Si notre chère langue française a retenu de l’Histoire l’expression « venir à Canossa », elle n’a jamais forgé, en revanche, celle de « partir pour Anagni ». C’est un indice de sa piété naïve. Des deux événements contraires, symétriques, vis-à-vis de la papauté, elle laisse passer dans son lexique courant celui qui marque la soumission d’un empereur, et rejette prudemment celui qui rappelle la rébellion d’un roi.
À Canossa, en 1077, l’empereur Henri IV vient implorer son pardon à Grégoire VII, et reste trois jours durant, à genoux, dans la neige. À Anagni, en 1303, un conseiller de Philippe le Bel fait prisonnier Boniface VIII et, tandis que ses soudards pillent la cathédrale, lui signifie sa mise en accusation pour hérésie. De cet attentat sans précédent, Dante écrivait dans sa Divine Comédie qu’il « éclipsait tous maux faits ou à faire ». Ce fut comme si la « fille aînée de l’Église » insultait au « vicaire du Christ ». Cependant, comme le montre remarquablement Guillaume de Thieulloy, cette page n’est si sombre que de ne pas opposer le tout noir et le tout blanc : « Les différends entre Philippe le Bel et Boniface VIII se situaient au sein même de l’Église et ne pouvaient se résumer à une querelle entre un pape orthodoxe et un roi schismatique ou, à l’inverse, entre un roi très chrétien et un pape hérétique. »
Qu’est-ce qui se joue donc à travers cette date du 7 septembre 1303, à la veille de fêter la Nativité de la Vierge ? Rien de moins que la fin d’un monde. Et sans doute même la naissance de la modernité politique. Jusque-là perdure le « rêve d’unité absolue de la chrétienté sous la férule du prince des Apôtres, unissant entre ses mains les deux glaives temporel et spirituel ». Ce rêve, Boniface VIII va le pousser à l’extrême : il menace Philippe le Bel d’excommunication contre l’avis des prélats français, et c’est parce que le 8 septembre il est sur le point de promulguer une bulle pour déposer le roi des Français, réduisant du même coup la France à une poussière de souverainetés féodales, qu’eut lieu le coup de force d’Anagni : il s’agissait de prendre le pape de vitesse et de contrecarrer sa démesure théocratique. Mais, inversement, avec Philippe IV, ce qui commence, c’est la primauté de l’État-nation, la pente gallicane et l’avancée vers cet absolutisme que la Révolution Française n’aura pas de mal à transférer au « peuple souverain ». Le piège s’est refermé. L’excès théocratique a provoqué l’excès inverse d’une laïcité de droit divin, dont nous subissons encore les conséquences. Il y va donc ici d’un grand tournant théologico-politique, et c’est l’indéniable mérite de ce livre que de reporter vers lui nos trop oublieuses mémoires.
Fabrice Hadjadj

