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Avec ou sans col romain, l’important, c’est d’aimer !

Ne vous fiez pas au titre par trop manichéen de ce livre ! L’auteur de cet ouvrage agréablement synthétique nous invite à regarder plus loin que le bout de notre nez et en tout cas, à dépasser les préjugés et autres perclusions idéologiques qui éborgnent des regards et blessent des personnes. Ce petit livre écrit d’une plume alerte, par un ancien responsable du service religieux de La Croix, a l’avantage pratique de pouvoir se lire en deux heures. Sa lecture fournit quelques idées force qui à mon sens ont deux mérites : d’abord, de nous ancrer dans une réalité humaine complexe, tissée d’histoires personnelles, ce qui rend obsolète toute explication purement statistique ou théorique. Ensuite cette enquête, nourrie par diverses lectures et rencontres dans des séminaires, nous pare des arguments tranchés que se disputent les tenants impénitents des ailes « conciliaires » et « traditionnelles » de l’Eglise. Ici, pas de portrait fantasmatique du jeune prêtre, mais une approche bienveillante et lucide d’un « métier » à l’avenir inquiétant: seulement 83 ordinations en France en 2010 !

J’ai ainsi été sensible à deux réalités décrites par Yves de Gentil-Baichis dans son livre. La première, c’est le courage qu’il faut avoir pour se lancer en 2011 dans l’aventure du ministère presbytéral. Outre que notre société déchristianisée ne voit pas d’un bon œil cette « carrière » réservée à des hommes célibataires, l’Eglise, défigurée par le scandale des prêtres pédophiles, ne se montre pas sous son meilleur jour à des jeunes garçons épris de l’absolu que leur inspire le service du Christ. Leur choix de surmonter ces obstacles témoigne d’une liberté, d’une générosité et d’une audace que l’on souligne peu, me semble-t-il, même en territoires catholiques. La seconde idée est que l’enjeu actuel porte moins sur l’apparence vestimentaire du prêtre que sur sa manière d’être prêtre dans le monde actuel. Dans une société sujette à la méfiance, la peur et le repli sur soi, le prêtre est voué à être « un homme de liens » là où il est envoyé. En ce sens la lisibilité de son témoignage quotidien, à l’église et à la ville, la marque de l’authenticité de sa vie imprégnée par celle du Christ, sont plus capitales que son apparence visible. « L’extraordinaire succès du film Des hommes et des dieux montrant le choix des moines de Tibhirine de rester avec les populations pauvres de leur région au péril de leur vie, confirme cette intuition, remarque avec pertinence Yves de Gentil-Baichis. Ce qui peut aider nos contemporains à retrouver le sens du sacré, ce n’est pas de partir en croisade contre les dérives de la société actuelle, mais de faire apparaître, par le comportement quotidien des chrétiens, tout ce qui manifeste  l’attention aimante du Christ pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui ». Autrement dit, avec ou sans col romain, l’important, c’est d’aimer.

Michel Cool

Yves de Gentil-Baichis, Conciliaires ou traditionnels ? Enquête sur les futurs prêtres, Desclée de Brouwer.

Dominique Ponnau, Labours sur la mer

A qui n’a pas eu l’heureux privilège d’entrer un jour dans le mystère d’une toile de maître, d’un vitrail ou d’une statue sous la houlette de Dominique Ponnau, son tout dernier livre en suscitera sans doute le rêve et l’envie. Car le subtil paradoxe de ce recueil de conférences est d’être dépourvu de toute image est pourtant de refléter la seule vraie image qui vaille : celle d’un pur écrivain libérant son âme entre les lignes ciselées par un orfèvre du « savoir voir ».

Ce grand commis de l’Etat nommé à d’éminentes fonctions culturelles et intellectuelles de notre pays a su sauvegarder l’insondable potentiel d’émerveillement qui lui fit contempler dès son enfance, à Vannes, l’huile étale aux reflets « Véronèse » du Golfe du Morbihan. Voir est un don précieux pour tous. Savoir voir est une performance réservée à certains. Cette  disposition se conquiert par le travail et la culture. Mais elle s’accomplit pleinement dans l’assentiment à la Grâce : acceptation d’être dépassé et modelé par une puissance extérieure à l’intelligence humaine. « Avant d’agir, avant de concevoir l’action juste, c’est-à-dire l’action généreuse, il importe, conseille Dominique Ponnau à tous les responsables européens, en quelque niveau que ce soit, de se retirer en eux-mêmes, pour inaugurer un exode hors de soi vers un nouveau soi-même perpétuellement renouvelé ».

Ce promeneur en solitaire des cloîtres, ce grand amoureux du chant grégorien qui souffre de la ghettoïsation dans laquelle on l’a jeté inconsidérément après le Concile est en même temps un homme orienté vers l’avenir. Il est un observateur affûté et bienveillant des jeunes d’aujourd’hui dont on souligne régulièrement les déficiences culturelles et religieuses. L’ancien directeur de l’Ecole du Louvre nuance le jugement : « c’est de connaissance assurément, mais c’est aussi de sympathie qu’a soif notre temps et spécialement, dans son extrême variété et son extrême fragilité, la jeunesse de notre temps. »

L’autre préoccupation qui taraude ce serviteur de la Beauté, cet autre visage du Bien, c’est la volonté de la France et de l’Europe d’assumer et de transmettre leur héritage, en y admettant la place essentielle du christianisme. « Suicidaire serait la course vers l’autre sur fond d’ignorance de soi » prévient-il, pour ajouter aussitôt, « pire danger serait celui du renfermement sur soi ». Entre ces deux fuites en avant aux effets sans doute mortels se trouve la voie de la sagesse et le triomphe de la fidélité : « il importe que l’Europe se donne audacieusement pour ce qu’elle fut toujours : le lieu spirituel de la curiosité de l’autre, de l’accueil de l’autre », exhorte Dominique Ponnau.

La fidélité et la sagesse labourent aussi les pages de son livre. Au diapason d’une espérance faisant face à un océan d’incertitudes.

Michel COOL

Dominique Ponnau, Labours sur la mer, préface de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, postface de Fabrice Hadjadj, Parole et Silence.

Vivent les poètes !

Jean-Pierre Denis, Dans l’éblouissant oubli. Poèmes, Ad Solem.

Je me souviens avoir entendu un éditorialiste, fort renommé et  toujours bien en cour, flinguer allègrement un de nos hommes politiques en fulminant devant les caméras : «  L’idée de voir un poète à l’Elysée est tout simplement effrayante ! » J’aurais, moi, tendance à trouver absolument « effrayant » ce type d’argument proclamé par un de ces soi-disant monstres sacrés de la scène médiatique. Ils n’ont en vérité de sacré – dans le sens familier de l’adjectif ! -  que leur présomption désolante. Cette appréciation lapidaire dit bien en tout cas dans quelle pitié condescendante on tient dans un certain gotha parisien, la poésie et les poètes.  « Pitié pour eux ! » doivent rugir dans leurs caveaux les Hugo, Lamartine et Senghor et tant d’autres qui, pour avoir été en leur temps de grands seigneurs de la politique, n’en furent pas moins des princes éclairés de la poésie.

Faisons donc la nique à ces « éditocrates » de malheur ! Profitons de l’été, pour lire des poètes d’hier et d’aujourd’hui. Nous avons l’embarras du choix. Mais parmi ceux d’aujourd’hui, arrêtons-nous au premier recueil de poèmes publié par Jean-Pierre Denis. Pourquoi ? D’abord, ce n’est pas tous les jours qu’un journaliste, un directeur de journal, met son « cœur à nu », comme disait Baudelaire. Dire cela, ce n’est pas saluer je ne sais quel courage, mais c’est plutôt rendre grâce aux muses d’avoir protégé les éblouissements intimes du journaliste de la grêle incessante d’informations qu’il doit journellement affronter au risque de s’aveugler. Ensuite ce recueil dévoile, à mon sens, l’identité profonde de son auteur : celle d’un contemplatif de l’instant passager et oubliable : car, « tout instant est envahi » écrit-il à sa façon ciselée des voyants insatiables.

Avec Jean-Pierre Denis, on marche « parmi les hautes herbes », on surprend dans une futaie un « ballet de biches en désordre », on s’éprend d’un « froissement d’oiseaux »… Comme Chateaubriand, son écrivain favori, Denis célèbre la Création dans laquelle il scrute la main du Créateur. Cette promenade n’est pourtant pas celle d’un panthéiste. Alors ? Elle est la marche d’un frondeur spirituel : d’un homme du Sud qui s’insurge contre « l’obscurité qui nous dévore » ; celle qui nous suit dans la vallée des larmes où dévalent nos morts, petites et grandes, nos peurs, nos leurres et nos malheurs… « Soyez des héros » pour « enjamber les fleuves », « tutoyer les falaises » lance Jean-Pierre Denis à ses lecteurs. J’aime cette oriflamme de l’espérance déployée devant nos yeux fatigués. J’aime ce cri d’insurrection de l’âme qui n’est pas sans rappeler la verve d’un certain Maurice Clavel !

Vivent les poètes ! Ils n’ont pas leur pareil pour réveiller « la banalité de notre sommeil » et glisser à notre oreille distraite : « Engage ta floraison » !

Michel Cool

Le « 18 juin » de la relève politique

On ne le dit pas assez : l’Appel du 18 Juin est l’acte d’un mystique. Seul, muré dans son silence, incompris, banni par ses chefs, crucifié en son for intérieur par le doute et l’espoir, son auteur finit par aller jusqu’au bout de lui-même, subjugué par un soleil incandescent, dont seuls des aventuriers de feu comme Rimbaud ou Lawrence d’Arabie et des contemplatifs comme Bernard de Clairvaux ou Charles de Foucauld ont su s’approcher et s’y brûler. « Le spirituel est constamment couché dans le lit de camp du temporel », écrivait Péguy. Charles de Gaulle ne pouvait pas mieux incarner cette étreinte entre le spirituel et le temporel, invoquée par l’un de ses maîtres, qu’en ce jour d’été 1940 dans un banal studio de la BBC.

L’action pour l’action, l’engagement sans la spiritualité, la politique sans la mystique, qui sont notre pain noir de plus en plus quotidien, ne se résument-ils pas à nous donner en spectacle de vulgaires jeux de massacres et de vains simulacres d’espérance ?

Dans un livre d’entretiens rondement mené, seize responsables politiques plaident, chacun à sa manière, pour une sorte de spiritualisation de la politique : elle aiderait à humaniser « une vie moins faite que jamais pour laisser un peu de place à une certaine culture de l’âme qui a du mal à exister », regrette Philippe Séguin dans l’émouvant entretien posthume qu’il a accordé à l’auteur. Deux témoignages livrés par des quadras en vue m’ont épaté par leur franchise rafraîchissante et la savoureuse épaisseur de leur conviction. Valérie Pécresse, actuellement ministre de la Recherche et des Universités, est une catholique pratiquante bon teint. Pourtant, « croire est un combat », admet celle qui se frotte chaque jour au scepticisme scientifique, à l’athéisme de son mari et aux questions de ses enfants. Pourquoi résiste-t-elle ? Parce que son engagement politique s’origine dans sa foi : « Je fais le pari du pourquoi pas Dieu », argue la députée de la circonscription de Port-Royal… Manuel Valls cultive, quant à lui, les paradoxes qui caractérisent tout chercheur de sens sincère : agnostique, il administre Evry, ville interreligieuse par excellence ; fils de républicain laïc espagnol, il confie, « il y a quelque chose de foudroyant dans la figure du Christ et dans le christianisme » ; enfin, responsable socialiste, il considère que « notre société a besoin de sacré et de rites »…

Ce livre est bourré d’enseignements sur ce qui se trame dans les âmes de nos politiques. Et c’est plutôt rassurant. La plupart de ceux qui s’y expriment ne bottent plus en touche, comme leurs aînés, pour parler de religion et de leur spiritualité propre. Ils ne les comparent plus à un « baume » pour politiciens schizophrènes. Non, atteste l’un d’eux, « la spiritualité, c’est dans la vie, par la vie, avec la vie ».

Soixante-dix ans après l’Appel du 18 juin, on se reprend à espérer que la spiritualité re-enchante la politique !

Michel Cool

Voir le livre d’Isabelle Dillmann sur www.laprocure.com

L’humanité irrévocable de la vie monastique

Solesmes rime avec poème. L’histoire millénaire de ce monument vivant de l’Ordre bénédictin se déploie, en effet, comme un hymne pacifique ayant traversé la houle furieuse des siècles et l’écume passagère des jours. « Coule la Sarthe, je demeure », semble murmurer la muraille de pierres dressée au XIXème siècle par un moine architecte de génie, dévoré par un rêve dément plein de sagesse, et devenu enfin matérialité : faire de Solesmes un Mont-Saint-Michel en terre ! Dans un livre bellement illustré par le photographe Jean-François Lecourt et écrit avec un sens aigu de la fraternité bénédictine, le moine cistercien Michel Niaussat égrène un à un les rêves des hommes en robe noire qui ont relevé un prieuré laissé à l’abandon pour le transformer en une citadelle de prière sans remparts et désarmée, simplement offerte aux oreilles du Ciel et aux regards des Hommes.

Parmi les auteurs de ce long poème monastique, domine la noble figure de Dom Prosper Guéranger : il fût à la fois le redresseur de l’Abbaye, le restaurateur de l’Ordre bénédictin en France après la tourmente révolutionnaire et le héraut de ce chant de la terre, porté à voix humaines jusqu’aux portes du Ciel et à nul autre pareil, le chant grégorien. Une huile représentant l’abbé à l’âge de 35 ans et reproduite dans ce livre, arrête le lecteur: la douceur de son regard bleuté semble contredire la force arborée par son front et son menton. Toute aventure spirituelle est à l’image de ce tableau et de l’homme qu’il immortalise: une histoire paradoxale assumée et surmontée avec le secours de la Grâce.

Cette insistance sur l’humanité irrévocable de la vocation monastique est l’un des aspects remarquables de ce livre… L’auteur rappelle que l’ascèse la plus difficile imposée au moine n’est pas le célibat, le silence ou le jeûne comme on le pense communément, mais la vie communautaire, la présence incontournable d’un entourage qu’il ne s’est pas choisi, qu’il lui faut supporter jour après jour au réfectoire, au chœur, à l’atelier, au scriptorium… Appeler « frère » son voisin qui dérange et exaspère est la plus rude bataille du moine. Elle est aussi sa plus grande gloire, car elle lui révèle dans la banalité de son quotidien et de son infimité charnelle que « Dieu déploie sa force dans la fragilité ».

Le moine, écrit Michel Naussiat, est un homme ordinaire qui mène une vocation extraordinaire. Voilà le ressort secret de la paix bénédictine. Ce ressort peut être le nôtre si nous suivons le chemin approprié, celui de la conversion et du rayonnement personnels. Ce beau livre, assorti d’un CD comprenant des chants grégoriens inédits interprétés par le chœur des moines de Solesmes, a le reflet de l’une de ces étoiles qui servent à éclairer nos pas de pèlerins dans l’épaisseur de la longue nuit.

Michel Cool

Voir le livre sur laprocure.com

Voir la sélection « Millénaire de l’abbaye de Solesmes »

Le théâtre divin, une histoire de la messe

Le principal mérite de Philippe Martin dans son livre est de tordre le cou à un poncif sacrément coriace sur la messe dominicale : l’histoire de la messe aurait été une histoire sans histoires ; du Concile de Trente (1545-1563) à Vatican II (1962-1965), le missel romain aurait établi l’unité et la paix liturgiques dans toute la catholicité sans provoquer la moindre vague, le moindre tumulte. Cette vision est passablement irénique, argue cet historien lorrain, spécialiste des dévotions. Elle dénie même la vérité historique, estime ce professeur d’histoire moderne à l’université de Nancy II. Pour restituer ces quatre siècles de querelles liturgiques, il a concentré ses recherches sur la réception en France du Concile de Trente. En dévoilant une impressionnante collection d’archives aussi variées que surprenantes, il relate avec beaucoup d’érudition et aussi de truculence les joutes et les turbulences auxquelles a donné lieu l’introduction du rite tridentin dans la mère patrie de Blaise Pascal, lui qui voyait en la messe une « chose si grande et si sainte ».

De la lecture de ce passionnant livre d’histoire religieuse, il ressort au moins deux enseignements qui pourront éclairer utilement notre approche de l’actualité liturgique : celle-ci a été relancée par la décision récente du pape Benoit XVI de normaliser la pratique de l’ancienne liturgie, dite la messe de saint Pie V.

Le premier enseignement est la nature foncièrement passionnelle des débats que suscite la messe. D’abord, la messe idéale demeurera un rêve impossible en ce monde puisqu’elle fut instituée des mains mêmes du Christ. Elle enflamme donc les imaginations, mais aussi les interprétations et les frustrations. Ensuite, Philippe Martin montre comment les clercs et les fidèles investissent beaucoup d’eux-mêmes dans ce temps et cet acte liturgiques qui représentent l’acmé de leur foi. La messe « conduit du sensible au spirituel pour entraîner le cœur et l’intelligence » note l’historien pour souligner ses aspects hautement psychologiques.

Le deuxième enseignement éclairant de ce livre est que la messe ne peut pas se soustraire aux variations et aux évolutions du monde alentour. Le rêve tridentin d’instaurer une messe identique en tout temps et en tous lieux s’est avéré utopique pour cette raison : jusqu’en 1875, l’évêque d’Orléans a ainsi pratiqué un autre rite que romain !

Une des idée-force de cette histoire instructive et savoureuse de la messe, réside peut-être dans cet avertissement conclusif de l’auteur :

« Vouloir enfermer la messe en un temps immobile, celui d’une liturgie issue d’une tradition posée en paradigme, est impossible. La tradition n’est que le moment du passé que l’on choisit de magnifier, pas une donnée définitive… »

Michel COOL

Voir le livre de Philippe Martin