assez dire pour ne pas froisser le silence que le recueil appelle – de cette mi-voix perpétuelle de l’expérience humaine et des mots qui tâchent de la dire, Jean-Pierre Denis, trappeur d’obscurité (p. 31), a su faire entendre, pour nous l’offrir, un fruit d’une étonnante maturité.

Jeunesse du poème    verdeur ô douloureuse
D’une aube encore enclose    notre vie
Ce temps où nous étions si proches du bonheur.

fr. François Cassingena-Trévedy, osb

Jacqueline de Romilly, La grandeur de l’homme au siècle de Périclès

Jacqueline de Romilly, La grandeur de l’homme au siècle de Périclès, Éditions de Fallois, 2010

Les longues fidélités sont un sujet particulier d’émerveillement et ce d’autant plus, peut-être, qu’autour de nous tout va si vite et qu’un « zapping » névrotique sape gravement les conditions nécessaires aux longs approfondissements intellectuels. Jacqueline de Romilly est toujours au milieu de nous, en son grand âge, comme un témoin, comme une mémoire, comme une promesse aussi. Avec elle, heureusement, la Grèce est toujours au milieu de nous, cette Grèce du grand âge classique en laquelle chacun de nous peut reconnaître aujourd’hui encore un « trésor pour toujours », selon l’expression dont usait l’historien Thucydide pour désigner ce qu’il entendait faire de l’histoire en l’écrivant, pour l’avenir. La Grèce… Comment ce mot-là ne nous ferait-il pas vibrer ? Cette Grèce dont on parle toujours, d’ailleurs, et qui a fait encore tout récemment parler d’elle. On se souvient du mot provocateur de Maurice Clavel : « Nous sommes tous Juifs… » Nous sommes tous Grecs aussi ! Nous le sommes toujours un peu, si Barbares que nous soyons devenus, je veux dire si généralement étrangers à ces fameuses Lettres Classiques qui formaient autrefois la substance de la culture occidentale et que Jacqueline de Romilly a défendues avec une détermination et une perspicacité remarquables, sans la moindre ringardise. Cachant son secret aux badauderies touristiques des Barbares contemporains, la Grèce est ce lieu au monde où la terre, la mer, la lumière ont contracté le mariage le plus intelligent qui soit, si bien que voir très jeune ce pays, comme ce fut mon cas, s’apparente à une illumination décisive, à une espèce de grâce prévenante. La Grèce appelle toujours notre gratitude pour ce qu’elle a fait du nombre une âme intime au marbre même, pour ce qu’elle a défini l’homme comme « la mesure de toutes choses » et pour ce qu’elle a inventé des mots élémentaires dont nous causons toujours. Deux surtout, peut-être : logos (parole, raison) dont on connaît la singulière promotion en christianisme, et polis (cité), que nous n’avons pas fini de mettre au monde. Car jusqu’à travers ses propres échecs à faire rayonner dans la communauté humaine le nombre d’or de la démocratie, la Grèce classique a légué une espèce de « testament » sur le fonds duquel avance encore notre histoire collective, sentant de ce côté-là, décidément, une lumière susceptible d’éclairer ses efforts pour la construction d’un difficile vivre-ensemble. Il n’est rien, dans la « politique », dont la Grèce ne soit l’institutrice, puisque, dans un échantillon presque dérisoire de l’espace et du temps, elle a posé de manière décisive les assises de sa grandeur, comme aussi bien elle a su tirer une sagesse, déjà, de l’expérience de ses misères.

Mais c’était de Jacqueline de Romilly et de son livre que nous voulions parler. Au demeurant, c’est bien de tout cela qu’elle nous parle elle-même ! C’est de cela qu’elle a parlé, en toute connaissance de cause, et d’abondance du cœur, tout au long de sa vie, surtout peut-être en ce grand âge auxquels les Anciens vouaient tant de respect. La grandeur de l’homme (2010) vient dans la suite naturelle de Pourquoi la Grèce ? paru en 1992 aux mêmes éditions de Fallois. Les personnes de grand âge, il est bien connu, aiment à se répéter : ce n’est pas faiblesse, mais vision décantée de ce qui compte pour l’avenir. À la dignité du grand âge, Jacqueline de Romilly en joint une autre, très respectée, elle aussi, dans l’Antiquité : celle de la cécité physique. Il est émouvant de lire, dans l’introduction de l’ouvrage (p. 12), cette simple note sur les circonstances de sa rédaction : Ce petit livre a été dicté à une secrétaire qui ne savait pas le grec. Plusieurs amis se sont employés à en améliorer la forme… Il faut avoir vraiment quelque chose de très important à dire pour courir, les yeux fermés, le risque des médiations. Mais n’est-ce pas ainsi que, dans l’Antiquité, se faisaient souvent les livres ?

Jacqueline de Romilly a conçu le sien comme une réponse à deux jeunes gens dont elle a posé d’emblée la fiction. Deux jeunes gens de notre temps, qui ont une certaine culture, moderne et technique, qui n’ont aucune connaissance directe de la littérature grecque (p. 9) et auxquels le dénombrement du « trésor pour toujours » donne envie de découvrir ces textes de la Grèce classique que connaissaient bien leurs parents et les générations qui les ont précédés (p. 12). Ces textes, justement, l’auteur les connaît à la perfection et leur a voué sa vie. Les deux parties qui composent le livre, Les réalisations humaines, puis Le héros tragique, recouvrent respectivement, à bien des égards, les deux grands champs d’études que cette helléniste hors pair a inlassablement approfondis : d’une part l’œuvre de l’historien Thucydide dont elle a donné une remarquable traduction dans la Collection des Universités de France (éd. des Belles Lettres), d’autre part le monde de la tragédie grecque (citons ici seulement La crainte et l’angoisse dans le théâtre d’Eschyle, Paris, 1971). Thucydide, écrit-elle au terme de la première partie, n’a pas seulement donné un exemple inimitable de lucidité politique, qui serait en même temps une leçon politique : il a su décrire, grâce à cette intelligence même, le danger moral et pratique de tout impérialisme (p. 56). Et dans le temps même où l’historien, instruit par la Guerre du Péloponnèse, donnait cette leçon, les grands dramaturges proposaient au public des héros abattus, sans doute, mais profondément touchants à mesure même de leur humanité que leur épreuve met à jour, et surtout aidés, au cœur de leur épreuve, par des hommes aussi fragiles. C’est précisément dans cet idéal de tolérance et de pardon reposant sur la conscience de la fragilité humaine (p. 101) que Jacqueline de Romilly discerne, s’il se peut dire, la « bonne nouvelle » de la tragédie grecque, comme aussi la matière vive de cette « grandeur » de l’homme que l’Athènes des Ve et IVe siècles avant Jésus-Christ a découverte et promue.

Jacqueline de Romilly nous promène parmi les vieux textes, étonnamment jeunes. Ne nous y trompons pas : ce n’est pas un humaniste élitiste qui s’exprime dans ces pages, mais, osons le dire, un « évangile » pour notre temps. Pour toujours. « Un acquis pour toujours », ktèma es aei, comme cela se dit en grec. C’est par des confessions fort émouvantes, à nouveau, et par une véritable profession de foi en cet évangile grec (non sans inquiétude devant l’indifférence dont il fait aujourd’hui l’objet) que le livre s’achève : … je suis très vieille, âgée de plus de quatre-vingt-quinze ans, et j’ai vécu au contact de ces auteurs grecs pendant au moins quatre-vingts ans ; et je dois dire, moi, à mon tour, l’espèce de force et de lumière, l’espèce de confiance et d’espérance, que j’en ai toujours retirées. J’ai transmis la beauté de ces textes… il m’a semblé que c’était une dette de reconnaissance, après avoir vécu au contact de ces textes, de faire un dernier et ultime effort pour en dire les merveilles et pour souhaiter que, dans notre époque de tensions, de doutes et de découragements, on se tourne vers l’étude de la littérature et de la langue qui ne sont pas des arts superflus et visant à la seule élégance (p. 114-115).

Sophocle vécut jusqu’à un âge très avancé, lui aussi, et c’est à lui que la littérature universelle doit l’une des pages les plus splendides qui ait jamais été écrites sur l’homme, et dont Jacqueline de Romilly a fait, non seulement l’argument principal de son petit livre – ultima verba –, mais, certainement, tout bas, son évangile personnel, pour le partager aussi généreusement que possible, en assumant à cette fin une longue « liturgie », c’est-à-dire, au sens que les Grecs de l’Athènes classique donnaient à ce terme, un service public. Nous aurions grand peine à ne pas citer au moins quelques bribes de ce grand texte qui, non content de célébrer la grandeur de l’homme, en rappelle les plus fondamentales conditions, tant de fois oubliées et bafouées :

Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme. Il est l’être qui sait traverser la mer grise… Parole, pensée vite comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela, il se l’est enseigné à lui-même… Mais ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal comme du bien. Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de sa ville et à la justice des dieux… Il montera alors très haut dans sa cité… (Sophocle, Antigone, v. 331 sq., cité p. 18-22)

Merci à Jacqueline de Romilly d’avoir fourni cet ultime « effort » (ponos, une notion éminemment grecque, elle aussi). Comme elle le souhaite, certains au moins l’auront entendu. Pour eux, pour beaucoup, il ne sera plus possible à l’avenir de penser à la Grèce sans penser instinctivement à elle, tant elle en a saisi l’idée, tant elle en a aspiré l’âme, tant elle en a pris le visage.

fr. François Cassingena-Trévedy, osb

Jacqueline de Romilly, La grandeur de l’homme au siècle de Périclès

Danube, roman fleuve de Claudio Magris

Un roman fleuve… Mais pas dans le sens péjoratif que l’on donne d’ordinaire à cette expression. Une grande œuvre italienne qui nous est accessible dans la belle traduction française de Jean et Marie-Noëlle Pastureau (il ne faut jamais oublier le rôle caché des traducteurs dans cette capacité que les livres acquièrent d’irriguer largement leur temps). Rappelons simplement que Claudio Magris est né à Trieste en 1939 et que Danube, dont la version originale est parue en 1986, reçut le prix du Meilleur livre étranger en 1990.

Roman fleuve, c’est-à-dire, en l’occurrence, roman du fleuve lui-même que l’auteur accompagne de sa source à son embouchure, chacun des lieux traversés devenant prétexte à la « captation » (comme on capte une source) d’une histoire événementielle, mais aussi d’une histoire littéraire de l’Europe, car le Danube a cette grâce – cette puissance particulière de constituer, du point de vue de la civilisation autant que de la géographie, un trait d’union sans pareil : Fleuve de la mélodie, l’appelait Hölderlin passant près de sa source ; langage profond et secret des dieux, route qui unissait l’Europe à l’Asie, l’Allemagne à la Grèce et le long de laquelle la poésie et le verbe, dans les temps légendaires, étaient remontés pour apporter le sens de l’être à l’Occident germanique (p. 21). Secrète et sous-entendue comme le fleuve lui-même (et comme l’est tout chef d’œuvre littéraire authentique, lequel ne déclare jamais son projet comme tel), l’œuvre s’érige donc insensiblement comme le symbole et l’agent d’une culture européenne en reconnaissance d’elle-même, en « récollection » d’elle-même. Et le fleuve est un trait d’union d’autant plus certain qu’il est un donné de nature, et que je ne sais quelle innocence s’attache à sa démesure même. L’œuvre est donc une promenade, mais une promenade sélective, une promenade « choisie », comme Verlaine parle de « paysage choisi ». Promenade à travers le paysage, à travers l’histoire à laquelle il fait perpétuellement allusion. Danube est en somme à la littérature de ce que La Moldau de Smetana est à l’expression musicale.

L’écriture sur le fleuve peut se lire également, en filigrane, comme une écriture sur l’écriture elle-même, le fleuve représentant une sorte de miroir de l’aventure littéraire. Cette clef d’interprétation est suggérée dès le début du livre en une phrase qui a valeur de confidence autant que de programme : L’écriture devrait couler, comme ces eaux parmi les herbes, mais cette fraîcheur jaillissante, timide et pourtant inépuisable, ce chant soumis et secret de la vie, c’est au regard profond et absorbé (…) qu’il ressemble, et non à l’aridité tourmentée de l’écriture, conduite d’eau dont l’installation est souvent défectueuse (p. 33).

Ce chant soumis et secret de la vie… Nous touchons ici sans doute à une autre dimension du livre encore, dimension dont l’affleurement est tout aussi délicat et pudique : la longue « biographie » du fleuve est le modèle selon lequel non seulement l’auteur appréhende sa propre vie, mais selon lequel il suggère d’appréhender la vie de tout homme – la vie tout court –, puisque aussi bien toute existence humaine, drainant de lointains alluvions, a quelque chose de fluvial. L’homme, peut-on dire en donnant à l’expression toute sa force symbolique, se tient « au courant » du fleuve. Est-ce un hasard si Magris fait un cas particulier de l’incertitude et de la trivialité qui s’attachent à l’origine de son héros ? Le fleuve ne commence en effet de se rendre identifiable que dans une gouttière, voire un simple robinet… Ce Danube qui est là et qui n’y est pas, qui naît de tant d’endroits et de tant de parents, nous rappelle que chacun d’entre nous, grâce à la trame complexe et secrète à laquelle il doit son existence, est un Noteentiendo (1), comme ces Pragois au nom allemand ou ces Viennois au nom tchèque. Mais ce soir, le long de ce fleuve qui l’été, nous dit-on, disparaît parfois, ce pas à côté du mien est aussi irréfutable que ce cours d’eau, et tandis que je suis sa cadence et la courbe des rives, je me connais peut-être enfin moi-même (p. 45-46). Si l’archéologie du fleuve est problématique, son eschatologie, à l’estuaire du livre, impose la même perspective de dépossession (une dépossession qui ressemble étrangement à une béatitude) : c’est dans la mer que le fleuve perd sa vie sans que personne ne puisse surprendre cet ultime embrassement, puisque la zone portuaire, sous la surveillance de la Capitainerie, est interdite aux personnes étrangères au service. C’est très exactement sur une prière empruntée au poète Biagio Marin que s’achève Danube : Fa che la morte mia, Signor, la sia comò l’scôre de un fiume in t’el mar grando (2) (p. 557).

Fluvial lui-même avec douceur, avec respect, avec considération pour ce qui, chemin faisant, s’avère être bien davantage que simple curiosité, Magris salue au passage et incorpore sciemment à sa matière, sans détruire jamais ses rives ni imposer à autrui le moindre débordement de lui-même, une culture aussi vaste que raffinée présidant ici avec lucidité au choix des affluents. D’autres ont dialogué avec les fleuves ou les ont fait parler, du poète latin Ausone à Guillaume Apollinaire. Sous le rapport d’une certaine capacité à drainer les alluvions de l’histoire humaine pour en faire un poème, d’un certain don tranquille de transversalité, Magris ne serait-il pas, étant bien entendue l’identité de sa propre écriture, de la même race qu’un Saint John-Perse ? Le fleuve de Magris est un fleuve de paix.

fr. François Cassingena-Trévedy, osb

(1) je-ne-te-comprends-pas.

(2) Fais, ô Seigneur, que j’entre dans la mort comme le fleuve se jette à la mer.

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