Dans l’œuvre de Philippe Jaccottet, les marges importent presque autant que le centre de la page. En fait, elles prolongent, dilatent, approfondissent ce centre. Le poème n’est pas une pointe isolée, un oasis au milieu du silence, une exception. L’écriture emprunte les chemins qui s’offrent à elle, ou qu’il lui faut tracer. On la dirait vagabonde si ce mot n’évoquait pas une sorte de dilettantisme. Et parmi ces chemins, ceux de la prose, de la notation discursive, constituent la base, l’environnement du poème. La lecture des autres poètes, et le travail de citation qui l’accompagne, ne forment pas l’envers du décor : ils sont une inspiration et une respiration. Oui, une dilatation. « Nous voyons monter, écrivait Jean Starobinski à propos de la démarche de Jaccottet, comme à travers des étagements successifs, un chemin patient qui se dirige vers la possibilité du poème. » Cette « possibilité », qui est aussi une patience, est présente, notamment, à chaque page des trois volumes de La Semaison (Gallimard, 1984-2001). Mais la publication des « Carnets » est soumise à un certains nombre de règles implicites. On choisit, on élague, on compose…
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Chroniques d’écrivains- Taches de soleil, ou d’ombre de Philippe Jaccottet Patrick Kéchichian
- François Taillandier, romancier des temps obscurs Jean-Marc Bastière
- On ira tous au paradis François Taillandier
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Le moins que l’on puisse dire, c’est que le livre de Michel Laval sur les derniers jours de Charles Péguy, qui furent aussi les premiers de la guerre 14-18, n’invite pas à la réserve, au jugement nuancé… Qualifier ces pages de surprenantes et bouleversantes, ou d’admirables, ce n’est faire aucun excès de langage. Oui, c’est une évidence : il ne nous est pas donné tous les jours de découvrir un tel livre.Comme 14 de Jean Echenoz – paru l’an dernier chez Minuit –, le livre commence le 1er août 1914, lorsque le tocsin annonce le début de la guerre, et, pour le lendemain, la mobilisation générale. Charles Péguy est à sa table de travail, poursuivant la rédaction de sa Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, qu’il ne terminera jamais, ni même la phrase qu’il avait commencée. Il prend congé de ses proches, passe voir Bergson à qui il demande de prendre soin de sa femme et de ses enfants. En cas de malheur. Tous les témoignages l’affirment, et les propres lettres que Péguy expédiera du front : il est à la fois d’un grand calme et dans un état d’exaltation intérieure constante. Il parle de « grande paix », et même d’« enchantement » ; « vingt ans d’écume et de barbouillage ont été lavés instantanément », affirme-t-il. Le 15 août, il assiste, dans la petite église de Loupmont, à la messe de l’Assomption, « tout tendu “d’attention profonde au drame liturgique” ». Lire la suite »
Posté le 11 janvier 2013 par Patrick Kéchichian
Dans la littérature du XXe siècle, Max Jacob est difficile à situer. Par commodité, on le marginalise. Il ne tient dans aucune case. Quand on le regarde, on dirait qu’il tremble. Quand on veut le situer, il se déplace, semble hésiter entre le post-symbolisme et le surréalisme, entre Rimbaud ou Apollinaire et la spiritualité christique. En fait, il dépasse toutes ces différences et ces fausses querelles pour rester foncièrement et comme naturellement moderne, près de ses amis Pierre Reverdy et surtout Picasso. La fantaisie, chez lui, ne contredit pas le plus grand sérieux, ne dissimule pas la gravité – au contraire. Juif converti à un catholicisme de tendance doloriste et hanté par le péché, il suit sa pente avec une intuition souvent fulgurante. Ainsi, au moment de son arrestation en février 1944 et de son transfert au camp de Drancy (il y meurt de congestion le 5 mars, ce qui lui épargne la chambre à gaz d’Auschwitz), il a cette réflexion, admirable de profondeur : « Le moment du mépris et des persécutions est arrivé : à moi d’en profiter. »« Les poèmes qu’il écrit sont si drôles qu’on le prend pour un bouffon, / mais la déchirure de sa vie est dedans cachée sous un double fond », écrit Guy Goffette en préface au remarquable volume de la collection « Quarto » (mais cela aurait mérité une « Pléiade »), conçu par Antonio Rodriguez. De cette conscience « terriblement perspicace et constamment blessée », comme la qualifie l’éditeur, va naître une œuvre foisonnante, toujours en effervescence, en prose, en poésie, en fragments et en méditations. Divisé en quatre périodes, plus une pour les posthumes, accompagné de toutes les explications nécessaires, ce volume rend largement justice à ce foisonnement. Beaucoup d’inédits ou de textes peu connus enrichissent l’ensemble. Citons ces lignes, tirées d’un récit de la conversion, datant de 1939 (trente donc après l’événement intérieur) et publié en 1951 : « Il y avait sur mon mur un Hôte. Je tombai à genoux, mes yeux s’emplirent de larmes soudaines. Un ineffable bien-être descendit sur moi, je restai immobile, sans comprendre. J’eux instantanément la notion que je n’avais jamais été qu’un animal, que je devenais un homme. Un animal timide. Un homme libre. Instantanément aussi, dès que mes yeux eurent rencontré l’Etre Ineffable, je me sentis déshabillé de ma chair humaine, et deux mots simplement m’emplissaient : MOURIR, NAÎTRE… »
Jean Cocteau a trouvé les mots les plus justes pour parler de son ami au moment où il tenta, en vain, de le sauver : « … La poésie l’habite et s’échappe de lui, par sa main, sans qu’il le veuille. Avec Apollinaire, il a inventé une langue qui survole notre langue et qui exprime les profondeurs (…) Je salue sa noblesse, sa sagesse, sa grâce inimitable, son prestige secret… »
Patrick Kéchichian
Posté le 5 octobre 2012 par Patrick Kéchichian
Pour peindre la guerre de 14-18, pour la donner à voir et à ressentir, on ne peut faire moins qu’une fresque ou qu’un roman-fleuve. A la démesure de la réalité doit logiquement correspondre celle des moyens et de l’imagination du romancier ou du peintre… Jean Echenoz, fidèle à lui-même, à sa méthode – qui est plutôt une intuition cultivée, aiguisée, depuis plus de trente ans –, prend le contre-pied de cette idée. Au lieu de calculer le recul qui lui serait nécessaire pour envisager une scène aussi large, intense et diverse, il s’approche, se concentre, détache des fragments, des détails, les assemblent avec art pour qu’ils prennent tout leur sens. Ainsi en cent vingt pages à peine, avec une extrême économie de la narration, il parvient à suggérer sensiblement, sans pathos, cette démesure, l’absurdité et toute l’horreur de la guerre.Aux premières pages du livre, nous sommes sous le soleil d’août, en Vendée, un samedi. Anthime est à vélo pour une escapade ; sur le porte-bagage un gros livre. Puis, lorsque le jeune homme arrive sur une butte, il voit des lumières anormales, entend sonner les cloches de toutes les églises à la fois. « D’instinct », il reconnaît le bruit du tocsin. Et « vu l’état présent du monde », cela « signifiait à coup sûr la mobilisation ». Il revient alors précipitamment chez lui, avant d’aller rejoindre son régiment. Dans un cahot, le livre tombe du vélo et s’ouvre « pour se retrouver à jamais seul sur le bord du chemin, reposant à plat ventre sur l’un de ses chapitres intitulé Aures habet, et non audiet » : c’est le titre d’un chapitre au début de Quatrevingt-treize de Victor Hugo, où sonne aussi le tocsin que l’on voit plus encore qu’on ne l’entend… A partir de ce détail minuscule et de cette citation du Psaume 115 et d’Isaïe (« Ils ont des oreilles et n’entendent pas »), l’histoire peut se déployer, le conflit peut commencer : dans le silence propre à une tragédie qui dépasse l’entendement et toute parole.
Dans les immenses misères de la guerre, Echenoz trace des lignes romanesques qui semblent minces et frêles, presque tremblantes. L’assurance de l’écrivain n’est jamais ostentatoire, mais elle est évidente. Ses portraits ne s’embarrassent d’aucune épaisseur psychologique. Le nom des personnages – Padioleau, Bossis, Arcenel –, et quelques brefs éléments de portrait, suffisent à les caractériser. Ils se déplacent sur ces lignes qui seront aussi courtes que leurs destins. A la fin du roman, on arrive au terme des quatre années de conflit. Les morts et les vivants ont accompli la tâche qui leur était assignée. En un paragraphe, les rescapés sont de retour.
En lisant ces pages superbes, j’ai songé à plusieurs reprises à un autre récit de cette guerre, écrit par un témoin direct avant même la fin des hostilités : Le Guerrier appliqué de Jean Paulhan. Même étrangeté et évidence, égale volonté de montrer l’os plutôt que la chair, de tenir à distance les mots et les phrases trop bruyants. Même si le récit d’apprentissage de Paulhan est écrit sur le monde subjectif, ce que les deux auteurs parviennent à montrer, c’est l’homme dans sa nudité et sa misère.
Patrick Kéchichian
Posté le 13 août 2012 par Patrick Kéchichian
Que l’on me permette de désobéir à l’usage – un peu sot à vrai dire – qui veut que l’on conseille des ouvrages légers et frivoles durant les vacances. Le livre dont je veux dire un mot aujourd’hui, et recommander la lecture au cœur de l’été, est grave, construit sur le souvenir d’un terrible deuil et de la tristesse démesurée qui l’accompagne : l’assassinat de six enfants, camarades du narrateur, un jour du printemps 1962, juste avant l’indépendance de l’Algérie, dans les Aurès – « la montagne » qui donne son titre au récit. Jean-Noël Pancrazi a, plusieurs fois déjà, évoqué ce pays où il est né. On se souvient notamment de Madame Arnoul (Gallimard, 1995). Mais il y avait encore, au fond de la mémoire, ce point de douleur silencieuse, que l’écriture demeurait impuissante à restituer, à porter à la lumière et à la lisibilité. Et puis un jour, cela devient possible et l’écriture semble naître de ce nœud même d’impossibilité. Comme si tout avait décanté. Comme si, toutes larmes versées, on pouvait enfin parler – pour de vrai.La brièveté du livre ne doit pas tromper. C’est le poids énorme d’un souvenir d’une violence inouïe, avec ses ramifications dans la suite de l’existence, qui est ramassé, cristallisé dans ce volume. Le contexte historique est évidemment présent, mais comme assourdi par l’événement immédiat et aveuglant, indicible jusqu’à ce livre. La conscience du narrateur retrouve les sentiments éprouvés par l’enfant de treize ans qu’il était alors, témoin et acteur de la tragédie. Et d’abord l’immense, muette culpabilité d’avoir, par miracle, échappé au piège qui conduisit à ce massacre des innocents. Il cite, mais sans s’y arrêter, comme on peint un décor, la guerre et cette « haine qui circulait partout », cette suspicion généralisée entre les communautés. Les victimes sont partout, dans les deux camps, celui des Algériens luttant pour leur indépendance, celui des pieds-noirs qui doivent quitter précipitamment leur terre, leur montagne. Pour ces derniers, c’est l’exil forcé, avec la Méditerranée mais vue de l’autre rive, d’une « autre montagne ». Le père du narrateur doit abandonner sa minoterie, après avoir, quelque temps encore, résisté…
Mais ce que Jean-Noël Pancrazi donne à ressentir admirablement, presque physiquement, au-delà des circonstances, ce sont les blessures inguérissables laissées par celles-ci dans sa conscience d’enfant, puis d’adulte – mais c’est la même. La vie entière est marquée, et il ne faut surtout pas le déplorer, chercher à s’abstraire, à s’enivrer d’oubli. Une piété se dessine à l’égard de ce passé, de ses figures, celles des parents, et surtout celles des six enfants montant, joyeux et confiants, dans le camion qui les mène vers l’horreur. Et à la dernière page du récit, ces mots stupéfiants d’audace et de justesse : « … c’est comme s’ils étaient sauvés. »
En lisant les longues phrases de Pancrazi, nullement sinueuses mais au contraire précises, attentives, jusque dans la douleur la plus déchirante, je constate à nouveau cette évidence : c’est l’art de l’écrivain qui importe, c’est lui qui agence et compose les phrases ; une grammaire du sentiment, de l’émotion (mot tant galvaudé) apparaît alors avec netteté sur la page. Et le lecteur exprime sa reconnaissance.
Patrick Kéchichian
Posté le 18 mai 2012 par Patrick Kéchichian
Ce n’est pas faire injure au remarquable travail d’Henri Tincq que d’évoquer d’abord l’image qui ouvre le cahier iconographique de son livre. On y voit le visage du cardinal Lustiger en plan rapproché. Il porte sur l’épaule la Croix du Vendredi saint. Nous sommes au milieu des années 1980, sur les marches du Sacré-Cœur de Montmartre, à Paris. Avec des centaines de fidèles, j’ai suivi plusieurs fois ce Chemin de Croix. Et je me souviens avoir été frappé par la gravité douloureuse et la concentration de ce visage.Jean-Marie Lustiger méritait cette biographie. Henri Tincq, auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le catholicisme et qui dirigea longtemps la rubrique religieuse du Monde, était le mieux placé pour la conduire. Il faut saluer et recommander son ouvrage qui tient un parfait équilibre entre l’histoire du second XXe siècle – héritière directe de la guerre mondiale et de la Shoah – et la vie d’un homme remarquable, marqué au plus profond de son être et de sa chair par cette histoire.
Né juif à Paris en 1926, converti au catholicisme en 1940, Aron Lustiger vit sa mère, Gisèle, déportée à Drancy puis à Auschwitz où elle mourut en 1943. Ordonné prêtre en 1954, directeur du centre Richelieu de la Sorbonne, curé de Sainte-Jeanne de Chantal à Paris, il fut nommé évêque d’Orléans en 1979 par Jean-Paul II puis, en 1981, archevêque de Paris. Créé cardinal deux ans plus tard, élu à l’Académie française en 1995 au fauteuil du cardinal Decourtray, il meurt en août 2007. Ses obsèques à Notre-Dame de Paris le 10 août, associeront étroitement, selon la volonté explicite du défunt, sa double identité, juive et chrétienne.
Ce qu’Henri Tincq nous donne à comprendre, avec honnêteté, équité, et sans verser dans l’hagiographie, c’est, bien sûr, un homme et son destin. Mais on ne peut en rester là. Il faut immédiatement sauter le pas. Le cardinal Lustiger, personnalité certes remarquable, avec un fort caractère, une intelligence aussi vive que sa foi, est d’abord un homme d’Eglise et donc – pas de retard, d’atermoiement – un homme de Dieu. C’est à partir de cette donnée centrale que la vraie compréhension commence, au-delà des singularités psychologiques et des circonstances extérieures. C’est rapportée à ce centre que sa personnalité peut et doit être interrogée, analysée. Et ce que démontrent les différents épisodes de la vie de Jean-Marie Lustiger c’est précisément la puissance d’attraction de ce centre – du Christ donc.
Henri Tincq détaille comme il convient la mission qui fut celle du cardinal Lustiger en ses différentes fonctions. Doué d’un grand sens de l’organisation et de l’autorité, il savait imposer ce qu’il croyait juste et bon pour l’Eglise et le service des chrétiens. Pour la première fois peut-être dans le catholicisme français, il affirma avec force que le vieux clivage entre tradition et modernité n’était pas inéluctable, que les blocages ancestraux n’étaient pas un destin de la religion, qu’il ne fallait pas fuir ou honnir le monde sécularisé…
Mais l’essentiel, le centre du centre si j’ose dire, est dans le rapport du prélat avec ses origines juives. Là aussi, il ne faut prendre le cas personnel que pour aussitôt le dépasser. Celui qui se disait « juif baptisé » plus que converti, a incontestablement fait avancer les catholiques – avec la constante approbation du pape polonais Jean-Paul II – vers une plus juste compréhension du rapport entre les deux religions. Dans ce livre essentiel qu’est La Promesse (Parole et Silence, 2002), il livrait la plus belle méditation sur le « Mystère d’Israël » que l’on a pu lire depuis Jacques Maritain. Pour lui, pas de demi-mesure : on ne peut pas être disciple du Christ « si l’on ne reconnaît pas le don que Dieu a fait de façon irrévocable à Israël ». Dans l’affaire du carmel d’Auschwitz, qui commença en 1984, comme dans le texte de repentance pour les défaillances et les silences de l’Eglise de France à l’égard du nazisme qu’il fit lire à Drancy en septembre 1997, Jean-Marie Lustiger montra que cette question, à travers lui, devait bousculer tous les chrétiens. En cela, oui, sa parole et sa présence furent, pour reprendre le mot d’Henri Tincq, « prophétiques ».
Patrick Kéchichian
Henri Tincq, Jean-Marie Lustiger, Le cardinal prophète, éditions Grasset
Posté le 26 mars 2012 par Patrick Kéchichian
Jean Bastaire est un homme et un écrivain qu’il faut entendre aujourd’hui. Pas demain, aujourd’hui. Car même si sa voix est forte et déterminée, elle risque d’être noyée dans le brouhaha et la rumeur des opinions, des pensées qui n’en sont pas, des lieux communs désolants. Comme toujours, il parle et écrit en présence, dans la présence de son épouse décédée, Hélène. Une voix forte donc, mais pour dire quoi ? Et pour quel motif attache-t-il ce mot qui fait un peu peur, « insurrection », à la joie, à la délivrance et à la paix pascales ?Ce lien sous le signe de Pâque, l’auteur ne l’a pas inventé, il l’a lu, passionnément, dans les Saintes Ecritures bien sûr, mais aussi chez Péguy et Claudel qu’il connaît admirablement… Il l’a aussi ressenti aux tréfonds de lui-même, en vivant dans ce monde qui, souvent, le révolte, le scandalise, dans cette « société de squales à rendre jaloux tous les océans du monde, une société de prédateurs où tout ce qui entoure l’homme est une proie à dévorer par lui ». A ce scandale qu’il éprouve, Bastaire donne de beaux et puissants accents bloyens. Et justement Léon Bloy, lui aussi, constatait avec rage, pour reprendre les mots de Péguy, que « pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul devant Dieu » et que ce « qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger ». Et l’auteur de Notre jeunesse de rappeler « les anathèmes sur le riche, les effrayantes réprobations sur l’argent dont l’Evangile est comme saturé ».
Mais « l’insurgé pascal » ne peut se contenter de sa colère, la refermer comme un sac au-dessus de sa tête. L’indignation individuelle, à la lumière de cette Pâque, est presque un confort – ou un conformisme. Autre est cette « veille ardente » à laquelle je suis appelé. Chrétien, je ne suis pas seul. Je veux souvent l’ignorer, mais je n’existe que d’être avec mon prochain, mon semblable. Ce « pas vers l’autre », ce « désistement qui entame le démantèlement de moi », il me faut donc constamment les accomplir. Et c’est bien d’une conversion qu’il s’agit, d’un acte de foi, d’un témoignage. « Voilà l’homme nouveau qui naît du baptême, l’homme contraire à celui qui était avant, l’homme pour l’autre et non pour soi. » Si l’auteur se réfère à Nietzsche, c’est pour inverser l’énergie déployée par le philosophe : non pas la mort de Dieu mais la vie en Dieu. Non pas ma vie, mais notre vie.
Jean Bastaire n’hésite pas à aborder les sujets qui fâchent… Du sexe par exemple, il propose une vision positive et hardie, au-delà des clichés et des frilosités. De même, l’institution ecclésiale n’est pas pour lui un sujet tabou, ou une affaire entendue, placée sous le joug unique de la contrainte disciplinaire. Comme Emmanuel Levinas, il distingue avec raison le saint et le sacré, préférant le premier terme au second… On pourra bien sûr discuter ou même contester certaines affirmations, l’essentiel est de reconnaître dans sa pensée – et son écriture – l’énergie qui s’y déploie. Energie vitale, iconoclaste parfois, loin du cocon doucereux où l’on enferme le chrétien – ou il s’enferme lui-même. Dans le dernier chapitre, Bastaire est encore plus à son affaire : l’écologie, le christianisme cosmique et franciscain. Et à cette affaire, il y est depuis plus de vingt ans. C’est Péguy, là aussi, qui est invoqué – mais aussi Jean-Paul II et Benoît XVI, et encore Paul Claudel. Péguy donc : « On oublie trop que l’univers c’est la création, et le respect, non moins que la charité, doit s’étendre à toute créature. » Et l’insurgé ajoute, sans perdre son fil : « L’amour du prochain couvre tout l’univers, quels que soient les créatures qui l’animent. »
Jean Bastaire est le modèle de l’homme fidèle. Et c’est bien la fidélité qui lui fait élever la voix. Une voix forte qui se fait témoignage.

Patrick Kéchichian
Posté le 9 janvier 2012 par Patrick KéchichianSupplément à la vie de Barbara Loden, de Nathalie Léger
Heureux celui qui colle à son propre nom, à sa vie, que son identité ne trouble pas, qui fait un avec lui même, avec ses sentiments, ses désirs… Mais il n’en va pas toujours ainsi. Il était une fois, raconte Nathalie Léger, une femme très incertaine d’elle-même, au regard perdu, à l’âme vacante, aux rêves dévastés. Elle était américaine et se nommait Barbara Loden. Cependant, son incertitude grandissait, et elle collait de moins en moins au monde, à elle-même, aux autres. « Je n’étais rien. Je n’avais pas d’amis. Pas de talent. J’étais une ombre », disait-elle. Un jour, elle prit un nom de fiction, un simple prénom plutôt, Wanda, dont elle fit le titre d’un film, le seul qu’elle réalisa, en 1970. Evidemment, elle interpréta elle-même le personnage – puisqu’elle en était si proche. Le film reçut l’année suivante une récompense à Venise. Dix ans plus tard, elle mourut d’un cancer, à l’âge de 48 ans. Que dire de plus ? Ah oui, elle tourna dans quelques autres films et fut, peu de temps, la seconde épouse d’Elia Kazan. L’histoire aurait pu en rester là, et j’aurais alors cédé ma plume à un historien du cinéma.Mais très vite, Nathalie Léger a vu apparaître un troisième nom, le nom d’une femme encore plus obscure, Alma Malone, le modèle dont s’inspira Barbara pour créer Wanda. Mêlée, dix ans plus tôt, à un piteux braquage de banque, au cours duquel meurt son compagnon, « un certain Ansley », Alma est condamnée (avec un soulagement dont l’expression étonne les témoins), à vingt ans de prison ; elle est libérée sur parole dix ans plus tard, puis on perd sa trace.
Wanda est donc le nom imaginaire d’une rencontre entre des femmes de chair et d’esprit, d’espoir et d’errance : Alma et Barbara bien sûr mais aussi – surtout dirais-je – l’auteur, Nathalie Léger. Et puisque la couverture ne porte pas la mention « roman », ce sésame qui innocente par avance toute substitution d’identité, nous pouvons en déduire que le « je » qui s’y exprime est bien celui de l’auteur. Quelques détails autobiographiques et amorces de confidences finissent d’ailleurs de nous en convaincre.
Dans son précédent ouvrage, L’Exposition (POL, 2008), Nathalie Léger explorait déjà le très intense et très vide mystère d’une autre femme, image elle aussi, la comtesse de Castiglione qui passa pour l’une des plus belles de son temps – la seconde moitié du XIXe siècle.
« Je sais d’expérience qu’on accède à ceux qui sont morts en pénétrant dans un mausolée de papiers et d’objets, un lieu clos, comble et pourtant vide… » Ce vide, ou ce trop-plein, Nathalie Léger l’explore à nouveau avec une conscience fébrile et attentive, un intérêt qui ignore ses vrais motifs. Littéralement, je veux dire littérairement, emportée par son sujet – jusqu’en Amérique, sur les traces de ses modèles – elle interroge « l’excès et l’inachèvement ». Au terme du périple, il y a assurément un mur. « Elle qui n’allait nulle part, elle était prête à aller au pire… », écrit-elle d’Alma Malone.
Dans cette superposition des images, des visages plutôt, apparaît une sorte de contre-modèle mélancolique de la femme active, militante et désirante, forcément féministe. Cette femme-là fait de « l’indécision, de l’assujettissement » la seule manière possible d’être, acceptant « une solitude harassante, mais qui lui appartient ». Après avoir vu Wanda, Marguerite Duras, bien inspirée, maniant heureusement le paradoxe, mit le mot de « gloire » à la place de celui de « déchéance » : « …une gloire très très forte, très violente, très profonde. »
Patrick Kéchichian
Nathalie Léger, Supplément à la vie de Barbara Loden, éditions POL
Posté le 16 décembre 2011 par Patrick Kéchichian
L’INSU, Une pensée en suspens
de Pierre SauvanetUn objet philosophique non identifié. Ainsi pourrait-on définir ce livre dont le titre intrigue sans vraiment éclairer. Mais soyons rassurés : l’auteur, professeur d’esthétique, se met de notre côté… Il ne part pas gagnant, encore moins sachant. Confessant son ignorance, lui aussi cherche à comprendre. Au lieu d’avoir devant lui, un solide concept, une idée forte, à toute épreuve, il a un creux, un trou, un manque. Ce vide, auquel il donne un nom en forme de soustraction – « l’insu » –, n’est cependant pas hostile. Pas du tout. Il pourrait même être bienfaisant et miraculeusement opératoire. Cela mérite donc la plus grande attention.
« L’insu est un espace du dedans. L’insu ouvre, creuse, explore. » Ou bien : L’insu « a un statut d’outil méthodologique, non de réalité ontologique » ; ce « n’est pas une chose, mais une fonction »… Mais ce ne sont là que quelques tentatives de définition, parmi beaucoup, d’autres. En fait, tout le livre est un unique tâtonnement vers son objet – qui n’est lui-même que de résister à toute saisie, à toute réduction. Il est aussi une attente d’illumination – même s’il ne faut nullement soupçonner l’auteur d’une trouble attirance pour le mysticisme… « Jamais, plutôt la raison », affirme-t-il avec une belle vivacité. Je me suis amusé à souligner ces définitions, positives ou négatives, tout au long des cent vingt brefs chapitres qui se distribuent selon quatre parties. Les thèmes de ces parties marquant clairement un itinéraire. A les redire, nous nous mettons à notre tour en route vers quelque chose qui ressemble, sinon à la Sagesse, du moins à une sagesse – modeste, efficace, raisonnable, disponible. Mais pour avancer, il faut parler à la première personne…
1) « Je ne suis pas au centre de moi-même. » Première affirmation, qui entraine quelques conséquences que je n’ai pas fini d’explorer. D’où une forme de « gai savoir dépassé ». D’où un certain rapport à l’angoisse, etc. En somme, « l’insu est ma nuit philosophique », « l’insu est ma grotte, les phénomènes insus mes boyaux… »
2) Si l’on déplie le mot insu, on arrive au mot « instase », en tant qu’« intervalle », « chemin de traverse ». Cette nouvelle notion vient alors se cogner à l’« extase ». Les deux mots ne s’opposent pas mais désignent des réalités différentes. Alors que le second me mène dans un espace illusoire (pense l’auteur…), le premier reste du côté de ma vie ordinaire, visible, avérée : télévision, cinéma, cuisine, piscine, etc. Je prends alors conscience que les mots désignent parfois leur contraire ; il me suffit de les bien entendre… Ainsi, dans « indicible », il y a « cible » et dans « ineffable », « fable ». Bien, je progresse : « L’insu est incroyablement banal, quotidien – aussi banal et quotidien qu’un lavabo bouché ou un homme endormi. L’insu est de chaque instant, sans quoi la vie serait impossible. » Que je me le tienne pour dit.
3) Faites entrer la philosophie. Leibnitz par exemple : je ne peux réfléchir intégralement et à chaque instant tout ce que je pense ; il faut bien avancer, il faut bien, parfois, une « pensée qu’on laisse passer sans y penser… » D’où ceci : « L’insu est une simple modalité de la conscience de soi, qui précisément cherche par moment à s’échapper « de soi » afin de mieux gérer son propre rapport à soi… » Ou ceci, à un degré au-dessus : « L’insu est le mystère non mystique du moi qui n’est pas moi. »
4) A présent, il me faut traduire cette philosophie dans ma vie et répondre à la vieille question que se posait déjà Lénine : « Que faire ? » Car il y a bien, à toute cette affaire (cet « à faire » ?), un « enjeu éthique ». Quant au mot « insu », il peut à présent tomber dans le trou qu’il a lui-même creusé, ma seule fin (ce n’est pas moi qui parle), étant de « mieux vivre ».
Au terme de ce chemin de pensée, l’auteur, devenu une sorte d’ami, de proche – je n’ose dire de prochain – me conseille (il me voussoie) : je quitte mon propre ouvrage, « quittez-le de même ». Ah zut, j’avais encore tant de questions à lui poser !
Patrick Kéchichian
Posté le 28 octobre 2011 par Patrick Kéchichian
Lire n’est pas une activité de loisir. Lorsqu’elle le devient, lorsqu’elle est ainsi perçue, tout le sérieux de la littérature est bradé. Mais c’est aussi la vie qui se trouve solidairement diminuée, amputée d’une dimension essentielle. – Pourquoi établissez-vous ce lien ? Nous ne parlons que des livres, il me semble ? D’ailleurs, ne dit-on pas que la vraie vie est ailleurs ? – C’est justement toute la question : pour saisir la « vraie vie », pour tenter de s’y repérer, de tenir debout et de marcher dignement, la littérature (au sens large, pas seulement le roman) est indispensable. Pour avancer dans la nuit, on a besoin de torches, de lumière. De même, la vie demande à être éclairée, à devenir, autant qu’il est possible et permis, lisible. Si l’on ne conçoit pas ce lien comme une nécessité, alors oui, on pourra considérer la lecture comme une activité distrayante, au même titre que la danse de salon ou la console de jeux.Au-delà des préférences qu’il affiche, au-delà même des analyses qu’il avance, le grand mérite de Bertrand Leclair, dans son essai, est d’affirmer ce lien indissoluble entre la vie, sa vie, et la littérature. Plus précisément, comme le titre de son livre l’indique,
entre les « temps » de cette vie et les œuvres qui ont pu les marquer. Un lien vivant et – pour l’auteur comme pour les lecteurs qui en auront fait l’expérience – salvateur. Le mot de « salut », Bertrand Leclair l’emploie d’ailleurs lui-même, précisant qu’on peut l’entendre de plusieurs manières. Oui, les livres, des livres, peuvent nous sauver de maints périls, de tous les vides de l’existence, nous faire grandir, nous éclairer, nous enrichir, au sens fort du terme – qui n’est pas celui de la menue monnaie… « Je veux interroger, non pas l’essence, mais les puissances de la littérature », écrit d’emblée Leclair. Immédiat accord, bien sûr, avec ce programme, même si l’on peut défendre l’idée d’une intime proximité de ces « puissances » et de cette « essence ». D’ailleurs, un peu plus loin, l’auteur affirme chercher « l’âme des livres », en tant qu’ils ont marqué et construit sa propre âme.Car à côté du mérite dont je viens de parler, il en est un autre, plus secret, qui regarde justement l’âme d’un homme. Un homme parmi les autres certes, mais en même temps unique et irremplaçable – comme tous les autres. Pour se caractériser, pour se montrer, pour n’être pas aveugle à lui-même, Bertrand Leclair a choisi de prendre, ou plutôt de reprendre les livres qui ont, comme on dit, marqué sa vie, de l’enfance à l’âge adulte. Des livres qui l’ont « inventé », pour reprendre son propre verbe. De Socrate à Proust, le chemin est tout sauf académique. Les seules hiérarchies admises étant celles qu’on se forge soi-même et pour soi-même. L’Aragon d’Aurélien, Sartre (« L’Enfance d’un chef »), Céline (« La Trilogie allemande »), Jack London (Martin Eden), mais aussi Mallarmé levant un toast funèbre au secret et flamboyant Villiers de L’Isle-Adam, ou Histoire d’O ; et encore, plus près de nous, Piotr Rawicz, Frédéric Berthet, Hélène Cixous… « Oui, le miroir que me tend le livre [Leclair parle d’Aurélien] est plus fort que moi, j’oublie le cadre, je n’y vois plus que ma propre vie en vérité, enfin éclaircie, sinon élucidée. »
Le beau livre de Bertrand Leclair, nous démontre que lire fait vivre, et aussi, parfois, écrire. Il suggère que les mots ne servent pas seulement, pas d’abord, à communiquer, mais à parler et à se parler.

On pourra compléter la lecture de Dans les rouleaux du temps par celle d’un autre livre, point trop éloigné de celui de Leclair. Jacques Dubois est un universitaire belge, spécialiste notamment de Simenon. Ses Figures du désir, mesurent la capacité de certaines héroïnes de romans (de Balzac, Proust, Aragon à Simenon ou Jean-Philippe Toussaint) à susciter chez le lecteur un mouvement quasiment amoureux… Une manière d’ajouter, après vivre et lire, un troisième verbe, qui fédère les deux autres : aimer.
Patrick Kéchichian
Dans les rouleaux du temps, de Bertrand Leclair, Flammarion.
Figures du désir. Pour une critique amoureuse, de Jacques Dubois, Les Impressions nouvelles.
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