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Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme, et la force d’aimer ?

L’on se souvient de la question fameuse posée par l’un de nos poètes : Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme, et la force d’aimer ? Pour autant, pas une once de romantisme en écharpe dans le dernier livre de Florence Delay dont la brièveté n’a d’égale que la pudeur, mais une pudeur souriante, dégagée, comme celle dont s’entoure un adieu. Lorsque l’on reçoit un pareil livre un mercredi des Cendres, l’on ne peut manquer d’établir à part soi quelque concordance : ce que l’on pressentait, ce que l’on attendait se trouve confirmé par les dernières pages, puisque aussi bien celle qui nous fait les honneurs de sa collection nous entraîne pour finir sur ses propres pas de paroissienne…

Je ne sais si pas si c’est très catholique, mais j’ai trouvé la fête liturgique qui leur convient. Elle revient à jour fixe, chaque année : c’est le mercredi des Cendres. Chaque mercredi des Cendres je fête mes cendriers. Et pas seulement eux, mais la part de moi qui leur échappe. Le mercredi des Cendres, je rabaisse mon corps, simple particulier, je sors plus tôt que de coutume et me dirige d’un bon pas vers ma paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas, où je tends le front, courbe l’échine (…) La grande période des Pâques chrétiennes qui commence ce jour-là s’achève à la Pentecôte par un violent coup de vent et la venue du feu. Le feu succède à la cendre. C’est le monde à l’envers. Je crois au monde à l’envers et à la réversibilité des mérites (p. 130-131).

Sans doute n’est-ce pas très convenable de commencer un livre par la fin, encore moins de le faire découvrir à autrui par ses dernières pages, mais décidément ces « confessions » finales s’accordent merveilleusement à la saison pascale où nous sommes et, surtout, fournissent la clef – la très profonde clef – de ce petit livre qui cache une exquise gravité sous les commodités qu’il considère tour à tour avec émotion, avec détachement, avec humour. C’est l’art proprement spirituel de certains esprits que d’énumérer sans façon les choses de la vie, pour s’être aperçus du génie qu’elles possèdent de cristalliser autour d’elles tout un monde et de le rassembler pièce à pièce, de mémoire, pourvu bien sûr qu’on l’ait précise et délicate. Mais que l’on ne s’y méprenne pas : en racontant sans vergogne ses cendriers (quel courage, soit dit en passant, en ces temps qui se montrent si puritains sur de menus divertissements et si indifférents à de tout autres miasmes !), Florence Delay n’entreprend nullement une autobiographie. Elle demande expressément à ses petites soucoupes analphabètes de l’aider à raconter des histoires non sentimentales (p. 36). Elle sait d’expérience et prouve en effet que les choses de notre entourage sont nos interprètes les plus sûrs, elles qui nous provoquent à parler de nous-même à notre insu, dans une sorte de discours indirect. En touchant à tout – et jusqu’à de délicieuses et fragiles bagatelles – nous touchons à l’intime de nous-même et nous avons de surcroît la grâce de toucher certainement autrui.

Prestigieux ou ordinaires, les cendriers font indéfiniment allusion. À des voyages, à des circonstances, à des êtres, à des rues, à un monde révolu aussi bien que contemporain. À un monde à venir aussi, puisque, pour Florence Delay, comme pour Paul Claudel, les cendres évoquent des semences. Et c’est ainsi qu’ils composent le canevas d’une vie. Le miracle de ce petit livre, c’est que les bibelots ne donnent lieu à aucune « inanité sonore » et que l’accessoire – ou plutôt le nécessaire de cet indispensable superflu qu’est la fumée (comme il en est, comme il en faut d’autres dans nos vies pour qu’elles soient humaines) – fournit prétexte à tout autre chose qu’à un badinage sémillant. Les cendriers sont aussi sérieux, aussi utiles que des miroirs pour ce qui s’apparente bel et bien à un exercice spirituel, et l’inventaire débouche  tout à coup sur des saillies, des sous-entendus d’une étonnante profondeur :

Donner le bonjour aux morts avant de vous adresser aux vivants. Bonjour, sempiternellement bonjour. Une pensée pour celle qui s’endormit en fumant et mit le feu à elle-même (p. 37).

La cendre est chaste. Le Poverello d’Assise en saupoudrait les plats quand ils lui semblaient trop savoureux. C’est cela être un saint.  Lors d’une de ses dernières visites à saint Damien, au lieu de prêcher aux Pauvres Dames, il versa de la cendre sur son corps et chanta le psaume Miserere (p. 88)

On appellerait volontiers humilité ce qui fait le fond de ce livre, ce qui le signe. Mais une espèce très fine d’humilité, pleine d’esprit, et dans la plus complète apesanteur de soi.

fr. François Cassingena-Trévedy, osb

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