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Vous avez dit politique ?

Loraison-problème-politique-jean-daniélouLa réédition au Cerf de ce texte du cardinal Daniélou est particulièrement bien venue en cette période d’entre-deux tours. J’ai eu un choc en découvrant que ce livre dont la lecture m’a absolument emballé datait de l’année de ma naissance. Ce texte de 1965 n’a pris aucune ride et c’est sans doute parce que, outre la qualité d’écriture et la vision prophétique de l’auteur, tout y est nuancé, et pourtant d’une précision et d’une exigence tranchantes. C’est que, qu’il s’agisse de l’action envers les pauvres, de la nécessité de la vie intérieure dans tout apostolat ou du positionnement du chrétien face au monde, tout est pesé à l’aune de l’essentiel, au crible de la Parole de Dieu dans le cœur de l’homme, en tant que lieu de dévoilement de sa vocation profonde. Et notamment sur cette idée que si la cité terrestre ne saurait constituer la fin dernière du chrétien qui est la cité céleste, il ne saurait se désintéresser de la construction de la première. Oublier l’un pour un amour exclusif de l’autre est une illusion ; plus même, une faute. « Servir ses frères et sauver son âme ne sont pas deux choses qui s’opposeraient, mais une seule et même chose. Le chrétien peut alors redécouvrir l’unité de sa vocation, l’unité de son être, l’unité de sa personne » (p. 122).

Je retiendrai un point sur lequel l’analyse de Daniélou m’a ébloui, celui de la difficile question du positionnement des chrétiens face aux autres religions. Daniélou distingue bien la religion qui est le mouvement de l’homme vers Dieu et la Révélation qui est celui de Dieu vers sa créature. Ce faisant, il évite l’écueil du syncrétisme qui n’aboutit qu’au robinet d’eau tiède du relativisme. Sur ce point, il ne surprendra personne. Mais Daniélou ne néglige pas pour autant le fait religieux et donc le dialogue avec toutes les autres religions en tant que représentantes de cet instinct religieux qui est au moins enfoui en chaque homme et que l’athéisme a voulu extirper. Mépriser les autres expressions religieuses parce que nous sommes dépositaires de la Révélation serait une erreur théologique grave. En effet si le Christ en s’incarnant a lui-même endossé le mouvement religieux de la nature humaine, pouvons-nous, chrétiens, nous arroger le droit de le négliger ? Daniélou s’appuie sur la continuité du magistère de l’Eglise, notamment sur Pie XII et Jean XXIII, pour rappeler que le Christ est venu sauver toute la création et que le christianisme assume, purifie et transfigure les valeurs religieuses païennes. Cette ligne de crête qui concilie un esprit de large ouverture et un accueil intégral de l’unicité salvifique du Christ par son Eglise est d’autant plus d’actualité que nous fêtons cette année le cinquantenaire de l’ouverture du concile Vatican II dont l’interprétation doit être analysée à cette double lueur.

La finesse d’analyse de Daniélou est de celle qui laisse le lecteur avec ce sentiment de stupeur face à la clarté de l’évidence : comment n’y avais-je pensé ? Ne cherchons pas dans le génie intellectuel de Jean Daniélou, même s’il est avéré, la cause majeure de cet effet. Le secret nous en est livré dans le chapitre qui donne son titre au livre. Toute vie active ou apostolique ne peut être féconde que si elle est « branchée » sur une relation intérieure avec le Christ. C’est à cette condition que les pièges de la vanité, de la pression sociale, de l’activisme ou de l’idéologie n’auront de prise sur l’homme. Si ce beau petit livre donne à chaque chrétien de quoi nourrir sa réflexion sur sa propre existence, c’est assurément car le cardinal Daniélou a vécu lui-même à cette source d’eau vive qui donne la fécondité et la joie.

François Maillot

Jean Daniélou, L’oraison, problème politique, éditions du Cerf

Solange Bied-Charreton, Enjoy

Solange Bied-Charreton, Enjoy, Stock

Il est difficile d’écrire sur les livres des amis, surtout lorsqu’il s’agit de romans. Non pas pour une médiocre affaire de complaisance et de renvoi d’ascenseur (Solange et moi ne connaissons comme ascenseur que celui de la petite Thérèse), mais surtout parce que ce lien d’amitié repose sur des affections, des réflexes, des raisonnements et surtout des ellipses partagés dont il est parfois difficile de se détacher pour se mettre dans la peau d’un lecteur qui, quant à lui, y serait plus ou moins extérieur. Pourtant, à force de fréquenter les rentrées littéraires et leurs kyrielles  de premiers romans, je crois pouvoir vous assurer que celui-ci est d’une singularité qui mérite le détour et qui correspond à ce que l’on peut attendre de la littérature.

Enjoy raconte l’histoire (oui, première bonne nouvelle, ce roman RACONTE UNE HISTOIRE !) de Charles Valérien dont la vie se partage entre une existence réelle d’une insoutenable vacuité au sein d’un cabinet de consultants et une existence virtuelle d’une médiocre insignifiance sur Show You, le réseau social en vogue où l’on doit, sous peine d’être banni, poster une vidéo hebdomadaire. Dans les deux cas, une existence marquée par le paraître, les conventions, la contrainte et la peur panique de ne plus exister, de n’être rien ; et ces deux univers n’en font qu’un, comme Charles en fera l’amère expérience. Solange Bied-Charreton nous emmène au pays d’Aldous Huxley, dans un meilleur des mondes qui ressemble au nôtre et pourtant donne envie de gerber. Avec un style clinique, à l’ironie souvent mordante, qui évoque celui des hussards, et notamment de Nimier, sans le cynisme pour autant.

Car là est le mérite de ce roman. Il ne nous propose pas seulement une radiographie d’un monde sans intérêt. Derrière Show You, il y a des histoires d’êtres de chair et d’esprit. Anne-Laure, dont Charles tombe amoureux, qui refuse d’être sur Show You et préfère le rock alternatif de copains bruyants ; Rémy Gauthrin, auteur en vogue, qui va éprouver la vanité de la petite entreprise de business littéraire ; le père de Charles enfin, dont la folie semble être plus sage que la sagesse du monde. En faisant résolument basculer son histoire vers une humanité cabossée mais réellement vivante, à laquelle Charles et Gauthrin finiront par aspirer, Solange Bied-Charreton laisse la place (un peu tard et de manière un peu trop abrupte à mon avis, c’est le seul reproche que je lui ferais) à une réelle compassion, sans pathos ni mouchoirs, juste suggérée à l’attention du lecteur réellement présent à ce qu’il lit. C’est alors, la béance du vide de ce monde sans Dieu et dont l’humanité s’expulse elle-même qui apparaît. Se dessine enfin ce portrait de l’homme en marche vers sa destinée : une quête de Dieu, d’amour, de rédemption l’habite inexorablement. Il n’aura de repos de l’avoir trouvé. Enjoy !

François Maillot


Solange Bied-Charreton, Enjoy, Stock

La nature et la grâce

Il n’est pas d’une originalité inouïe de penser que Terrence Malick est le plus grand cinéaste vivant. En cinq films aussi rares qu’aboutis, il a construit une œuvre d’une ampleur unique, contemplative et charnelle à la fois. Tree of life, qui sort en dvd, a obtenu la palme d’or lors de l’édition 2011 du festival de Cannes. Ce film éblouissant est sans doute le plus ambitieux de son auteur et, pour ma part, je trouve que c’est le plus beau.

Le tour de force de Malick est de proposer une histoire du monde, de sa création à ce que nous appellerons son aboutissement, en l’incarnant dans la vie d’une famille américaine. Brad Pitt campe, avec une vérité admirable, le personnage d’un père perfectionniste, musicien qui est passé à côté d’une vocation, qui aime autant ses enfants qu’il les tyrannise, projetant sur eux le succès qu’il n’a pas obtenu. Autour de lui, une mère dont le seul défaut serait de n’en pas avoir (Jessica Chastain d’une beauté saisissante) et trois enfants, dont l’aîné, Jack (Sean Penn à l’âge adulte) se souvient de cette enfance où l’insouciance et la joie côtoient la peine et le deuil, au sein d’une nature qui, comme toujours chez Malick, est un personnage central du film.

Nul ne filme comme Malick ; la nature, certes, mais aussi les êtres humains : la lumière sur une feuille, le frémissement de l’air dans une chevelure, cet invisible lien entre les êtres et les éléments, avec une caméra qui embrasse comme nul autre son sujet. Sujet de contemplation. Rien que pour cela, il faut voir et revoir Tree of Life. Mais un autre aspect de ce film m’incite à vous le recommander ardemment. N’ayons pas peur des mots, c’est qu’il s’agit d’un immense film chrétien.

Les deux scènes qui ont été contestées par certains – et que, pour ma part, j’ai trouvées admirables – celle de la création du monde et celle de la fin – immergent le spectateur dans le mystère du monde qui est celui de Dieu. Personne n’avait osé filmer la création ainsi. Ces images de l’émergence de la vie – les éléments, la vie végétative, la vie animale – constituent à la fois une catéchèse (on sent bel et bien l’acte créateur) et une contemplation de la manière dont ce geste créateur s’est déroulé, à savoir selon les lois de l’évolution. Quant à la scène finale, je ne voudrais pas vous imposer une interprétation. On peut penser qu’il s’agit de la communion des saints, du paradis, ou peut-être simplement de l’union à Dieu en tous, du royaume dès maintenant. A coup sûr, de ce point de jonction rare entre la nature et la grâce.

Car c’est bien le sujet de ce film : la nature et la grâce. Derrière cette chronique familiale d’une humanité ordinaire, enchâssée entre le spectacle grandiose de la création et l’atmosphère d’apesanteur du dénouement, se joue la grande tension de l’humanité. Celle de la nature et de la grâce. La nature, c’est à la fois ce monde qui suscite notre émerveillement et ses lois de combat et de violence ; la grâce, qui ne vient pas la détruire, est au contraire ce qui vient l’accomplir en faisant toutes choses nouvelles. Ce film en est l’épiphanie.

François Maillot

Terrence Malick, Tree of Life

Best of Louange

Que faisaient les parents lorsque leurs ainés étaient aux JMJ, entre Valladolid et Madrid ? Ils écoutaient à tue-tête, en compagnie des plus jeunes, la compilation louanges de l’Emmanuel ! Quel bonheur que de retrouver tous les tubes (quoiqu’il manque bizarrement Voici celui qui vient au nom du Seigneur) qui rythment les soirées de louange et autres temps forts qui ont conquis, au-delà des groupes issus du Renouveau, nombre de paroisses !

Je vous passe le couplet du vendeur sur les bandes remasterisées et sur les enchaînements façon medley. C’est vrai ! Et ça marche. Mais l’essentiel est ailleurs. On peut (et c’est mon cas) tiquer sur certains arrangements et certaines voix masculines et préférer entendre ces chants avec un accompagnement minimal (pitié, arrêtons ces affreux synthés dans les assemblées de prière, guitare et tambourin suffisent amplement…). On peut difficilement nier que l’Emmanuel a un vrai charisme pour le chant (comme le Verbe de Vie, par ailleurs). Les mélodies sont souvent irrésistibles, les harmonies donnent du relief, même si elles ne sont pas toujours dans les règles de l’art. Quant aux paroles, elles sont généralement issues des psaumes ce qui leur confère une sûreté théologique et un élan poétique que les chants des générations précédentes, hélas, n’eurent pas toujours, qu’il s’agît des bluettes des années soixante-dix ou des cantiques de naguère… Cette remarque n’engage que son auteur…

Beaucoup de personnes de ma génération, et des plus jeunes, ont grâce à ces chants, fait une expérience fondatrice : celle d’exprimer sa foi, avec spontanéité et avec gratitude. A leur contact, beaucoup ont entamé une relation plus incarnée et plus vivante avec le Seigneur. Ces chants de louange conduisent à la prière par la joie. Or, la joie, disait Chesterton, est le grand secret du chrétien. Essayez donc !

François Maillot

Best of Louange

Voyage au pays du silence

Martin Laird, Voyage au pays du silence
Voici un livre de spiritualité pour votre été. C’est bien connu, pour ne pas bronzer idiot, bronzez spi ! Hélas, la réalité ne tient pas toujours la promesse. Trop de livres que l’on lit en baillant un peu et que l’on referme avec soulagement. A la fin, il ne reste rien ; et tant mieux.

Vous ne ferez pas cette expérience avec ce livre assez déroutant que l’on doit à Martin Laird, prêtre de l’ordre de Saint-Augustin et professeur de théologie à l’université Villanova (Pennsylvanie). Vous en ferez une autre : celle de prendre contact avec une contrée étrange dans laquelle vous n’avez jamais osé vous aventurer, la contemplation.

D’emblée l’auteur précise. Il ne s’agit pas de faire une petite sauce personnelle où l’on mélangerait de « jolies » pratiques spirituelles issues du Carmel et de savantes propositions tirées du corpus oriental. Laird se cantonne à la grande spiritualité chrétienne, celle d’Evagre le Pontique, de Jean Cassien, de Thérèse d’Avila Martin laird voyage au pays du silenceet de l’auteur anonyme du Nuage de l’inconnaissance. La fine pointe de toute cette tradition mystique est que l’homme est fait pour la contemplation, vous et moi, mais qu’il doit apprendre à vivre l’instant présent, à ne pas se perdre dans ses pensées et ses émotions qui l’empêchent d’être disponible à Celui qui est en lui et qui l’attend.

Ecrit et traduit avec une infinie élégance, cet ouvrage propose ce qui n’est ni une méthode ni une recette, mais une voie, fondée sur la prière courte, popularisée dans le christianisme oriental avec la prière du cœur, moyen de revenir ici et maintenant et d’échapper à ce que la psychologie moderne (par exemple l’ennéagramme) a su discerner comme étant le piège de notre ego. Ponctué d’exemples concrets, ce voyage au cœur de notre cœur entrouvre un horizon nouveau : celui du silence où Dieu se cache pour se révéler à nous dans toute sa splendeur et nous atteindre dans toute notre profondeur, celle de cette verticalité où rarement nous osons pénétrer.

Reste tout de même une réserve ou plutôt une interrogation. Comment faire en sorte que la prière courte associée à la conscience du corps ne soit pas utilisée comme un pur mantra bouddhiste mais conduise à la rencontre avec celui qui Est ? Sur ce plan là, et le livre le suggère, on ne peut cheminer seul et un accompagnement spirituel est indispensable. Il me semble que c’est là qu’il nous conduit et non dans une autosuffisance qui serait inquiétante.

Grand succès dans l’univers anglo-américain, ce livre méritait d’être enfin traduit et disponible en français. Cet été sera lumineux pour beaucoup d’entre nous.

François Maillot

Martin Laird, Voyage au pays du silence, La pratique de la contemplation, Editions du Carmel

Bienheureux Jean-Paul II

A l’heure où nous nous apprêtons à célébrer la béatification de Jean-Paul II, comment ne pas nous arrêter sur l’œuvre de celui qui fut non seulement un grand Pape, mais aussi un véritable penseur. Avant d’être Jean-Paul II, Karol Wojtyla fut effectivement un remarquable écrivain. Cet homme que l’on peut considérer comme le plus grand homme de média de la fin du XXe siècle, fut d’abord poète et dramaturge, comme l’atteste ce volume publié au Cerf, avec en point d’orgue, la pièce intitulée La Boutique de l’orfèvre. Mais c’est aussi un penseur d’exception, philosophe marqué par le personnalisme et la phénoménologie, notamment dans Personne et acte qui vient de ressortir chez Parole & Silence, dans la collection du Collège des Bernardins.

Ce Pape polonais fut celui qui connut le communisme et contribua, une fois sur le trône de Pierre, à le faire tomber. Jean-Paul II fut un pape politique, opposé au marxisme, mais aussi au libéralisme. A ce titre, Mémoire et identité, publié chez Flammarion, est son livre testament qui donne à notre temps ce qui lui manque : un juste amour de la Patrie et une bonne articulation entre la liberté et le souci du bien commun.

En l’absence, hélas de nombreux textes importants, du fait de l’incurie de certains éditeurs, je voudrais vous orienter vers la lecture – ou la relecture – des grandes encycliques qui ont marqué le pontificat. Bienheureux Jean-Paul IIDans la veine politique et sociale que nous évoquions, Laborem exercens est une remarquable actualisation de la grande encyclique sociale de Léon XIII, Rerum novarum. Mais le souci politique de Jean-Paul II dépasse les questions dites sociales. Il est « branché » sur la vie et, sa défense acharnée de la vie – de la conception à la mort naturelle – , loin d’être une pure posture morale, révèle une conception de l’homme qui ne peut être dissociée de la question sociale : L’Evangile de la vie montre précisément qu’une société juste ne peut exister sans le préalable d’un respect inconditionnel de la vie et de la dignité humaines.

Sans doute les deux plus grands écrits de Jean-Paul II sont-ils ses deux encycliques majeures, Foi et Raison et La Splendeur de la vérité, où l’on retrouve la marque de sa complicité avec Joseph Ratzinger. Le premier texte, pétri de la pensée de saint Thomas, retrouve une idée source de l’Eglise : la foi ne peut être qu’articulée avec les exigences de la raison humaine. Dans Splendeur de la vérité, peut-être son plus grand texte, Jean-Paul II donne la réponse à la crise de la modernité, en refondant le lien entre vérité et liberté, avec un souffle sans doute jamais atteint jusque là.

Mais je ne voudrais pas conclure par des textes aussi magistraux. Plutôt finir par ce qui était au cœur de Jean-Paul II, au plus profond de son être. Tout d’abord la Vierge Marie, dans l’encyclique Redemptoris Mater : donné en la fête de l’Annonciation, ce texte dévoile toute la plénitude de la beauté de Marie, comme porte vers le mystère du Verbe incarné et modèle pour chaque être humain. Et enfin, cette encyclique sur La Miséricorde divine, le cœur du cœur de Jean-Paul II, qui sera béatifié le jour même de la fête de la Miséricorde qu’il a instituée : la clef de voute de notre foi réside précisément dans cet amour infini de Dieu pour nous, amour qui ne se dément pas, de la création à la Rédemption, en passant par l’Incarnation et la Croix. Quoiqu’enracinée dans les textes des psaumes et dans la tradition de l’Eglise, cette pépite-là demeurait comme cachée, et il a été donné à Jean-Paul II de la livrer au monde comme la lumière dont il a aujourd’hui plus que jamais besoin.

François Maillot

Sélection de livres de Jean-Paul II

Du rififi avec Bruxelles

Depuis mercredi dernier (2 mars), les inspecteurs de la commission européenne de Bruxelles perquisitionnent dans les plus grands groupes d’édition : Hachette, Gallimard, La Martinière/Le Seuil, Albin Michel (Editis a été épargné). Pourquoi ? Parce que nos éditeurs sont soupçonnés d’entente illicite dans le cadre des contrats de mandat qui régissent les rapports avec les détaillants que nous sommes, dans l’univers émergent du livre numérique.

Cela ne vous dit rien ? Lisez pourtant. Un peu d’histoire d’abord. En 1981, en légiférant sur le prix unique du livre, la loi Lang a permis de mettre fin aux pratiques de dumping de la FNAC et de la grande distribution et de préserver la richesse d’un tissu dense de librairies qui permet une diversité de l’offre culturelle. Sans cette loi, la Procure aurait-elle résisté ? A tout le moins, elle ne serait pas cette grande librairie de fond que vous connaissez. Avec l’arrivée du livre numérique, le risque est que les grands acteurs comme Amazon cassent les prix, interdisant de fait à des libraires comme La Procure d’exister sur ce marché où leur capacité de conseil et de structuration de l’offre sera pourtant essentielle pour le lecteur. C’est pourquoi le Parlement est en train de voter une loi sur le prix numérique du livre numérique (fixé par l’éditeur) que la librairie encourage. Mais, cette loi, après discussion à l’Assemblée, a récusé une clause d’extra-territorialité imposant ce prix unique à des détaillants installés hors de frontière (par exemple Amazon, logé au Luxembourg). Ce point est encore en débat puisque le Ministre de la Culture s’est prononcé pour cette clause. Quoiqu’il en soit, sans cette disposition, l’application du prix unique à Amazon ne tient plus qu’à la solidité des contrats de mandat par lesquels les éditeurs imposent à chaque détaillant un même prix. Or, depuis quelques mois, on sait qu’Amazon, hors de nos frontières fait la guerre à ce modèle de contrat…

En organisant sa descente de police chez les éditeurs français, Bruxelles endosse tout simplement la position d’Amazon, ainsi que l’a fait remarquer Francis Esmenard, PDG d’Albin Michel. Déjà, la commission est très opposée à la clause d’extra-territorialité. En mettant à mal le contrat de mandat, elle laisserait un boulevard à Amazon pour monopoliser le marché et interdirait de fait aux libraires indépendants d’être des acteurs du livre numérique (les libraires ne peuvent pas perdre d’argent en cassant les prix, leur structure économique ne le permet pas). Or, si l’on peut raisonnablement penser que 10% du marché du livre papier se déportera à moyen terme sur le numérique, si ce déport se fait hors des librairies, c’est toute la chaine du livre papier qui rique de s’effondrer, tous les livres exigeants et de qualité qui risquent de disparaître. La diversité culturelle de notre offre serait remplacée par l’étroitesse d’un marché de best-sellers au contenu le plus souvent affligeant.

D’un point de vue citoyen, cela est inacceptable. Que la commission de Bruxelles ne perçoive pas les enjeux culturels d’une telle problématique et traite les éditeurs français comme des criminels en col blanc est inquiétant. L’indignation est à la mode ces temps-ci. Un peu trop. Mais là, il y a de quoi.

François Maillot

La Mélancolie de la résistance

Peut-être ai-je commencé à l’envers ? Tout cela a débuté au cinéma le Saint André des Arts (je crois) où, il y a une bonne année, je suis allé voir le film de Béla Tarr, Les Harmonies Werckmeister, dont j’étais sûr qu’il était un chef d’œuvre, puisque c’est un film de chevet pour Eugène Green, cinéaste trop méconnu du grand public et savoureux écrivain (j’y reviendrai un jour). La beauté saisissante de ces plans séquence en noir et blanc, montrant l’effondrement de la vie sociale d’une bourgade de province hongroise qui sombre dans la peur et la violence, m’avait laissé sous le choc. Grâce aux conseils d’un confrère libraire et d’un ami très cher, je me suis attaqué au roman dont l’épisode principal a été adapté par Béla Tarr : il s’agit de La Mélancolie de la résistance de László Krasznahorkai, hongrois lui aussi, dont j’ai définitivement renoncé à savoir prononcer correctement le nom.László Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance

Après un préambule stupéfiant (que ne reprend pas Béla Tarr dans son film) évoquant un voyage en train, claustrophobe et poisseux, d’une certaine Madame Pflaum – dont nous ne savons pas très bien si elle nous inspire de la compassion ou de l’irritation-, Krasznahorkai déploie le cœur de son roman, sous le titre des Harmonies Werckmeister justement (en référence au musicien baroque, théoricien des tempéraments inégaux). S’ouvrant sur une scène hypnotique où une sorte de prophète simplet, Valuska, qui évoque, le mysticisme en moins, Johannes dans Ordet de Dreyer, improvise, comme chaque soir un spectacle vivant représentant le mouvement des planètes, figurées par de pauvres hères alcooliques qui n’ont rien trouvé de mieux pour prolonger l’ouverture d’un bar sordide, le roman se déploie de manière apocalyptique (au sens propre de révélation). Autour d’un saltimbanque dévoilant au peuple médusé et hagard un monstre marin qui semble renvoyer à chacun la laideur d’un monde inanimé, une peur sourde se répand dans la ville, dans un microcosme étouffant où les enjeux de pouvoir sont à la fois terribles et grotesques. L’explosion de violence qui finit par advenir (et là, comment ne pas évoquer le fait qu’en lisant Krasznahorkai, j’ai revu les images crucifiantes de Béla Tarr et qu’en revoyant le film ensuite, la prose de l’écrivain est remontée à la surface de ma conscience), cette explosion donc, point d’orgue du livre, est au fond, pour les personnages de ce roman et pour le lecteur, un soulagement, une libération, un instant critique où les larmes se libèrent, épiphanie mystérieuse de la décomposition du monde.

On ne sait plus très bien à ce stade, si nous contemplons le désastre intérieur et social d’une œuvre de fiction ou d’une vie vécue. Je ne promets à aucun de vous une lecture agréable, ni facile. On est tenté de lâcher le morceau tant cette violence sourde renvoie de manière insupportable à des zones refoulées de nos peurs et de nos angoisses, conscientes ou pas. Mais quand une œuvre comme celle-ci, le roman et le film, interroge au plus profond de soi, sur la pertinence de la frontière entre la réalité et la fiction, c’est qu’il s’agit d’un chef d’œuvre absolu. A chacun de le lire comme il le sent. En ce qui me concerne, je le comprends et ressens comme la peinture d’une apocalypse laïque, c’est-à-dire de ce que pourrait être la fin des temps pour ceux qui n’ont pas été engendrés dans la Lumière.

François Maillot

László Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance, Gallimard

Voyez et croyez

Beaucoup d’entre vous connaissent la famille monastique de Bethléem, de l’Assomption de la Vierge et de Saint Bruno, née en 1950, implantée en Europe, en Amérique et au Moyen Orient, avec des monastères de moniales mais aussi de moines qui mènent une vie de silence et de solitude dans la tradition des pères du désert orientaux du IVe siècle prolongée en Occident par saint Bruno au XIe siècle.

C’est à cette double source orientale et occidentale que moines et moniales de Bethléem puisent pour leur liturgie, absolument somptueuse, mais aussi pour leur artisanat qui a fait leur réputation. La communauté a eu la bonne idée de réunir en un somptueux coffret deux volumes d’icônes et un volume de sculpture, reproduits de manière admirable et mis en résonnance avec des textes spirituels soigneusement choisis. N’ayons pas peur d’être prosaïques : à 89 €, ce coffret qui pourrait en coûter 150 est un cadeau idéal pour Noël ! Voyez le regard de contemplation de cette statue de la Vierge de la Sainte Famille, ou le mouvement de Jean sur le cœur de Jésus dans cette Sainte Cène inspirée d’un chapiteau du XIIe siècle ! Ou, dans les icônes – qui obéissent aux canons byzantins – cette Résurrection qui résume l’histoire du salut !

Ces œuvres ne sont pas seulement la preuve que l’art chrétien et le monachisme contemporains demeurent vivants et inspirés. Un tel livre est un appel à la prière et au recueillement. Il nous permet d’accueillir l’amour de Dieu pour chacun de nous dans le regard même de Marie qui nous montre la voie. Ce livre a vocation à trôner, ouvert sur un lutrin, au cœur des foyers. En l’offrant, vous aiderez la belle œuvre de la famille de Bethléem et donnerez à vos cadeaux de Noël une couleur spirituelle qui renoue fort à propos avec l’intériorité du mystère de l’Incarnation.

François Maillot

Voyez et croyez  , Oeuvres de la famille de Bethléem

Pour chacun d’entre nous Inigo peut être une balise

François Sureau est un écrivain français secret, just for happy few, dirions-nous si ce n’était un cliché et si nous ne visions pas, à notre modeste mesure, à le faire connaître plus largement encore. Couronné en 1992 par le grand prix du roman de l’Académie française pour l’Infortune, son deuxième roman, il nous a gratifiés de quelques pépites arrachées à une vie d’avocat, comme L’Obéissance, en 2008. Son nouvel ouvrage, publié comme d’habitude en collection blanche, décrit le récit de la conversion d’Ignace de Loyola, Inigo de son prénom basque castillanisé. C’est bien une histoire de conversion que nous conte Sureau, s’arrêtant au moment où Ignace, enfin en paix et purifié de son moi, est prêt à se lancer dans la fabuleuse aventure de la Compagnie de Jésus.

François Sureau nous plonge dans une descente aux abîmes de la conscience, au cœur des obscurités de la foi, dont, à la fin, Ignace sortira intégralement régénéré et trouvera la lumière.

Loin des apories de tant d’hagiographies, Sureau nous raconte une histoire rude, violente et radicale. Il nous dit aussi combien au fond, on ne change pas. La conversion ce n’est pas endosser tout à coup un vêtement que l’on plaquerait sur ses épaules, comme un costume plus ou moins mal taillé.

Ignace reste Ignace et Dieu vient le chercher tel qu’il est par le moteur de l’orgueil, dans l’illusion des codes de la chevalerie.  Mais, en restant ce qu’il est, cet homme que Dieu a créé avec ce tempérament là, dans ce contexte là, Ignace, petit à petit, en descendant au cœur de son ego, va réorienter tout son être dans le sens profond de ce qui fait la liberté humaine : le consentement à être ce pour quoi Dieu l’a créé, conscient de n’être jamais plus et mieux Ignace qu’en s’appliquant à ne jamais faire écran à la volonté de Dieu en lui.

Servi par une langue d’une tenue exceptionnelle, d’un classicisme de feu, ce texte a constitué pour le lecteur que je suis une aventure spirituelle proprement bouleversante. Pour chacun d’entre nous Inigo peut être une balise sur un chemin de vie où chacun se débat pour retrouver en soi, derrière les crispations, les illusions et les blessures, l’accès à ce lieu de la conscience profonde où Dieu parle à ses créatures et les modèle. Un chef d’œuvre !

François Maillot

François Sureau, Inigo, Gallimard