La réédition au Cerf de ce texte du cardinal Daniélou est particulièrement bien venue en cette période d’entre-deux tours. J’ai eu un choc en découvrant que ce livre dont la lecture m’a absolument emballé datait de l’année de ma naissance. Ce texte de 1965 n’a pris aucune ride et c’est sans doute parce que, outre la qualité d’écriture et la vision prophétique de l’auteur, tout y est nuancé, et pourtant d’une précision et d’une exigence tranchantes. C’est que, qu’il s’agisse de l’action envers les pauvres, de la nécessité de la vie intérieure dans tout apostolat ou du positionnement du chrétien face au monde, tout est pesé à l’aune de l’essentiel, au crible de la Parole de Dieu dans le cœur de l’homme, en tant que lieu de dévoilement de sa vocation profonde. Et notamment sur cette idée que si la cité terrestre ne saurait constituer la fin dernière du chrétien qui est la cité céleste, il ne saurait se désintéresser de la construction de la première. Oublier l’un pour un amour exclusif de l’autre est une illusion ; plus même, une faute. « Servir ses frères et sauver son âme ne sont pas deux choses qui s’opposeraient, mais une seule et même chose. Le chrétien peut alors redécouvrir l’unité de sa vocation, l’unité de son être, l’unité de sa personne » (p. 122).
Je retiendrai un point sur lequel l’analyse de Daniélou m’a ébloui, celui de la difficile question du positionnement des chrétiens face aux autres religions. Daniélou distingue bien la religion qui est le mouvement de l’homme vers Dieu et la Révélation qui est celui de Dieu vers sa créature. Ce faisant, il évite l’écueil du syncrétisme qui n’aboutit qu’au robinet d’eau tiède du relativisme. Sur ce point, il ne surprendra personne. Mais Daniélou ne néglige pas pour autant le fait religieux et donc le dialogue avec toutes les autres religions en tant que représentantes de cet instinct religieux qui est au moins enfoui en chaque homme et que l’athéisme a voulu extirper. Mépriser les autres expressions religieuses parce que nous sommes dépositaires de la Révélation serait une erreur théologique grave. En effet si le Christ en s’incarnant a lui-même endossé le mouvement religieux de la nature humaine, pouvons-nous, chrétiens, nous arroger le droit de le négliger ? Daniélou s’appuie sur la continuité du magistère de l’Eglise, notamment sur Pie XII et Jean XXIII, pour rappeler que le Christ est venu sauver toute la création et que le christianisme assume, purifie et transfigure les valeurs religieuses païennes. Cette ligne de crête qui concilie un esprit de large ouverture et un accueil intégral de l’unicité salvifique du Christ par son Eglise est d’autant plus d’actualité que nous fêtons cette année le cinquantenaire de l’ouverture du concile Vatican II dont l’interprétation doit être analysée à cette double lueur.
La finesse d’analyse de Daniélou est de celle qui laisse le lecteur avec ce sentiment de stupeur face à la clarté de l’évidence : comment n’y avais-je pensé ? Ne cherchons pas dans le génie intellectuel de Jean Daniélou, même s’il est avéré, la cause majeure de cet effet. Le secret nous en est livré dans le chapitre qui donne son titre au livre. Toute vie active ou apostolique ne peut être féconde que si elle est « branchée » sur une relation intérieure avec le Christ. C’est à cette condition que les pièges de la vanité, de la pression sociale, de l’activisme ou de l’idéologie n’auront de prise sur l’homme. Si ce beau petit livre donne à chaque chrétien de quoi nourrir sa réflexion sur sa propre existence, c’est assurément car le cardinal Daniélou a vécu lui-même à cette source d’eau vive qui donne la fécondité et la joie.

François Maillot
Jean Daniélou, L’oraison, problème politique, éditions du Cerf





A l’heure où nous nous apprêtons à célébrer la béatification de Jean-Paul II, comment ne pas nous arrêter sur l’œuvre de celui qui fut non seulement un grand Pape, mais aussi un véritable penseur. Avant d’être Jean-Paul II, Karol Wojtyla fut effectivement un remarquable écrivain. Cet homme que l’on peut considérer comme le plus grand homme de média de la fin du XXe siècle, fut d’abord poète et dramaturge, comme l’atteste ce volume publié au Cerf, avec en point d’orgue, la pièce intitulée La Boutique de l’orfèvre. Mais c’est aussi un penseur d’exception, philosophe marqué par le personnalisme et la phénoménologie, notamment dans Personne et acte qui vient de ressortir chez Parole & Silence, dans la collection du Collège des Bernardins.
Dans la veine politique et sociale que nous évoquions, Laborem exercens est une remarquable actualisation de la grande encyclique sociale de Léon XIII, Rerum novarum. Mais le souci politique de Jean-Paul II dépasse les questions dites sociales. Il est « branché » sur la vie et, sa défense acharnée de la vie – de la conception à la mort naturelle – , loin d’être une pure posture morale, révèle une conception de l’homme qui ne peut être dissociée de la question sociale : L’Evangile de la vie montre précisément qu’une société juste ne peut exister sans le préalable d’un respect inconditionnel de la vie et de la dignité humaines.


