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Le cardinal prophète

Ce n’est pas faire injure au remarquable travail d’Henri Tincq que d’évoquer d’abord l’image qui ouvre le cahier iconographique de son livre. On y voit le visage du cardinal Lustiger en plan rapproché. Il porte sur l’épaule la Croix du Vendredi saint. Nous sommes au milieu des années 1980, sur les marches du Sacré-Cœur de Montmartre, à Paris. Avec des centaines de fidèles, j’ai suivi plusieurs fois ce Chemin de Croix. Et je me souviens avoir été frappé par la gravité douloureuse et la concentration de ce visage.

Jean-Marie Lustiger méritait cette biographie. Henri Tincq, auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le catholicisme et qui dirigea longtemps la rubrique religieuse du Monde, était le mieux placé pour la conduire. Il faut saluer et recommander son ouvrage qui tient un parfait équilibre entre l’histoire du second XXe siècle – héritière directe de la guerre mondiale et de la Shoah – et la vie d’un homme remarquable, marqué au plus profond de son être et de sa chair par cette histoire.

Né juif à Paris en 1926, converti au catholicisme en 1940, Aron Lustiger vit sa mère, Gisèle, déportée à Drancy puis à Auschwitz où elle mourut en 1943. Ordonné prêtre en 1954, directeur du centre Richelieu de la Sorbonne, curé de Sainte-Jeanne de Chantal à Paris, il fut nommé évêque d’Orléans en 1979 par Jean-Paul II puis, en 1981, archevêque de Paris. Créé cardinal deux ans plus tard, élu à l’Académie française en 1995 au fauteuil du cardinal Decourtray, il meurt en août 2007. Ses obsèques à Notre-Dame de Paris le 10 août, associeront étroitement, selon la volonté explicite du défunt, sa double identité, juive et chrétienne.

Ce qu’Henri Tincq nous donne à comprendre, avec honnêteté, équité, et sans verser dans l’hagiographie, c’est, bien sûr, un homme et son destin. Mais on ne peut en rester là. Il faut immédiatement sauter le pas. Le cardinal Lustiger, personnalité certes remarquable, avec un fort caractère, une intelligence aussi vive que sa foi, est d’abord un homme d’Eglise et donc – pas de retard, d’atermoiement – un homme de Dieu. C’est à partir de cette donnée centrale que la vraie compréhension commence, au-delà des singularités psychologiques et des circonstances extérieures. C’est rapportée à ce centre que sa personnalité peut et doit être interrogée, analysée. Et ce que démontrent les différents épisodes de la vie de Jean-Marie Lustiger c’est précisément la puissance d’attraction de ce centre – du Christ donc.

Henri Tincq détaille comme il convient la mission qui fut celle du cardinal Lustiger en ses différentes fonctions. Doué d’un grand sens de l’organisation et de l’autorité, il savait imposer ce qu’il croyait juste et bon pour l’Eglise et le service des chrétiens. Pour la première fois peut-être dans le catholicisme français, il affirma avec force que le vieux clivage entre tradition et modernité n’était pas inéluctable, que les blocages ancestraux n’étaient pas un destin de la religion, qu’il ne fallait pas fuir ou honnir le monde sécularisé…

Mais l’essentiel, le centre du centre si j’ose dire, est dans le rapport du prélat avec ses origines juives. Là aussi, il ne faut prendre le cas personnel que pour aussitôt le dépasser. Celui qui se disait « juif baptisé » plus que converti, a incontestablement fait avancer les catholiques – avec la constante approbation du pape polonais Jean-Paul II – vers une plus juste compréhension du rapport entre les deux religions. Dans ce livre essentiel qu’est La Promesse (Parole et Silence, 2002), il livrait la plus belle méditation sur le « Mystère d’Israël » que l’on a pu lire depuis Jacques Maritain. Pour lui, pas de demi-mesure : on ne peut pas être disciple du Christ « si l’on ne reconnaît pas le don que Dieu a fait de façon irrévocable à Israël ». Dans l’affaire du carmel d’Auschwitz, qui commença en 1984, comme dans le texte de repentance pour les défaillances et les silences de l’Eglise de France à l’égard du nazisme qu’il fit lire à Drancy en septembre 1997, Jean-Marie Lustiger montra que cette question, à travers lui, devait bousculer tous les chrétiens. En cela, oui, sa parole et sa présence furent, pour reprendre le mot d’Henri Tincq, « prophétiques ».

Patrick Kéchichian

Henri Tincq, Jean-Marie Lustiger, Le cardinal prophète, éditions Grasset

Insurrection pascale

Jean Bastaire est un homme et un écrivain qu’il faut entendre aujourd’hui. Pas demain, aujourd’hui. Car même si sa voix est forte et déterminée, elle risque d’être noyée dans le brouhaha et la rumeur des opinions, des pensées qui n’en sont pas, des lieux communs désolants. Comme toujours, il parle et écrit en présence, dans la présence de son épouse décédée, Hélène. Une voix forte donc, mais pour dire quoi ? Et pour quel motif attache-t-il ce mot qui fait un peu peur, « insurrection », à la joie, à la délivrance et à la paix pascales ?

Ce lien sous le signe de Pâque, l’auteur ne l’a pas inventé, il l’a lu, passionnément, dans les Saintes Ecritures bien sûr, mais aussi chez Péguy et Claudel qu’il connaît admirablement… Il l’a aussi ressenti aux tréfonds de lui-même, en vivant dans ce monde qui, souvent, le révolte, le scandalise, dans cette « société de squales à rendre jaloux tous les océans du monde, une société de prédateurs où tout ce qui entoure l’homme est une proie à dévorer par lui ». A ce scandale qu’il éprouve, Bastaire donne de beaux et puissants accents bloyens. Et justement Léon Bloy, lui aussi, constatait avec rage, pour reprendre les mots de Péguy, que « pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul devant Dieu » et que ce « qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger ». Et l’auteur de Notre jeunesse de rappeler « les anathèmes sur le riche, les effrayantes réprobations sur l’argent dont l’Evangile est comme saturé ».

Mais « l’insurgé pascal » ne peut se contenter de sa colère, la refermer comme un sac au-dessus de sa tête. L’indignation individuelle, à la lumière de cette Pâque, est presque un confort – ou un conformisme. Autre est cette « veille ardente » à laquelle je suis appelé. Chrétien, je ne suis pas seul. Je veux souvent l’ignorer, mais je n’existe que d’être avec mon prochain, mon semblable. Ce « pas vers l’autre », ce « désistement qui entame le démantèlement de moi », il me faut donc constamment les accomplir. Et c’est bien d’une conversion qu’il s’agit, d’un acte de foi, d’un témoignage. « Voilà l’homme nouveau qui naît du baptême, l’homme contraire à celui qui était avant, l’homme pour l’autre et non pour soi. » Si l’auteur se réfère à Nietzsche, c’est pour inverser l’énergie déployée par le philosophe : non pas la mort de Dieu mais la vie en Dieu. Non pas ma vie, mais notre vie.

Jean Bastaire n’hésite pas à aborder les sujets qui fâchent… Du sexe par exemple, il propose une vision positive et hardie, au-delà des clichés et des frilosités. De même, l’institution ecclésiale n’est pas pour lui un sujet tabou, ou une affaire entendue, placée sous le joug unique de la contrainte disciplinaire. Comme Emmanuel Levinas, il distingue avec raison le saint et le sacré, préférant le premier terme au second… On pourra bien sûr discuter ou même contester certaines affirmations, l’essentiel est de reconnaître dans sa pensée – et son écriture – l’énergie qui s’y déploie. Energie vitale, iconoclaste parfois, loin du cocon doucereux où l’on enferme le chrétien – ou il s’enferme lui-même. Dans le dernier chapitre, Bastaire est encore plus à son affaire : l’écologie, le christianisme cosmique et franciscain. Et à cette affaire, il y est depuis plus de vingt ans. C’est Péguy, là aussi, qui est invoqué – mais aussi Jean-Paul II et Benoît XVI, et encore Paul Claudel. Péguy donc : « On oublie trop que l’univers c’est la création, et le respect, non moins que la charité, doit s’étendre à toute créature. » Et l’insurgé ajoute, sans perdre son fil : « L’amour du prochain couvre tout l’univers, quels que soient les créatures qui l’animent. »

Jean Bastaire est le modèle de l’homme fidèle. Et c’est bien la fidélité qui lui fait élever la voix. Une voix forte qui se fait témoignage.

Patrick Kéchichian

Hélène et Jean Bastaire, Insurrection pascale, Salvator

Nathalie Léger, Supplément à la vie de Barbara Loden

Supplément à la vie de Barbara Loden, de Nathalie Léger

Heureux celui qui colle à son propre nom, à sa vie, que son identité ne trouble pas, qui fait un avec lui même, avec ses sentiments, ses désirs… Mais il n’en va pas toujours ainsi. Il était une fois, raconte Nathalie Léger, une femme très incertaine d’elle-même, au regard perdu, à l’âme vacante, aux rêves dévastés. Elle était américaine et se nommait Barbara Loden. Cependant, son incertitude grandissait, et elle collait de moins en moins au monde, à elle-même, aux autres. « Je n’étais rien. Je n’avais pas d’amis. Pas de talent. J’étais une ombre », disait-elle.  Un jour, elle prit un nom de fiction, un simple prénom plutôt, Wanda, dont elle fit le titre d’un film, le seul qu’elle réalisa, en 1970. Evidemment, elle interpréta elle-même le personnage – puisqu’elle en était si proche. Le film reçut l’année suivante une récompense à Venise. Dix ans plus tard, elle mourut d’un cancer, à l’âge de 48 ans. Que dire de plus ? Ah oui, elle tourna dans quelques autres films et fut, peu de temps, la seconde épouse d’Elia Kazan. L’histoire aurait pu en rester là, et j’aurais alors cédé ma plume à un historien du cinéma.

Mais très vite, Nathalie Léger a vu apparaître un troisième nom, le nom d’une femme encore plus obscure, Alma Malone, le modèle dont s’inspira Barbara pour créer Wanda. Mêlée, dix ans plus tôt, à un piteux braquage de banque, au cours duquel meurt son compagnon, « un certain Ansley », Alma est condamnée (avec un soulagement dont l’expression étonne les témoins), à vingt ans de prison ; elle est libérée sur parole dix ans plus tard, puis on perd sa trace.

Wanda est donc le nom imaginaire d’une rencontre entre des femmes de chair et d’esprit, d’espoir et d’errance : Alma et Barbara bien sûr mais aussi – surtout dirais-je – l’auteur, Nathalie Léger. Et puisque la couverture ne porte pas la mention « roman », ce sésame qui innocente par avance toute substitution d’identité, nous pouvons en déduire que le « je » qui s’y exprime est bien celui de l’auteur. Quelques détails autobiographiques et amorces de confidences finissent d’ailleurs de nous en convaincre.

Dans son précédent ouvrage, L’Exposition (POL, 2008), Nathalie Léger explorait déjà le très intense et très vide mystère d’une autre femme, image elle aussi, la comtesse de Castiglione qui passa pour l’une des plus belles de son temps – la seconde moitié du XIXe siècle.

« Je sais d’expérience qu’on accède à ceux qui sont morts en pénétrant dans un mausolée de papiers et d’objets, un lieu clos, comble et pourtant vide… » Ce vide, ou ce trop-plein, Nathalie Léger l’explore à nouveau avec une conscience fébrile et attentive, un intérêt qui ignore ses vrais motifs. Littéralement, je veux dire littérairement, emportée par son sujet – jusqu’en Amérique, sur les traces de ses modèles – elle interroge « l’excès et l’inachèvement ». Au terme du périple, il y a assurément un mur. « Elle qui n’allait nulle part, elle était prête à aller au pire… », écrit-elle d’Alma Malone.

Dans cette superposition des images, des visages plutôt, apparaît une sorte de contre-modèle mélancolique de la femme active, militante et désirante, forcément féministe. Cette femme-là fait de « l’indécision, de l’assujettissement » la seule manière possible d’être, acceptant « une solitude harassante, mais qui lui appartient ». Après avoir vu Wanda, Marguerite Duras, bien inspirée, maniant heureusement le paradoxe, mit le mot de « gloire » à la place de celui de « déchéance » : « …une gloire très très forte, très violente, très profonde. »

Patrick Kéchichian


Nathalie Léger, Supplément à la vie de Barbara Loden, éditions POL

Pierre Sauvanet, L’Insu

L’INSU, Une pensée en suspens
de Pierre Sauvanet

Un objet philosophique non identifié. Ainsi pourrait-on définir ce livre dont le titre intrigue sans vraiment éclairer. Mais soyons rassurés : l’auteur, professeur d’esthétique, se met de notre côté… Il ne part pas gagnant, encore moins sachant. Confessant son ignorance, lui aussi cherche à comprendre. Au lieu d’avoir devant lui, un solide concept, une idée forte, à toute épreuve, il a un creux, un trou, un manque. Ce vide, auquel il donne un nom en forme de soustraction – « l’insu » –, n’est cependant pas hostile. Pas du tout. Il pourrait même être bienfaisant et miraculeusement opératoire. Cela mérite donc la plus grande attention.

« L’insu est un espace du dedans. L’insu ouvre, creuse, explore. » Ou bien : L’insu « a un statut d’outil méthodologique, non de réalité ontologique » ; ce « n’est pas une chose, mais une fonction »… Mais ce ne sont là que quelques tentatives de définition, parmi beaucoup, d’autres. En fait, tout le livre est un unique tâtonnement vers son objet – qui n’est lui-même que de résister à toute saisie, à toute réduction. Il est aussi une attente d’illumination – même s’il ne faut nullement soupçonner l’auteur d’une trouble attirance pour le mysticisme… « Jamais, plutôt la raison », affirme-t-il avec une belle vivacité. Je me suis amusé à souligner ces définitions, positives ou négatives, tout au long des cent vingt brefs chapitres qui se distribuent selon quatre parties. Les thèmes de ces parties marquant clairement un itinéraire. A les redire, nous nous mettons à notre tour en route vers quelque chose qui ressemble, sinon à la Sagesse, du moins à une sagesse – modeste, efficace, raisonnable, disponible. Mais pour avancer, il faut parler à la première personne…

1) « Je ne suis pas au centre de moi-même. » Première affirmation, qui entraine quelques conséquences que je n’ai pas fini d’explorer. D’où une forme de « gai savoir dépassé ». D’où un certain rapport à l’angoisse, etc. En somme, « l’insu est ma nuit philosophique », « l’insu est ma grotte, les phénomènes insus mes boyaux… »

2) Si l’on déplie le mot insu, on arrive au mot « instase », en tant qu’« intervalle », « chemin de traverse ». Cette nouvelle notion vient alors se cogner à l’« extase ». Les deux mots ne s’opposent pas mais désignent des réalités différentes. Alors que le second me mène dans un espace illusoire (pense l’auteur…), le premier reste du côté de ma vie ordinaire, visible, avérée : télévision, cinéma, cuisine, piscine, etc. Je prends alors conscience que les mots désignent parfois leur contraire ; il me suffit de les bien entendre… Ainsi, dans « indicible », il y a « cible » et dans « ineffable », « fable ». Bien, je progresse : « L’insu est incroyablement banal, quotidien – aussi banal et quotidien qu’un lavabo bouché ou un homme endormi. L’insu est de chaque instant, sans quoi la vie serait impossible. » Que je me le tienne pour dit.

3) Faites entrer la philosophie. Leibnitz par exemple : je ne peux réfléchir intégralement et à chaque instant tout ce que je pense ; il faut bien avancer, il faut bien, parfois, une « pensée qu’on laisse passer sans y penser… » D’où ceci : « L’insu est une simple modalité de la conscience de soi, qui précisément cherche par moment à s’échapper « de soi » afin de mieux gérer son propre rapport à soi… » Ou ceci, à un degré au-dessus : « L’insu est le mystère non mystique du moi qui n’est pas moi. »

4) A présent, il me faut traduire cette philosophie dans ma vie et répondre à la vieille question que se posait déjà Lénine : « Que faire ? » Car il y a bien, à toute cette affaire (cet « à faire » ?), un « enjeu éthique ». Quant au mot « insu », il peut à présent tomber dans le trou qu’il a lui-même creusé, ma seule fin (ce n’est pas moi qui parle), étant de « mieux vivre ».

Au terme de ce chemin de pensée, l’auteur, devenu une sorte d’ami, de proche – je n’ose dire de prochain – me conseille (il me voussoie) : je quitte mon propre ouvrage, « quittez-le de même ». Ah zut, j’avais encore tant de questions à lui poser !

Patrick Kéchichian

Pierre Sauvanet, L’INSU, Une pensée en suspens, Arléa

Bertrand Leclair, Dans les rouleaux du temps

Lire n’est pas une activité de loisir. Lorsqu’elle le devient, lorsqu’elle est ainsi perçue, tout le sérieux de la littérature est bradé. Mais c’est aussi la vie qui se trouve solidairement diminuée, amputée d’une dimension essentielle. – Pourquoi établissez-vous ce lien ? Nous ne parlons que des livres, il me semble ? D’ailleurs, ne dit-on pas que la vraie vie est ailleurs ? – C’est justement toute la question : pour saisir la « vraie vie », pour tenter de s’y repérer, de tenir debout et de marcher dignement, la littérature (au sens large, pas seulement le roman) est indispensable. Pour avancer dans la nuit, on a besoin de torches, de lumière. De même, la vie demande à être éclairée, à devenir, autant qu’il est possible et permis, lisible. Si l’on ne conçoit pas ce lien comme une nécessité, alors oui, on pourra considérer la lecture comme une activité distrayante, au même titre que la danse de salon ou la console de jeux.

Au-delà des préférences qu’il affiche, au-delà même des analyses qu’il avance, le grand mérite de Bertrand Leclair, dans son essai, est d’affirmer ce lien indissoluble entre la vie, sa vie, et la littérature. Plus précisément, comme le titre de son livre l’indique, entre les « temps » de cette vie et les œuvres qui ont pu les marquer. Un lien vivant et – pour l’auteur comme pour les lecteurs qui en auront fait l’expérience – salvateur. Le mot de « salut », Bertrand Leclair l’emploie d’ailleurs lui-même, précisant qu’on peut l’entendre de plusieurs manières. Oui, les livres, des livres, peuvent nous sauver de maints périls, de tous les vides de l’existence, nous faire grandir, nous éclairer, nous enrichir, au sens fort du terme – qui n’est pas celui de la menue monnaie… « Je veux interroger, non pas l’essence, mais les puissances de la littérature », écrit d’emblée Leclair. Immédiat accord, bien sûr, avec ce programme, même si l’on peut défendre l’idée d’une intime proximité de ces « puissances » et de cette « essence ». D’ailleurs, un peu plus loin, l’auteur affirme chercher « l’âme des livres », en tant qu’ils ont marqué et construit sa propre âme.

Car à côté du mérite dont je viens de parler, il en est un autre, plus secret, qui regarde justement l’âme d’un homme. Un homme parmi les autres certes, mais en même temps unique et irremplaçable – comme tous les autres. Pour se caractériser, pour se montrer, pour n’être pas aveugle à lui-même, Bertrand Leclair a choisi de prendre, ou plutôt de reprendre les livres qui ont, comme on dit, marqué sa vie, de l’enfance à l’âge adulte. Des livres qui l’ont « inventé », pour reprendre son propre verbe. De Socrate à Proust, le chemin est tout sauf académique. Les seules hiérarchies admises étant celles qu’on se forge soi-même et pour soi-même. L’Aragon d’Aurélien, Sartre (« L’Enfance d’un chef »), Céline (« La Trilogie allemande »), Jack London (Martin Eden), mais aussi Mallarmé levant un toast funèbre au secret et flamboyant Villiers de L’Isle-Adam, ou Histoire d’O ; et encore, plus près de nous, Piotr Rawicz, Frédéric Berthet, Hélène Cixous… « Oui, le miroir que me tend le livre [Leclair parle d’Aurélien] est plus fort que moi, j’oublie le cadre, je n’y vois plus que ma propre vie en vérité, enfin éclaircie, sinon élucidée. »

Le beau livre de Bertrand Leclair, nous démontre que lire fait vivre, et aussi, parfois, écrire. Il suggère que les mots ne servent pas seulement, pas d’abord, à communiquer, mais à parler et à se parler.

On pourra compléter la lecture de Dans les rouleaux du temps par celle d’un autre livre, point trop éloigné de celui de Leclair. Jacques Dubois est un universitaire belge, spécialiste notamment de Simenon. Ses Figures du désir, mesurent la capacité de certaines héroïnes de romans (de Balzac, Proust, Aragon à Simenon ou Jean-Philippe Toussaint) à susciter chez le lecteur un mouvement quasiment amoureux… Une manière d’ajouter, après vivre et lire, un troisième verbe, qui fédère les deux autres : aimer.

Patrick Kéchichian

Dans les rouleaux du temps, de Bertrand Leclair, Flammarion.

Figures du désir. Pour une critique amoureuse, de Jacques Dubois, Les Impressions nouvelles.

Le Souvenir du monde

Le Souvenir du monde, Essai sur Chateaubriand de Michel Crépu

Comparée aux histoires que se racontent les romanciers, la grande Histoire, la vraie, celle d’où nous venons, offre bien des avantages et des agréments. Et nul besoin de la passer par le tamis de notre pauvre imagination, par nos si peu fulgurantes fantaisies. La recette est simple, je veux dire extraordinairement complexe : prendre les choses, les hommes et les événements, les sentiments collectifs et individuels, les ambitions (très important, les ambitions… hélas !), les lubies et les éclairs de lucidité, les instincts et les errements, les grands discours et les bégaiements… mêler le tout, diriger l’orchestre, peindre la fresque. Mais, pour faire un bon livre, il manque à tout cela un élément essentiel : un homme (ou une femme) au milieu, en chair et en os, en corps et en esprit, une figure qui attire et retient le regard, qui intéresse et intrigue, qui résume, synthétise.

Pour cette dernière exigence, et pour toutes les autres d’ailleurs, Michel Crépu n’a pas cédé à la facilité. Il y a quelques années, il s’était occupé de Bossuet (et aussi du plus secret et très attachant Charles du Bos, du trop mal aimé Sainte-Beuve). Cette fois, il prend à bras-le-corps, tel un hardi hussard, un autre monument (ou ce qu’on nomme ingénument tel) : François-René de Chateaubriand. Rien de moins.Le Souvenir du monde, Essai sur Chateaubriand de Michel Crépu

Et là, il faut s’incliner devant l’artiste : toute vibrante d’intelligence, d’heureuses formules et d’intuitions audacieuses, la symphonie nous emporte ; justement composée et proportionnée, pleine d’ombre et de lumière, la fresque nous convainc. Crépu a bien repéré son sujet, il a compris qu’il formait l’exact point de bascule des temps historiques modernes de la France (et au-delà, jusqu’à l’Amérique de Washington). Il a compris aussi combien son œuvre, du Génie du christianisme à la Vie de Rancé, en passant par l’océan des Mémoires d’outre-tombe, sans oublier Les Martyrs, René et les textes politiques, donne écho au siècle qui s’inaugure. Surgi de la Révolution française (il a 21 ans en 1789), évoluant dans le premier Empire et ses suites, le grand Malouin regarde, avec une mélancolie qui n’est pas seulement celle du romantisme, au-delà de son petit pré-carré. « Dès qu’il paraît, il est seul », écrivait Julien Gracq. Maurras, lui, comprendra admirablement combien il a « désorganisé » l’esprit classique français, « en y faisant prévaloir l’imagination, en communiquant au langage, aux mots, une couleur de sensualité, un goût de chair, une complaisance dans le physique, où personne ne s’était risqué avant lui ». Pour l’idéologue de l’Action française, Chateaubriand ne cherchait pas dans le passé « le fécond, le traditionnel, l’éternel » mais « le passé comme passé, et la mort comme mort, ses uniques plaisirs ».

Il ne nous manque qu’une chose, souligne Crépu, une chose que Nadar nous a fourni pour Baudelaire, et qui nous est si précieuse : une photographie. Et la question, « y a-t-il un visage de Chateaubriand ? », donne le vertige. La modernité de l’écrivain trouve soudain sa limite : nous ne pourrons pas l’approcher davantage…

Sur ses rapports avec Napoléon (le sacre « événement orgiaque qui sonne faux »), sur les singularités hautement signifiantes de son christianisme (c’est « le dernier écrivain catholique heureux »), sur sa politique et ses amours, sur son « destin français », Michel Crépu jette les lumières nécessaires. Avec un vrai panache, il renvoie le biographe à sa trop méticuleuse besogne et l’historien aux scrupules paralysant de sa discipline. Et pour le lecteur, c’est une vraie et stimulante fête.

Signalons aussi deux autres parutions chateaubrianesques : Un choix d’Etudes historiques, préfacé par Michel Crépu ; édition établie par Michel Brix (Bartillat) et une anthologie commentée par Emmanuel Godo du Génie du christianisme (Cerf)

Patrick Kéchichian

Michel Crépu, Le Souvenir du monde,Essai sur Chateaubriand, Grasset

De la jouissance en littérature

De la jouissance en littérature, 50 leçons, d’Edouard Launet

Même si elle est très répandue, l’idée de recueillir dans un livre des articles ou des chroniques d’abord parus dans un journal n’est pas toujours bonne. La temporalité de la presse et celle de la littérature sont différentes. Ce qu’on lit vite s’oublie vite. Mais bien sûr, il y a des exceptions. En voici une brillante et savamment réjouissante, qui vient à point nommé : la rentrée littéraire imposant aux éditeurs, écrivains, critiques et libraires un surcroît de travail et de soucis, il est bon de trouver une distraction, de regarder dans les marges et les coulisses de la littérature, telle qu’elle s’édite, s’écrit et se lit, se pense et s’analyse.

C’est là justement, dans ces coulisses, que se tient Edouard Launet, journaliste à Libération, envoyé spécial dans les bibliothèques spécialisées, lecteur assidu d’annales savantes, grand et candide reporter passant une tête (il ne veut pas trop déranger) dans des colloques spécialisés. Comme il le note, « le champ de la théorie littéraire, sorte de critique de la critique littéraire, est sans doute le domaine scientifique le plus acrobatique ». D’ailleurs, le mot de « science », une fois appliqué à ce vaste espace de fantaisie et de rêverie, de lumière et de noirceur, qu’est la littérature, prend une coloration souvent inattendue, une dimension exotique. Et sans le savoir, le scientifique se fait poète… ou acrobate. Ne l’est-il pas, lorsqu’il se livre à « l’examen des interactions entre espaces humains et littérature » (cela s’appelle la « géocritique »), ou qu’il étudie les « chronotopes » (en gros, ce qui regarde les rapports de l’espace et du temps… Relisez Bakhtine…) ?

Il y a aussi des questions que l’on n’osait pas poser, des questions profondément dérangeante, et même carrément subversives. Celle-ci par exemple : « Et pourquoi donc, Jacques Derrida n’a-t-il pas consacré un ouvrage complet à La Recherche » de Proust ? Ou cette autre, qui frise l’angoisse, qui donne le vertige : « Peut-on espérer une théorie unifiée de la métaphore ? »

Mais Edouard Launet ne s’en tient pas aux doctes interrogations des plumes savantes. La vie littéraire offre par elle-même tant d’occasions de sourire…  Il suffit d’y ajouter un grain d’imagination. Ainsi lorsqu’il reconstitue un dialogue au sommet entre Benoît XVI et Michel Houellebecq, ou quand il fantasme une délibération passablement déjantée du jury Goncourt dans lequel Bernard Pivot vient de faire son entrée. Impavide plus que ricanant, l’auteur sait admirablement extraire de telle situation banale (ou même désolante) le sel nécessaire pour ne pas s’ennuyer. Et même pour en tirer une certaine « jouissance littéraire ».

Patrick Kéchichian

Edouard Launet, De la jouissance en littérature, 50 leçons, Ed. Philippe Rey

Chesterton, biographie de William Blake

WILLIAM BLAKE, de Gilbert Keith Chesterton

patrick-kechichianIl n’est pas donné tous les jours de lire une telle biographie. Quel bonheur d’échapper aux contraintes que s’imposent et nous imposent ordinairement les biographes ! Enfance, premières dents, amours juvéniles, adolescence difficile, montée en puissance, carrière, chute… Dès l’incipit de ce livre publié en 1910, le ton est donné, qui emporte l’adhésion, suscite la jubilation : « William Blake aurait été le premier à comprendre qu’une biographie, n’importe quelle biographie, devrait commencer par ces mots : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. ». » Chesterton, malgré les apparences, ne s’amuse pas ici à mimer le grandiose, le surnaturel, il y réside, il y respire, c’est son élément naturel. Et, miracle, pas besoin d’être un surhomme pour cela, mais simplement un honnête chrétien. Un chrétien ordinaire. Pour ce chrétien-là, dont Chesterton est la quintessence, le modèle et l’exemple, raconter une vie, c’est raconter sa légende. Et si cette légende est « dorée », c’est mieux encore – pourvu qu’elle demeure naturelle. Ce naturel détaché, d’après les pointillés, du surnaturel.

Chesterton a écrit plusieurs biographies – Stevenson, Dickens… Récemment, a été traduite celle, remarquable, qu’il consacra au poète victorien Robert Browning (Le Bruit du temps, 2009). Et puis, dans la foulée, il retraça la vie de quelques saints : François d’Assise, Thomas d’Aquin. Jamais il ne s’embarrasse de dates, de chronologies. Et par exemple, il lui arrive de dire « aux environs de ce temps » pour situer un épisode. De même, il se méfie des fausses continuités, des lignes droites, desGilbert-Keith-Chesterton-William-blake lassants rapports de cause à effet. Des anecdotes et circonstances de la vie, il ne retient que ce qu’il estime nécessaire. Et comme en toute vie le superflu abonde, il élimine beaucoup, écarte, débroussaille.

Une fois le champ dégagé, Chesterton peut courir tout à son aise vers ce qui lui semble l’essentiel. Cette étonnante figure du pré-romantisme anglais s’en trouve grandement éclairée, nettoyée, apurée. Né en 1757, mort en 1827, William Blake fut un poète et peintre et graveur. Un esprit « magnifique, énorme et délicieux », disait André Gide qui le comparait à Lautréamont – cela tandis qu’il traduisait, dans les mêmes années 1910, son Mariage du Ciel et de l’Enfer. Blake vécut pauvrement, dans une rigueur morale qui fait parfois peur : « une sorte d’abrupte innocence » dit Chesterton qui parle aussi de son  « étrangeté tranquille et prosaïque ».

Je ne peux m’empêcher de citer une autre description : « Avec sa grosse tête de chouette et son étonnant petit corps, il devait moins ressembler à un homme en expédition au pays des elfes qu’à un authentique lutin… » Il y a aussi des pages magnifiques sur la folie du poète, et sur la folie en général : « La folie n’est pas un état d’anarchie. Elle est une contrainte, une servitude. » Il faut s’arrêter enfin sur les passages remarquables qui traitent de la Révolution française et de son effet sur l’esprit calmement exalté de Blake. Parmi les considérations générales, celle-ci : « La Révolution française mérite particulièrement son qualificatif de « française » en ce qu’elle fut une révolution qui eut par dessus tout le souci des convenances. On y excusait la violence, on y excusait la folie, mais l’excentricité n’y avait pas sa place. » Ce mot de « convenances », ici, me donne un plaisir intense.

Il faudrait citer aussi le raisonnement sur la « trinité de notre destinée terrestre », sur la mystique de Blake, sur son art visionnaire, sur son nudisme (« il se montrait obscène par principe »), etc. Finalement, on en vient à la question importante : la vie d’un homme peut-elle tenir dans un livre qui la raconte ? La réponse en acte que fournit Chesterton mérite qu’on s’y arrête.

Patrick Kéchichian

Gilbert Keith Chesterton, William Blake, éditions Gallimard

Traduit de l’anglais par Lionel Forestier

Jean Bastaire, de l’amour

Les deux derniers livres de Jean Bastaire sont complémentaires. Ils regardent vers le même lieu, la même réalité, le même horizon – l’amour. Et de ce regard, ils font une vive parole, haute et ferme, parfaitement audible. Parfaitement intempestive aussi, tant elle se heurte frontalement à un certain air du temps, à une petite musique lancinante qui nous chante que c’en est fini de la fidélité, du mariage, de la foi solide et droite, consciente d’elle-même et sans détours. Et pourtant, Apologie des noces et Eloge de la fidélité ne sont pas des traités de morale écrits par un vieux monsieur un peu aigri et grinçant à l’usage des jeunes générations. Il faut inverser les choses. Là, le vieux monsieur est plus jeune que ses interlocuteurs virtuels. Il pense et parle librement, sans crainte. La prudence qu’il manifeste ne tient pas à la révérence ou à l’allégeance à quiconque, mais à sa seule conscience. Une conscience intégralement chrétienne et catholique, conformée à l’enseignement du Christ, grandie et développée par celui de la Sainte Eglise.

Il n’est pas si courant d’entendre un chrétien parler de l’érotisme, de célébrer, pour elles-mêmes, les vertus de la chair et du désir. Jean Bastaire le fait sans crainte, appuyé sur sa foi, ancré en elle. Charnelles autant que spirituelles, les « noces » dont il parle ne consistent pas à aller polissonner dans des pâturages interdits. « L’extrême bonté de la sexualité », « l’excellence originelle de la jouissance érotique », doivent être pensées avec tout le sérieux et la gravité requises. A l’opposé de cette célébration, Bastaire place un nom immense, celui de Paul Claudel. Ce n’est rien dire contre l’absolu génie du poète, ni contre ses admirables intuitions exégétiques que de rappeler ses propos terribles sur le mariage En 1948, dans son commentaire du Cantique des cantiques, il écrit ceci : « Un véritable mariage est non pas un oui, mais un non, un refus donné à la chair… » Et dans une lettre, à la même époque, il enfonce le clou : « Fondé sur le consentement, le sacrement de mariage a pour but non pas la satisfaction des sens ou même des âmes, mais leur salut essentiel l’une par l’autre, la renonciation totale, l’étoile pure. »

Jean Bastaire ne se démonte pas : « J’en appelle, écrit-il solennellement, de Claudel à Claudel pour affirmer que les noces, dans l’esprit biblique et chrétien, sont orientées à la satisfaction des sens et de l’âme, mais par une conversion qui opère chez les époux un retournement où le primat de l’autre l’emporte sur le primat de soi. » Puis il rappelle ce que l’on ne saurait oublier : « La croix fait partie intégrante du bonheur des époux… »

L’Eloge de la fidélité complète, avec une saine véhémence, le propos d’Apologie des noces. Là non plus, pas le moindre souci d’une morale étroite qui enferme et protège avant d’exposer au feu de l’amour. J’aime que Jean Bastaire écrive, dans le tumulte de l’époque, dans le désordre spirituel qui cherche à prendre force de loi : « L’amour fou ne peut naître et vivre que d’une foi studieuse. » Entendez-vous le scandale que fait ce modeste adjectif ?

Patrick Kéchichian

Jean Bastaire, Apologie des noces, Parole et silence

Jean Bastaire, Eloge de la fidélité, au temps de l’éphémère, Salvator

John Henry Newman, « la miraculeuse simplicité et précision de l’expression »

Il n’est pas toujours facile, dans la prière personnelle, de trouver ses mots. Notre esprit s’égare, semble impuissant à former des phrases intelligibles. Trop vive, impatiente, la sensibilité brouille notre langage, le fait bredouiller. Et parfois, c’est la détresse qui nous réduit au silence… Dans tous les cas, le besoin et la nécessité d’adresser à Dieu, Père, Fils ou Esprit, à la Sainte Vierge et aux saints, une demande ou de rendre grâces se trouvent comme empêchés. Certes, le Destinataire, par définition, est toujours apte à traduire ce désordre, à recevoir notre misère jusque dans son expression la plus maladroite ou exsangue. Et l’Esprit, comme le dit saint Paul, a le don de « venir au secours de notre faiblesse », d’« intercéder pour nous en des gémissements ineffables » (Rm, 8, 26-27). Mais il peut se faire aussi que cet embarras nous laisse à l’écart, asséchés, sans voix, qu’il nous désespère de nous-mêmes, nous détournant de Celui qui peut entendre jusqu’à notre silence…

La littérature et toute la tradition depuis les premiers siècles, sans parler de la liturgie, nous offrent en abondance de quoi pallier cette impuissance, ce découragement. Il y a aussi, toujours disponibles, même si on a tendance à les négliger, la récitation du chapelet et la méditation du rosaire. Alors pourquoi ce Livret de prières du bienheureux John Henry Newman est-il si précieux ? En quoi vient-il si exactement compenser le désordre de notre pensée, sans faire un seul instant violence à notre esprit ? Comment des mots nés dans la conscience d’un homme singulier peuvent-il satisfaire si pleinement une autre conscience, dans un autre temps, un autre espace ? Une évidence : seule la parfaite association de l’universalité catholique et du dogme de la communion invisible des saints peut répondre à ces questions.

Choisies et rassemblées posthumément en 1893, ces prières ont été traduites il y a deux ans en français. Une prière pour chaque jour du mois : pour obtenir la sagesse, pour persévérer dans l’amour de Dieu, pour les défunts, les incroyants, pour l’Eglise ici bas et son unité ; prières d’adoration, d’abandon, pour honorer le Saint-Esprit, le Dieu immuable, le Sacré-Cœur, la Sainte Vierge… Prières du matin aussi, et du soir.

Ce qui est admirable et irremplaçable dans ces textes courts, c’est la parfaite, la miraculeuse simplicité et précision de l’expression. Comme si l’intelligence dogmatique entrait en consonance avec la sensibilité et la ferveur. Comme si la sensibilité et la piété devenaient elles-mêmes intelligence, raison. Comme si, enfin, notre embarras, nos maladresses, notre fatigue trouvaient le remède naturel d’une parole ouverte, mesurée, partagée, justement exprimée et audible en même temps qu’authentiquement intérieure.

Il faut parler, je crois, d’un velouté, d’une suavité de la pensée et de sa formulation. Il faut admirer le si juste agencement des mots, la régularité du souffle – même lorsque des chapitres dramatiques de l’existence sont en jeu. Le véritable abandon à Dieu donne assurément des ailes à la parole. De plus, nous sommes conduits, guidés. C’est cette libre et joyeuse soumission qui forme les mots, construit les phrases. Mots et phrases que notre volonté propre, notre raidissement sur et en nous-mêmes, nous font piteusement balbutier. Noël n’est pas à souhaiter au milieu d’opulents banquets mais au secret du cœur. De même, c’est dans un sobre silence intime que ces paroles trouvent à la fois sens et destination.

Patrick Kéchichian

John Henry Newman, Livret de prières, Ad Solem

Traduit (bilingue) de l’anglais par Pierre Lane et Grégory Solari

Préfacé par Grégory Solari