Dans l’œuvre de Philippe Jaccottet, les marges importent presque autant que le centre de la page. En fait, elles prolongent, dilatent, approfondissent ce centre. Le poème n’est pas une pointe isolée, un oasis au milieu du silence, une exception. L’écriture emprunte les chemins qui s’offrent à elle, ou qu’il lui faut tracer. On la dirait vagabonde si ce mot n’évoquait pas une sorte de dilettantisme. Et parmi ces chemins, ceux de la prose, de la notation discursive, constituent la base, l’environnement du poème. La lecture des autres poètes, et le travail de citation qui l’accompagne, ne forment pas l’envers du décor : ils sont une inspiration et une respiration. Oui, une dilatation. « Nous voyons monter, écrivait Jean Starobinski à propos de la démarche de Jaccottet, comme à travers des étagements successifs, un chemin patient qui se dirige vers la possibilité du poème. » Cette « possibilité », qui est aussi une patience, est présente, notamment, à chaque page des trois volumes de La Semaison (Gallimard, 1984-2001). Mais la publication des « Carnets » est soumise à un certains nombre de règles implicites. On choisit, on élague, on compose…
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Chroniques d’écrivains- Taches de soleil, ou d’ombre de Philippe Jaccottet Patrick Kéchichian
- François Taillandier, romancier des temps obscurs Jean-Marc Bastière
- On ira tous au paradis François Taillandier
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Comme Aragon auquel il a consacré un essai, François Taillandier est un écrivain des métamorphoses. Après sa « grande intrigue » en cinq volumes, – une exploration de plusieurs décennies d’évolution de la société occidentale à travers des personnages liés par des parentés familiales -, on pouvait croire, après cette longue course solitaire, qu’il était parvenu au bout d’un chemin : celui de l’interrogation romanesque du réel contemporain. Et bien, loin d’être essoufflé, ce marathonien des lettres nous surprend en s’engageant dans un cycle de fiction d’une toute autre inspiration.Autant le dire d’emblée : c’est une grande et belle réussite. Si la vraie littérature ne se confond pas avec la contemplation, elle nous en rapproche, nous aide à mieux respirer, à nous extirper des pressions et des suffocations de l’immédiateté. Cette fois-ci, c’est l’Histoire que le romancier interroge, une époque lointaine, méconnue, un temps d’angoisse et de malheur, celle où l’ancien monde n’est plus et où le nouveau n’est pas encore advenu.
Il s’agit du VIe de notre ère. L’empire romain d’Occident n’a plus d’existence, survit comme un fantôme au-dessus de ruines. Celui d’Orient prétend encore exercer sa férule, mais la réalité du pouvoir lui échappe en partie, car les « Barbares », par vagues conquérantes, s’implantent, eux, sur le terres de Gaule, d’Espagne et d’Italie, se mêlant sans se fondre encore aux populations locales désorientées. Constantinople, en réalité, se préoccupe de ses propres intérêts immédiats, lutte contre d’autres menaces sur ses flancs. Deux aires culturelles s’éloignent insensiblement l’une de l’autre. Les chrétiens, eux, se déchirent en querelles théologiques sur la vraie nature du Christ. A Ravenne, le roi ostrogoth Théodoric, sans doute brutal et mal dégrossi mais fasciné par le rayonnement durable d’une culture de l’écrit, règne sur la péninsule…
Lire la suite »Posté le 25 mars 2013 par François Taillandier
On aurait tort de voir comme une insolence facile On ira tous au paradis – Croire en Dieu rend-il crétin ?, titre et sous-titre du bref essai que vient de publier Emmanuel Jaffelin, qui est professeur de philosophie. C’est un ouvrage réjouissant et très intelligent qui fait le point sur un sujet capital : la possibilité intellectuelle (ou non) d’être croyant aujourd’hui. Précisons d’emblée que l’auteur répond par l’affirmative.L’essai se divise en trois parties intitulées « Dieu expire », « Dieu respire », « Dieu inspire ». Dans la première, il évoque les deux « putsch » qui ont tenté d’en finir avec lui. Le putsch des philosophes (qui n’est pas nouveau puisque il commence avec Thalès et se prolonge jusqu’à Marx, Nietzsche et Freud) ; plus récemment le putsch de la marchandise, qui prétend instaurer le paradis par la consommation (mais fait du même coup de chacun de nous un objet utilisable et consommable, y compris en chacun de ses organes).
Lire la suite »Posté le 25 février 2013 par Patrick KéchichianTué à l’ennemi, La dernière guerre de Charles Péguy de Michel Laval
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le livre de Michel Laval sur les derniers jours de Charles Péguy, qui furent aussi les premiers de la guerre 14-18, n’invite pas à la réserve, au jugement nuancé… Qualifier ces pages de surprenantes et bouleversantes, ou d’admirables, ce n’est faire aucun excès de langage. Oui, c’est une évidence : il ne nous est pas donné tous les jours de découvrir un tel livre.Comme 14 de Jean Echenoz – paru l’an dernier chez Minuit –, le livre commence le 1er août 1914, lorsque le tocsin annonce le début de la guerre, et, pour le lendemain, la mobilisation générale. Charles Péguy est à sa table de travail, poursuivant la rédaction de sa Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, qu’il ne terminera jamais, ni même la phrase qu’il avait commencée. Il prend congé de ses proches, passe voir Bergson à qui il demande de prendre soin de sa femme et de ses enfants. En cas de malheur. Tous les témoignages l’affirment, et les propres lettres que Péguy expédiera du front : il est à la fois d’un grand calme et dans un état d’exaltation intérieure constante. Il parle de « grande paix », et même d’« enchantement » ; « vingt ans d’écume et de barbouillage ont été lavés instantanément », affirme-t-il. Le 15 août, il assiste, dans la petite église de Loupmont, à la messe de l’Assomption, « tout tendu “d’attention profonde au drame liturgique” ». Lire la suite »
Posté le 11 janvier 2013 par Patrick Kéchichian
Dans la littérature du XXe siècle, Max Jacob est difficile à situer. Par commodité, on le marginalise. Il ne tient dans aucune case. Quand on le regarde, on dirait qu’il tremble. Quand on veut le situer, il se déplace, semble hésiter entre le post-symbolisme et le surréalisme, entre Rimbaud ou Apollinaire et la spiritualité christique. En fait, il dépasse toutes ces différences et ces fausses querelles pour rester foncièrement et comme naturellement moderne, près de ses amis Pierre Reverdy et surtout Picasso. La fantaisie, chez lui, ne contredit pas le plus grand sérieux, ne dissimule pas la gravité – au contraire. Juif converti à un catholicisme de tendance doloriste et hanté par le péché, il suit sa pente avec une intuition souvent fulgurante. Ainsi, au moment de son arrestation en février 1944 et de son transfert au camp de Drancy (il y meurt de congestion le 5 mars, ce qui lui épargne la chambre à gaz d’Auschwitz), il a cette réflexion, admirable de profondeur : « Le moment du mépris et des persécutions est arrivé : à moi d’en profiter. »« Les poèmes qu’il écrit sont si drôles qu’on le prend pour un bouffon, / mais la déchirure de sa vie est dedans cachée sous un double fond », écrit Guy Goffette en préface au remarquable volume de la collection « Quarto » (mais cela aurait mérité une « Pléiade »), conçu par Antonio Rodriguez. De cette conscience « terriblement perspicace et constamment blessée », comme la qualifie l’éditeur, va naître une œuvre foisonnante, toujours en effervescence, en prose, en poésie, en fragments et en méditations. Divisé en quatre périodes, plus une pour les posthumes, accompagné de toutes les explications nécessaires, ce volume rend largement justice à ce foisonnement. Beaucoup d’inédits ou de textes peu connus enrichissent l’ensemble. Citons ces lignes, tirées d’un récit de la conversion, datant de 1939 (trente donc après l’événement intérieur) et publié en 1951 : « Il y avait sur mon mur un Hôte. Je tombai à genoux, mes yeux s’emplirent de larmes soudaines. Un ineffable bien-être descendit sur moi, je restai immobile, sans comprendre. J’eux instantanément la notion que je n’avais jamais été qu’un animal, que je devenais un homme. Un animal timide. Un homme libre. Instantanément aussi, dès que mes yeux eurent rencontré l’Etre Ineffable, je me sentis déshabillé de ma chair humaine, et deux mots simplement m’emplissaient : MOURIR, NAÎTRE… »
Jean Cocteau a trouvé les mots les plus justes pour parler de son ami au moment où il tenta, en vain, de le sauver : « … La poésie l’habite et s’échappe de lui, par sa main, sans qu’il le veuille. Avec Apollinaire, il a inventé une langue qui survole notre langue et qui exprime les profondeurs (…) Je salue sa noblesse, sa sagesse, sa grâce inimitable, son prestige secret… »
Patrick Kéchichian
Posté le 3 novembre 2012 par Jean-Marc Bastière
Art premier éternellement vivant, la poésie s’abreuve à la source sacrée des mots. Le jour où, reléguée au musée, on ne l’atteindra plus que dans une vitrine, c’est le mort qui fixera le vivant de ses yeux vides. Sans elle, – quelle que soit sa forme, poème, psaume, mélopée… -, nous dépérissons. Laissée à elle-même, elle subsiste, inaltérable, comme une gemme dans l’humus.C’est ce destin, aussi souverain que secret, du verbe traversant l’histoire – celle de l’âme, du monde, du Ciel – qui transparaît à travers le nouveau recueil de Jean-Pierre Denis.
Nous retrouvons la même densité intérieure que Dans l’éblouissant oubli – son précédent ouvrage dont une mystérieuse « disparue » formait la trame –, mais élargie à la dimension cosmique du drame humain.
Comme l’acier se frottant au diamant, la prose peut-elle exprimer le poétique ? Elle peut au moins le faire voir, entendre, ressentir.
Désignons-la, alors, cette parole : « Courant de récit en récit / Toujours neuve toujours / Buissonnant de la geste profonde. »
A-t-elle surgi parmi ces choses cachées depuis la « fondation du monde », avec « L’éclat du couteau archaïque / Qui tombe sur la chair comme l’orage » ?
Ou s’ébattait-elle avec la Sagesse dans la clarté originelle, « La marque d’où s’élance le temps / Séparant à jamais le ciel et la terre / Sortant du vide et de l’informe ».
Parvenue au bout des tribulations, se dessèche-t-elle, dans un silence froid, au pied des idoles ? Car « Aujourd’hui combien de langues / Dont peu à peu sombrent les mots / Dissous dans le grand tintamarre ».
Si elle nous déserte, nous survivons, dévitalisés, barbares sans nom, parmi les ruines : « La prison elle est en toi / la prison est d’être seul en soi / sans aucun regard pour t’aimer ».
Quant à ses serviteurs, « Pieusement agenouillés / Ils trafiquent à leur guise / La menue monnaie des certitudes », ils « La défigurent de leurs mièvreries ». Visitation, consécration, manducation… si humble est la parole qu’elle mendie notre participation : « Quelle réelle présence / Sans la nôtre quelle vie / quel dieu sans notre faim ? ».
Avec la violence salvatrice de l’amour, ces psaumes de la parole claquent la porte de nos tombeaux confortables pour faire entrer le vent cinglant de la vie. Le souffle même, il est vrai, est parole.
Jean-Marc Bastière
Posté le 5 octobre 2012 par Patrick Kéchichian
Pour peindre la guerre de 14-18, pour la donner à voir et à ressentir, on ne peut faire moins qu’une fresque ou qu’un roman-fleuve. A la démesure de la réalité doit logiquement correspondre celle des moyens et de l’imagination du romancier ou du peintre… Jean Echenoz, fidèle à lui-même, à sa méthode – qui est plutôt une intuition cultivée, aiguisée, depuis plus de trente ans –, prend le contre-pied de cette idée. Au lieu de calculer le recul qui lui serait nécessaire pour envisager une scène aussi large, intense et diverse, il s’approche, se concentre, détache des fragments, des détails, les assemblent avec art pour qu’ils prennent tout leur sens. Ainsi en cent vingt pages à peine, avec une extrême économie de la narration, il parvient à suggérer sensiblement, sans pathos, cette démesure, l’absurdité et toute l’horreur de la guerre.Aux premières pages du livre, nous sommes sous le soleil d’août, en Vendée, un samedi. Anthime est à vélo pour une escapade ; sur le porte-bagage un gros livre. Puis, lorsque le jeune homme arrive sur une butte, il voit des lumières anormales, entend sonner les cloches de toutes les églises à la fois. « D’instinct », il reconnaît le bruit du tocsin. Et « vu l’état présent du monde », cela « signifiait à coup sûr la mobilisation ». Il revient alors précipitamment chez lui, avant d’aller rejoindre son régiment. Dans un cahot, le livre tombe du vélo et s’ouvre « pour se retrouver à jamais seul sur le bord du chemin, reposant à plat ventre sur l’un de ses chapitres intitulé Aures habet, et non audiet » : c’est le titre d’un chapitre au début de Quatrevingt-treize de Victor Hugo, où sonne aussi le tocsin que l’on voit plus encore qu’on ne l’entend… A partir de ce détail minuscule et de cette citation du Psaume 115 et d’Isaïe (« Ils ont des oreilles et n’entendent pas »), l’histoire peut se déployer, le conflit peut commencer : dans le silence propre à une tragédie qui dépasse l’entendement et toute parole.
Dans les immenses misères de la guerre, Echenoz trace des lignes romanesques qui semblent minces et frêles, presque tremblantes. L’assurance de l’écrivain n’est jamais ostentatoire, mais elle est évidente. Ses portraits ne s’embarrassent d’aucune épaisseur psychologique. Le nom des personnages – Padioleau, Bossis, Arcenel –, et quelques brefs éléments de portrait, suffisent à les caractériser. Ils se déplacent sur ces lignes qui seront aussi courtes que leurs destins. A la fin du roman, on arrive au terme des quatre années de conflit. Les morts et les vivants ont accompli la tâche qui leur était assignée. En un paragraphe, les rescapés sont de retour.
En lisant ces pages superbes, j’ai songé à plusieurs reprises à un autre récit de cette guerre, écrit par un témoin direct avant même la fin des hostilités : Le Guerrier appliqué de Jean Paulhan. Même étrangeté et évidence, égale volonté de montrer l’os plutôt que la chair, de tenir à distance les mots et les phrases trop bruyants. Même si le récit d’apprentissage de Paulhan est écrit sur le monde subjectif, ce que les deux auteurs parviennent à montrer, c’est l’homme dans sa nudité et sa misère.
Patrick Kéchichian
Posté le 13 août 2012 par Patrick Kéchichian
Que l’on me permette de désobéir à l’usage – un peu sot à vrai dire – qui veut que l’on conseille des ouvrages légers et frivoles durant les vacances. Le livre dont je veux dire un mot aujourd’hui, et recommander la lecture au cœur de l’été, est grave, construit sur le souvenir d’un terrible deuil et de la tristesse démesurée qui l’accompagne : l’assassinat de six enfants, camarades du narrateur, un jour du printemps 1962, juste avant l’indépendance de l’Algérie, dans les Aurès – « la montagne » qui donne son titre au récit. Jean-Noël Pancrazi a, plusieurs fois déjà, évoqué ce pays où il est né. On se souvient notamment de Madame Arnoul (Gallimard, 1995). Mais il y avait encore, au fond de la mémoire, ce point de douleur silencieuse, que l’écriture demeurait impuissante à restituer, à porter à la lumière et à la lisibilité. Et puis un jour, cela devient possible et l’écriture semble naître de ce nœud même d’impossibilité. Comme si tout avait décanté. Comme si, toutes larmes versées, on pouvait enfin parler – pour de vrai.La brièveté du livre ne doit pas tromper. C’est le poids énorme d’un souvenir d’une violence inouïe, avec ses ramifications dans la suite de l’existence, qui est ramassé, cristallisé dans ce volume. Le contexte historique est évidemment présent, mais comme assourdi par l’événement immédiat et aveuglant, indicible jusqu’à ce livre. La conscience du narrateur retrouve les sentiments éprouvés par l’enfant de treize ans qu’il était alors, témoin et acteur de la tragédie. Et d’abord l’immense, muette culpabilité d’avoir, par miracle, échappé au piège qui conduisit à ce massacre des innocents. Il cite, mais sans s’y arrêter, comme on peint un décor, la guerre et cette « haine qui circulait partout », cette suspicion généralisée entre les communautés. Les victimes sont partout, dans les deux camps, celui des Algériens luttant pour leur indépendance, celui des pieds-noirs qui doivent quitter précipitamment leur terre, leur montagne. Pour ces derniers, c’est l’exil forcé, avec la Méditerranée mais vue de l’autre rive, d’une « autre montagne ». Le père du narrateur doit abandonner sa minoterie, après avoir, quelque temps encore, résisté…
Mais ce que Jean-Noël Pancrazi donne à ressentir admirablement, presque physiquement, au-delà des circonstances, ce sont les blessures inguérissables laissées par celles-ci dans sa conscience d’enfant, puis d’adulte – mais c’est la même. La vie entière est marquée, et il ne faut surtout pas le déplorer, chercher à s’abstraire, à s’enivrer d’oubli. Une piété se dessine à l’égard de ce passé, de ses figures, celles des parents, et surtout celles des six enfants montant, joyeux et confiants, dans le camion qui les mène vers l’horreur. Et à la dernière page du récit, ces mots stupéfiants d’audace et de justesse : « … c’est comme s’ils étaient sauvés. »
En lisant les longues phrases de Pancrazi, nullement sinueuses mais au contraire précises, attentives, jusque dans la douleur la plus déchirante, je constate à nouveau cette évidence : c’est l’art de l’écrivain qui importe, c’est lui qui agence et compose les phrases ; une grammaire du sentiment, de l’émotion (mot tant galvaudé) apparaît alors avec netteté sur la page. Et le lecteur exprime sa reconnaissance.
Patrick Kéchichian
Posté le 14 juillet 2012 par Jean Sévillia
Inquisitio, c’est une série en huit épisodes diffusée tout au long du mois de juillet sur France 2 : un thriller historique qui prétend ressusciter l’époque de l’Inquisition. Inquisition, le seul mot fait peur. Il signifie le viol des consciences, l’intolérance, la violence, le fanatisme, la superstition. L’évocation des tribunaux d’Inquisition, dans le même sens, fait surgir des images de moines cruels et bornés, interrogeant de pauvres hères sortis de leurs cachots pour être torturés avant de finir sur le bûcher…Les anticléricaux du XIXe siècle ont bien travaillé. Ainsi Etienne-Léon de Lamothe-Langon. En 1829, ce romancier publiait une Histoire de l’Inquisition en France. Affirmant s’appuyer sur des documents inédits tirés des archives ecclésiastiques de Toulouse, il décrivait les crimes imputables aux tribunaux inquisitoriaux, alignant noms de victimes, dates et lieux. Dans les années 1970, deux historiens britanniques, Norman Cohn et Richard Kieckhefer, partis à la recherche des sources de Lamothe-Langon, ont découvert que les archives en question n’avaient jamais existé !
C’est contre ce genre de falsifications que s’insurge Didier Le Fur. Spécialiste du Moyen Age tardif et de la Renaissance, celui-ci publie une précieuse synthèse sur l’Inquisition médiévale. L’ouvrage réduit à néant tous les clichés tels que ceux mis en scène dans le téléfilm Inquisitio. L’Inquisition médiévale, qui luttait contre les hérésies, au XIIIe siècle, et qui ne doit pas être confondue avec l’Inquisition d’Espagne, phénomène politico-religieux né deux siècles plus tard, n’était pas une justice arbitraire : elle laissait aux accusés le droit de se défendre et même de récuser leurs juges, n’employait la « question », à une époque où la justice civile recourait à la torture, que dans des cas déterminés, distribuait des peines qui étaient le plus souvent religieuses (prières, pèlerinages), les condamnations au bûcher étant rares et jamais exécutées par l’Eglise. L’Inquisition, par ailleurs, ne s’en prenait pas aux Juifs, puisqu’elle se voulait un instrument au service de l’orthodoxie catholique.
Le contrôle social de la foi et de la pratique religieuse est quelque chose qui, nous paraissant aujourd’hui inconcevable, nous choque profondément. Didier Le Fur explique pourquoi il n’en était pas de même au Moyen Age. Mais ce n’est pas parce que les mentalités ont changé qu’il faut réécrire le passé, comme s’y aventure le feuilleton télévisé de cet été.
Jean Sévillia

Didier Le Fur, L’inquisition. Enquête historique, France, XIIe-XVe siècle, Tallandier
Posté le 18 juin 2012 par François Taillandier
« La scandaleuse de Périclès », c’est cette fameuse Aspasie que mentionne Platon et qu’Aristophane brocardait dans ses comédies. Cette femme émancipée, intellectuelle, amie de Socrate et de Sophocle, cette amazone que l’on traitait de courtisane, et qui se permettait d’émettre des idées politiques, avait en outre un défaut supplémentaire aux yeux de l’opinion athénienne : elle était « métèque », étrangère. Elle venait de Milet.Lorsque Périclès fait sa connaissance, il est au sommet de son influence et de son pouvoir. Nul mieux que lui ne sait ruser ou vibrer pour obtenir la faveur de l’agora. Il redéfinit la démocratie, tape dans la caisse des cités confédérées pour bâtir le Parthénon, mate l’Eubée en révolte. Sûr de son génie, il ne s’interdit rien. Les femmes, il ne s’en est guère préoccupé jusque là. Du jour au lendemain, galvanisé par cet amour, il va tout braver pour le vivre, coûte que coûte – et jusqu’à sa mort.
Pour nous raconter cette belle histoire passionnée, Sylvie Perez a manifestement tout lu sur cette Grèce du V° siècle avant notre ère, dont le rayonnement ne s’est jamais éteint. Elle en connaît les mœurs, le calendrier. Elle entend les bruits de la rue. Elle sait nous montrer une « démocratie » dure, arrogante, qui n’a que peu à voir avec le concept politique un peu douceâtre que nous désignons de ce nom. Elle sait nous montrer les trières de guerre dans le port du Pirée, aussi bien que les adolescentes défilant pour la fête des Panathénées, ou même Anaxagore élucidant l’énigme du bélier à une seule corne. Elle sait ce qu’on mangeait, elle sait quelles petites plantes poussaient sur le chemin où le philosophe fait sa promenade. Son roman est une chronique colorée, malicieuse et très convaincante de cette grande Athènes classique.
Cela dit, les romans historiques, les romans érudits, les romans « en costumes d’époque », on en a lu des tonnes. Souvent intéressants, souvent aussi interchangeables. Ce qui singularise celui-ci, c’est une écriture éclatante, incisive, jubilatoire. Exemple : « Ces petites lois étaient l’occasion pour Périclès de palper les rondeurs de son influence… » Ou bien : « Le problème que posait Aspasie était un problème de vocabulaire. On se méfie de ce qu’on ne peut pas nommer. » Ou encore : « Périclès était assommant et Socrate se demandait ce qu’Aspasie trouvait à cet homme raide comme un aviron. » Des bonheurs d’expression comme ceux-là, je pourrais en citer dix, vingt, trente, grâce auxquels, par-delà l’intérêt du sujet, on entend une voix charmeuse et intelligente, moins pompeuse que celle d’une Yourcenar, aussi sensuelle et vraie que celle d’une Colette.
Sylvie Perez a été journaliste, elle a publié des entretiens sur le théâtre et le cinéma (Wilson, Lelouch). Sous la couverture un peu convenue de ce roman « de genre », qui est son premier roman, il y a désormais une personne du même nom qui révèle une vraie patte d’écrivain.
François Taillandier

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