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Paul Ardenne, Moto, notre amour

François Cassingena-TrévedyJe ne me souvenais pas d’avoir, enfant, jamais osé seulement posséder un de ces jouets, fabuleux pour les petits pauvres, un jouet mécanique, un jouet qui marche. Mais ce rêve était sûrement au fond de moi, intact… Il était là-dedans, comme un soleil (G. Bernanos, Journal d’un curé de campagne). Avec la promenade du jeune curé d’Ambricourt, miné par la maladie, sur la monture prodigieuse d’un ancien légionnaire, la moto a fait une entrée remarquable dans le monde de la littérature française. Dans le monde ecclésiastique aussi. Il y a maintenant des pèlerinages et des bénédictions pour elle, comme chaque année à Port-Caro, dans le Morbihan. Certains s’étonneront, se scandaliseront peut-être, tant pis : elle est loin d’être étrangère à l’auteur même de cette recension, biker épisodique (en passager seulement), mais passionné, à tel point que, dans un sentiment de fraternité à l’égard de tous les motards (en particulier de ceux qui le convient à leur transport), il considère comme une dette envers l’objet de sa passion exorbitante, comme un acte de dévotion, que de saluer avec enthousiasme un livre qu’il a littéralement dévoré. Il est de l’humanité que la moto émeut.paul ardenne, moto notre amour

La moto ne fait pas seulement partie de notre environnement, de nos circulations, de nos rêves : portant le double caractère que Rudolph Otto reconnaissait au sacré – fascinant et redoutable (fascinosum et tremendum) –, elle est hautement emblématique d’un certain être-au-monde : c’est en réalité toute une métaphysique qui s’exhibe dans ce catalyseur puissant de la modernité, et qui va beaucoup plus loin que tous les poncifs d’agressivité et de démesure que s’attire la machine, aussi mal comprise de certains que mal aimée. Plus qu’une « bête humaine », c’est, sans qu’aucune harmonique ne manque à la composition de son bouquet, un « phénomène humain » intégral. Le livre de Paul Ardenne, critique d’art et romancier, s’est emparé de cet objet avec une pertinence et une exhaustivité qui laissent pantois. Voilà le livre que la moto attendait, comme entité, pour elle toute seule. Il est désormais écrit, et je ne vois pas qu’on lui puisse rien ajouter. Il est sublime. Sublime d’intelligence et de franchise (tant pis pour les prudes). Assorti d’une non moins remarquable postface de Franco La Cecla, anthropologue et motard, il est total. Une bible, un cantique des cantiques (et Dieu sait si, ici, l’amour est fort comme la mort, Ct 8, 6). Une vraie philosophie de la moto, une esthétique, une « théologie », si j’ose dire, s’il est vrai que, selon les termes exprès d’un proverbe cité en exergue, « Dieu est une 1000 Vincent Black Shadow ». Toutes les facettes du symbole sont envisagées, connues qu’elles sont d’expérience : la séduction visuelle exercée par l’engin, son « chant » (on peut faire confiance à l’auteur qui a d’excellentes références musicales), l’identité personnelle qu’il construit comme aussi bien l’être social qu’il instaure en tant qu’objet transitionnel. La moto traverse une existence, en l’occurrence somptueusement sensitive, depuis l’enfance fascinée jusqu’à l’âge mûr qui, après tant d’épousailles donjuanesques, se demande encore quel nouveau modèle il pourra s’incorporer. Nul idéalisme, avec cela : le passionné envisage lucidement la réversibilité vertigineuse de sa chère moitié, à la vie comme à la mort, il a évalué la sauvagerie de ses propres montures, il a traversé des déserts de crainte et de dégoût, il a plusieurs « gamelles » à son passif. Mais décidément, la symphonie fantastique reprend son tempo d’allégresse, jusqu’à cet instant où le pilote et la moto, ne formant plus qu’ « un seul corps », connaissent la pure extase de l’espace : un hymne à la joie.

Qu’il nous soit permis d’ajouter de notre cru à cette mystique de l’excentrement productif, à ce moment de vie où l’absolu se fait valeur ordinaire, et nous rend héroïques et fiers, quoique simplement humains (p. 218), ou plutôt de prolonger vers d’autres horizons la trajectoire du bolide : Oubliant tout ce qui est derrière moi, dit saint Paul, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être (Ph 3, 13). Position du motard, n’est-ce pas ? Et si, loin de toute récupération, la moto, comme d’autres « tentatives » modernes (au sens le plus sérieux du terme), dignes de la plus profonde estime, était elle aussi une parabole ?

Fr. François Cassingena-Trévedy, osb.

Paul ARDENNE, Moto, notre amour, Postface de Franco la Cecla, Flammarion

L’hiver de la culture

« Quand je crache, c’est de l’art », disait Marcel Duchamp. On ne sait si l’expression était à prendre au sens propre ou au figuré, mais on se rappelle que c’est ce peintre qui, en exposant un urinoir et en le baptisant fontaine, en 1917, a symboliquement introduit une rupture esthétique. Dès lors qu’un instrument aussi trivial accédait au rang d’objet d’art, tout et n’importe quoi pouvait entrer dans la catégorie du Beau. « Chaque homme est un artiste », affirmait ainsi Joseph Beuys – autre artiste qui se flattait de déconstruire les vieilles catégories de l’esthétique « bourgeoise ».

« Je pisse donc je pense », ironise Jean Clair, qui écrit comme un homme en colère : avec des mots qui cinglent. Historien d’art et conservateur du patrimoine, ancien directeur du musée Picasso et auteur de catalogues raisonnés de grandes expositions consacrées à des créateurs du XXe siècle, il s’est voué pourtant à l’art moderne. Mais dans un essai percutant, l’Hiver de la culture, il poursuit la critique qu’il mène depuis plus de vingt ans contre les dérives et les folies de l’avant-gardisme, combat qui nous a valu des pamphlets de belle facture : Considérations sur l’état des Beaux-Arts (1989), La responsabilité de l’artiste (1997), Malaise dans les musées (2007).

Dans ce nouvel essai, voici stigmatisés « l’art des traders », la marchandisation de l’art et les expositions-marketing. Un tel livre ne se résume pas et n’a pas à être résumé : il faut le lire. C’est un coup de gueule, une harangue, un cri, par lesquels un amoureux de l’art s’indigne et se désespère de voir l’objet de son amour se rouler dans la fange ou dans un bain d’or – ce qui serait aussi vulgaire.

Au même moment, l’auteur publie Dialogue avec les morts. A la fois journal intime et chronique d’une époque, ce livre nous promène de la Mayenne des années 1940 à la Trieste d’aujourd’hui, en passant par la bibliothèque Sainte-Geneviève. Des pages qui confirment ce que nous savions déjà : Jean Clair est un écrivain. Un vrai.

Jean Sévillia

Jean Clair, L’hiver de la culture, Flammarion

Jean Clair, Dialogue avec les morts, Gallimard

Jean Bastaire, de l’amour

Les deux derniers livres de Jean Bastaire sont complémentaires. Ils regardent vers le même lieu, la même réalité, le même horizon – l’amour. Et de ce regard, ils font une vive parole, haute et ferme, parfaitement audible. Parfaitement intempestive aussi, tant elle se heurte frontalement à un certain air du temps, à une petite musique lancinante qui nous chante que c’en est fini de la fidélité, du mariage, de la foi solide et droite, consciente d’elle-même et sans détours. Et pourtant, Apologie des noces et Eloge de la fidélité ne sont pas des traités de morale écrits par un vieux monsieur un peu aigri et grinçant à l’usage des jeunes générations. Il faut inverser les choses. Là, le vieux monsieur est plus jeune que ses interlocuteurs virtuels. Il pense et parle librement, sans crainte. La prudence qu’il manifeste ne tient pas à la révérence ou à l’allégeance à quiconque, mais à sa seule conscience. Une conscience intégralement chrétienne et catholique, conformée à l’enseignement du Christ, grandie et développée par celui de la Sainte Eglise.

Il n’est pas si courant d’entendre un chrétien parler de l’érotisme, de célébrer, pour elles-mêmes, les vertus de la chair et du désir. Jean Bastaire le fait sans crainte, appuyé sur sa foi, ancré en elle. Charnelles autant que spirituelles, les « noces » dont il parle ne consistent pas à aller polissonner dans des pâturages interdits. « L’extrême bonté de la sexualité », « l’excellence originelle de la jouissance érotique », doivent être pensées avec tout le sérieux et la gravité requises. A l’opposé de cette célébration, Bastaire place un nom immense, celui de Paul Claudel. Ce n’est rien dire contre l’absolu génie du poète, ni contre ses admirables intuitions exégétiques que de rappeler ses propos terribles sur le mariage En 1948, dans son commentaire du Cantique des cantiques, il écrit ceci : « Un véritable mariage est non pas un oui, mais un non, un refus donné à la chair… » Et dans une lettre, à la même époque, il enfonce le clou : « Fondé sur le consentement, le sacrement de mariage a pour but non pas la satisfaction des sens ou même des âmes, mais leur salut essentiel l’une par l’autre, la renonciation totale, l’étoile pure. »

Jean Bastaire ne se démonte pas : « J’en appelle, écrit-il solennellement, de Claudel à Claudel pour affirmer que les noces, dans l’esprit biblique et chrétien, sont orientées à la satisfaction des sens et de l’âme, mais par une conversion qui opère chez les époux un retournement où le primat de l’autre l’emporte sur le primat de soi. » Puis il rappelle ce que l’on ne saurait oublier : « La croix fait partie intégrante du bonheur des époux… »

L’Eloge de la fidélité complète, avec une saine véhémence, le propos d’Apologie des noces. Là non plus, pas le moindre souci d’une morale étroite qui enferme et protège avant d’exposer au feu de l’amour. J’aime que Jean Bastaire écrive, dans le tumulte de l’époque, dans le désordre spirituel qui cherche à prendre force de loi : « L’amour fou ne peut naître et vivre que d’une foi studieuse. » Entendez-vous le scandale que fait ce modeste adjectif ?

Patrick Kéchichian

Jean Bastaire, Apologie des noces, Parole et silence

Jean Bastaire, Eloge de la fidélité, au temps de l’éphémère, Salvator

Big Sister, de Jérôme Leroy

Vous avez tous entendu la voix de Big Sister : c’est cette voix douce et impérative qui vous rappelle qu’ « il est interdit de fumer dans l’enceinte de la gare », vous avertit avec sollicitude que « la descente se fait à gauche de la rame », vous indique que vous devez « taper sur la touche dièse de votre téléphone », ou bien que « votre code n’a pas été reconnu ». En somme, rien de bien méchant…

Mais dans cette haletante anticipation de Jérôme Leroy, Big Sister a vu s’agrandir démesurément son champ d’action. Désormais capable de vous suivre grâce à votre carte unique (banque, identité, domicile), de « hacker » n’importe quel disque dur, de dérégler à distance les commandes d’un avion, elle dispose aussi d’officiers traitants surarmés qui doivent une obéissance absolue à chacun de ses ordres, chaque fois que sa parole monocorde et polie se fait entendre dans les couloirs ou les salles de réunion.

Seuls de rares privilégiés ont connaissance de ce computer absolu, mis au point avec les meilleures intentions du monde au nom de notre cher « principe de précaution ». Cela dans un monde hyperpollué, ravagé par les guerres ethniques, menacé par les catastrophes du climat, où les hôpitaux privatisés s’appellent « Vivendi-Jean-Monnet », où alternes nouvelles épidémies et vagues de suicide (« les médias en prendront conscience dans trois mois », décide Big Sister). Un monde aussi où pullulent les déviants et les révoltés, antimondialistes, écoterroristes, ou tout simplement êtres humains normaux, c’est-à-dire épris de musique, d’amour, de vin bio, et pourquoi pas de sainteté… Big Sister établit alors dans ses circuits tous les scénarios possibles quant à leur avenir. Celui de la jeune Céline Loup, par exemple, militante écologique appelée à une popularité politique croissante… Et ça, pour Big Sister, ce n’est pas acceptable. Elle oublie ou néglige seulement qu’un de ses officiers, François Kieffer, a jadis beaucoup aimé Céline…

Je me demande pourquoi l’auteur de Monnaie bleue (Le Rocher, 1997), de La Minute prescrite pour l’assaut (Mille et une nuits, 2008), et qui est aussi le poète fiévreux d’Un dernier verre en Atlantide (La Table ronde, 2010), n’a pas davantage de succès auprès du grand public. Ce qu’il écrit est plus intelligent que du Werber, aussi captivant que du Jean-Christophe Grangé. Il nous entraine irrésistiblement dans un monde qu’il déteste d’avance et « peuple de quelques êtres selon son cœur », comme disait à peu près Rousseau. Un monde aussi où « la figure de l’homme avait disparu progressivement de la réalité. La réalité fonctionnait même de mieux en mieux sans lui. »

Leroy écrit efficace, dans la lignée de feu son maître et ami Fajardie. Inutile de s’attarder sur l’évidente référence à George Orwell. Ce qui frappe, c’est qu’à cette anticipation écrite il y a dix ans, notre monde ressemble de plus en plus chaque jour.

François Taillandier

Jérôme Leroy, Big sister, éditions Mille et une nuits

Jean Daniélou, Culture et Mystère

Quelle excellente idée, que d’avoir songé à rééditer et, pour autant, à remettre en actualité ce petit chef d’œuvre du Cardinal Jean Daniélou (1905-1974) intitulé Culture et Mystère ! À vrai dire, cet écrit, contemporain du second conflit mondial, trouve, tout juste soixante ans après sa parution dans la revue Esprit, une étonnante confirmation et atteste d’une étonnante lucidité historique et spirituelle, à tel point qu’on lui accordera volontiers la note de prophétique. Emmanuel Mounier, initiateur de la revue, avait entrepris de s’attacher à tout ce qu’il appelait lui-même les notions ambiguës, l’ambiguïté en question venant, en l’occurrence, de l’usage qu’en faisaient alors les idéologies triomphantes. S’étonnera-t-on que l’article du Père Daniélou, ouvrant la série, ait été censuré par le gouvernement de Vichy ?

Dans ces pages lumineuses, le Père Daniélou semble avoir donné rendez-vous au meilleur de lui-même, autrement dit à tout ce qui vaut la peine qu’aujourd’hui encore nous inventorions son œuvre et que nous suivions sa trace ardente. Sans doute, dans la subtile dilution qui emporte aujourd’hui notre patrimoine culturel vers un hybride dont les ingrédients nous échappent, avons-nous du mal à discerner encore ce qui nous est propre. Pire, nous éprouvons parfois une espèce de scrupule, voire le sentiment d’un anachronisme ringard, à désigner tranquillement les traits intellectuels et stylistiques par lesquels nous étions identifiables aux yeux du monde, à parler encore d’un « génie » français. Le Père Daniélou ignorait de telles réticences. Familier des Pères de Jean Daniélou, Culture et Mystèrel’Église, il avait aussi de la littérature et de la pensée française une perception étonnamment fine et qui était tout autre chose qu’un aimable vernis. C’est ainsi que les trois chapitres de Culture française et mystère dressent un portrait intellectuel d’une remarquable pertinence.

Au fond, nous dit le Père Daniélou, l’esprit français, peu attiré par « le monde obscur des genèses, de la vie biologique et cosmique, du sang », par une pensée qui décerne le brevet de transcendance à l’espèce plutôt qu’à l’individu, « n’est à l’aise que dans les zones qui sont susceptibles d’un plein éclairage » (p. 17). Comment se comporte-t-il, dès lors, en présence du mystère chrétien de Dieu ? Eh bien, comme toujours, il fait œuvre de clarté, en se refusant à le réduire à de faux jours, puisque aussi bien le traitement respectueux que l’on réserve à l’obscurité est encore œuvre de lumière. « Il peut ne pas reconnaître le divin, mais du moins n’acceptera-t-il pas d’y laisser substituer quelque réalité naturelle. Les ersatz de religion n’ont pas cours en France. » (p. 18). Voilà déjà de quoi réfléchir à l’heure qu’il est ! Mais le tempérament spirituel (esprit et Esprit) que le Père Daniélou dessine a des prolongements politiques qu’il excelle à discerner, et l’on demeure émerveillé devant ceci, par exemple : « Ils (les anticléricaux) doivent empêcher le christianisme de dégénérer en cléricalisme et veiller à lui interdire tout empiètement. Mais il ne faut pas que dans cette œuvre ils aillent trop loin et l’atteignent dans ses forces vives. Ils dépasseraient alors leur rôle à leur tour et mettraient en péril cela même qu’ils veulent conserver, dans la mesure où ils sont français. Le jeu subtil de la vie spirituelle de la France est fait de l’équilibre du christianisme et de l’anticléricalisme. Il est compromis quand le chrétien devient clérical et que l’anticlérical devient antichrétien. » (p. 34). Encore que ce contexte politique ait évolué depuis soixante ans, la règle d’or n’a rien perdu de sa pertinence et vaut toujours pour l’avenir, face à toutes sortes d’intégrismes délétères.

Tout le propos est profondément nourri – et non pas seulement décoré – des auteurs dont le Père Daniélou était familier. Péguy, bien sûr, surtout dans l’analyse des Trois paradis qui forment la seconde partie de l’opuscule, à savoir le paradis esthétique, le paradis éthique et le paradis mystique. Quant au dernier chapitre, sur la sainteté de Dieu (Sanctitas Dei), il fait belle part à Rilke que le Cardinal aimait si volontiers à citer et dont il avait si profondément compris la quête. Bref, voilà un livre qui, par la clairvoyance de ses coups de sonde et le caractère synthétique de son propos, fait surgir devant nous, dans toute sa vivacité, la figure de Jean Daniélou, l’un des pères de l’Église de notre temps.

Fr. François Cassingena-Trévedy, osb.

(cotitulaire de la Chair Jean Daniélou

à l’Institut Catholique de Paris).

Jean DANIELOU, Culture et Mystère. La raison française devant la transcendance, Ad Solem

Jean Raspail, Le Camp des Saints

L’Académie française n’a pas voulu de lui, les critiques littéraires le dédaignent, et sa mauvaise réputation n’est plus à faire. Mais Jean Raspail s’en moque, car il possède ce qu’il y a de plus précieux pour un écrivain : des lecteurs. Et des lecteurs, il va en gagner de nouveaux avec la réédition du Camp des Saints.

Publié pour la première fois en 1973, ce roman n’a cessé de poursuivre une carrière souterraine : s’il a été constamment réimprimé depuis, ce sont ses lecteurs, et eux seuls, qui en ont assuré la promotion. Au point que le titre de l’ouvrage – tiré de l’Apocalypse – constitue une sorte de mot de passe pour ceux qui, certains soirs, peinent à espérer dans la marche du monde.

L’histoire ? Partis du Gange, des centaines de bateaux débarquent sur les côtes de Provence, déchargeant une cargaison humaine que rien ne peut arrêter. Les bonnes âmes se précipitent pour les accueillir au nom du respect de « l’Autre » – Big Other, comme s’intitule la préface de cette réédition –, tandis que les autorités, après avoir voulu réagir, finissent par abdiquer, dépassées par le phénomène et paralysées par la mauvaise conscience. Par le biais de la fiction, Raspail décrit le mécanisme au terme duquel l’Europe actuelle ne maîtrise plus l’immigration, mais la subit. Prophétique, ce Camp des Saints ?Jean Raspail, le camp des saints

Le sujet est devenu sensible : si certaines lois avaient un caractère rétroactif, le texte originel du roman, repris ici à l’identique, pourrait être poursuivi en justice pour 87 motifs. Il y a quarante ans, la parole était plus libre… Des mots heurteront. Les choses, à l’évidence, auraient pu être dites autrement, même en 1973, mais c’est précisément la liberté de l’écrivain Raspail que d’avoir son style.

Un livre raciste ? Faux procès : le Camp des Saints alerte sur les bouleversements culturels induits par les changements de population du Vieux Continent, or la culture n’a rien à voir avec la couleur de la peau. L’auteur est romancier, et non essayiste ou historien. C’est comme un roman qu’il faut lire le Camp des Saints : pour la force qui entraîne jusqu’au bout du récit celui qui ouvre ces pages haletantes.

S’il fallait manifester une réserve, elle porterait sur la fin, si pessimiste. L’Histoire n’est jamais écrite d’avance, Raspail devrait le savoir, mais on sait que son imaginaire est habité par les peuples disparus et les causes perdues. Les nations occidentales ont maintes fois prouvé leur capacité à surmonter des situations qui, à vue humaine, paraissaient perdues. L’Europe de demain ne sera pas celle de nos aïeux, c’est certain. Il n’est pas dit, pour autant, qu’elle ne sera plus jamais chrétienne.

Jean Sévillia

Jean Raspail, Le Camp des Saints, Robert Laffont

Avec ou sans col romain, l’important, c’est d’aimer !

Ne vous fiez pas au titre par trop manichéen de ce livre ! L’auteur de cet ouvrage agréablement synthétique nous invite à regarder plus loin que le bout de notre nez et en tout cas, à dépasser les préjugés et autres perclusions idéologiques qui éborgnent des regards et blessent des personnes. Ce petit livre écrit d’une plume alerte, par un ancien responsable du service religieux de La Croix, a l’avantage pratique de pouvoir se lire en deux heures. Sa lecture fournit quelques idées force qui à mon sens ont deux mérites : d’abord, de nous ancrer dans une réalité humaine complexe, tissée d’histoires personnelles, ce qui rend obsolète toute explication purement statistique ou théorique. Ensuite cette enquête, nourrie par diverses lectures et rencontres dans des séminaires, nous pare des arguments tranchés que se disputent les tenants impénitents des ailes « conciliaires » et « traditionnelles » de l’Eglise. Ici, pas de portrait fantasmatique du jeune prêtre, mais une approche bienveillante et lucide d’un « métier » à l’avenir inquiétant: seulement 83 ordinations en France en 2010 !

J’ai ainsi été sensible à deux réalités décrites par Yves de Gentil-Baichis dans son livre. La première, c’est le courage qu’il faut avoir pour se lancer en 2011 dans l’aventure du ministère presbytéral. Outre que notre société déchristianisée ne voit pas d’un bon œil cette « carrière » réservée à des hommes célibataires, l’Eglise, défigurée par le scandale des prêtres pédophiles, ne se montre pas sous son meilleur jour à des jeunes garçons épris de l’absolu que leur inspire le service du Christ. Leur choix de surmonter ces obstacles témoigne d’une liberté, d’une générosité et d’une audace que l’on souligne peu, me semble-t-il, même en territoires catholiques. La seconde idée est que l’enjeu actuel porte moins sur l’apparence vestimentaire du prêtre que sur sa manière d’être prêtre dans le monde actuel. Dans une société sujette à la méfiance, la peur et le repli sur soi, le prêtre est voué à être « un homme de liens » là où il est envoyé. En ce sens la lisibilité de son témoignage quotidien, à l’église et à la ville, la marque de l’authenticité de sa vie imprégnée par celle du Christ, sont plus capitales que son apparence visible. « L’extraordinaire succès du film Des hommes et des dieux montrant le choix des moines de Tibhirine de rester avec les populations pauvres de leur région au péril de leur vie, confirme cette intuition, remarque avec pertinence Yves de Gentil-Baichis. Ce qui peut aider nos contemporains à retrouver le sens du sacré, ce n’est pas de partir en croisade contre les dérives de la société actuelle, mais de faire apparaître, par le comportement quotidien des chrétiens, tout ce qui manifeste  l’attention aimante du Christ pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui ». Autrement dit, avec ou sans col romain, l’important, c’est d’aimer.

Michel Cool

Yves de Gentil-Baichis, Conciliaires ou traditionnels ? Enquête sur les futurs prêtres, Desclée de Brouwer.

John Henry Newman, « la miraculeuse simplicité et précision de l’expression »

Il n’est pas toujours facile, dans la prière personnelle, de trouver ses mots. Notre esprit s’égare, semble impuissant à former des phrases intelligibles. Trop vive, impatiente, la sensibilité brouille notre langage, le fait bredouiller. Et parfois, c’est la détresse qui nous réduit au silence… Dans tous les cas, le besoin et la nécessité d’adresser à Dieu, Père, Fils ou Esprit, à la Sainte Vierge et aux saints, une demande ou de rendre grâces se trouvent comme empêchés. Certes, le Destinataire, par définition, est toujours apte à traduire ce désordre, à recevoir notre misère jusque dans son expression la plus maladroite ou exsangue. Et l’Esprit, comme le dit saint Paul, a le don de « venir au secours de notre faiblesse », d’« intercéder pour nous en des gémissements ineffables » (Rm, 8, 26-27). Mais il peut se faire aussi que cet embarras nous laisse à l’écart, asséchés, sans voix, qu’il nous désespère de nous-mêmes, nous détournant de Celui qui peut entendre jusqu’à notre silence…

La littérature et toute la tradition depuis les premiers siècles, sans parler de la liturgie, nous offrent en abondance de quoi pallier cette impuissance, ce découragement. Il y a aussi, toujours disponibles, même si on a tendance à les négliger, la récitation du chapelet et la méditation du rosaire. Alors pourquoi ce Livret de prières du bienheureux John Henry Newman est-il si précieux ? En quoi vient-il si exactement compenser le désordre de notre pensée, sans faire un seul instant violence à notre esprit ? Comment des mots nés dans la conscience d’un homme singulier peuvent-il satisfaire si pleinement une autre conscience, dans un autre temps, un autre espace ? Une évidence : seule la parfaite association de l’universalité catholique et du dogme de la communion invisible des saints peut répondre à ces questions.

Choisies et rassemblées posthumément en 1893, ces prières ont été traduites il y a deux ans en français. Une prière pour chaque jour du mois : pour obtenir la sagesse, pour persévérer dans l’amour de Dieu, pour les défunts, les incroyants, pour l’Eglise ici bas et son unité ; prières d’adoration, d’abandon, pour honorer le Saint-Esprit, le Dieu immuable, le Sacré-Cœur, la Sainte Vierge… Prières du matin aussi, et du soir.

Ce qui est admirable et irremplaçable dans ces textes courts, c’est la parfaite, la miraculeuse simplicité et précision de l’expression. Comme si l’intelligence dogmatique entrait en consonance avec la sensibilité et la ferveur. Comme si la sensibilité et la piété devenaient elles-mêmes intelligence, raison. Comme si, enfin, notre embarras, nos maladresses, notre fatigue trouvaient le remède naturel d’une parole ouverte, mesurée, partagée, justement exprimée et audible en même temps qu’authentiquement intérieure.

Il faut parler, je crois, d’un velouté, d’une suavité de la pensée et de sa formulation. Il faut admirer le si juste agencement des mots, la régularité du souffle – même lorsque des chapitres dramatiques de l’existence sont en jeu. Le véritable abandon à Dieu donne assurément des ailes à la parole. De plus, nous sommes conduits, guidés. C’est cette libre et joyeuse soumission qui forme les mots, construit les phrases. Mots et phrases que notre volonté propre, notre raidissement sur et en nous-mêmes, nous font piteusement balbutier. Noël n’est pas à souhaiter au milieu d’opulents banquets mais au secret du cœur. De même, c’est dans un sobre silence intime que ces paroles trouvent à la fois sens et destination.

Patrick Kéchichian

John Henry Newman, Livret de prières, Ad Solem

Traduit (bilingue) de l’anglais par Pierre Lane et Grégory Solari

Préfacé par Grégory Solari

Didier Ayres, Monologue depuis le refuge

Sous le titre générique de « Monologue depuis le refuge », ce sont en réalité deux recueils que Didier Ayres, auteur de Nous (William Blake, 1997) et de Le Livre du double hiver (Arfuyen, 2003), livre ici au public. Au demeurant, les deux sont étroitement appareillés l’un sur l’autre, sauf à ce que le second se déploie en de plus longues respirations, en un plus ample phrasé. L’ensemble se caractérise bien, en tout cas, comme un « petit livre de patience ». Petit par les dimensions seulement, car, entre les dits les silences se devinent considérables. Par son caractère acéré, comme par le silence, justement, qu’elle génère, l’écriture de Didier Ayres fait songer à celle d’Angélus Silésius, et l’on se trompe d’autant moins dans cette appréciation que l’auteur lui-même (même s’il ne dit pas ici) revendique volontiers cette ascendance littéraire et spirituelle.

Écriture au compte-goutte que celle-ci, et d’une étonnante fidélité à enregistrer la moindre locution intérieure. Sans aucune coquetterie introspective, mais avec l’exactitude de l’instantané, l’auteur nous fait entrer dans son débat existentiel qui est d’abord sa confrontation à l’acte d’écriture lui-même, avec son hésitation fondamentale et son habituelle obscurité : Une fois l’orgueil d’écrire abandonné, reste l’écriture (p. 17). Mais l’écrivain n’est ici, s’il se peut dire, que la transcription continue de l’homme. Car c’est bien comme homme, et comme homme contemporain, que Didier Ayres livre ses « notes », en s’astreignant – ascèse pour lui-même autant que pour le lecteur – à laisser émerger une durée très intime et pleine de questions. Contemporain, il l’est par son inquiétude et par l’aveu détaillé qu’il en fait, par une certaine manière candide et laconique à la fois d’exposer son humanité même. La nôtre, puisque, en réalité, c’est au monologue de son époque que l’auteur sert consciemment de porte-voix, un peu comme un acteur antique : Faire la page est un grand théâtre de pierre (p. 112). L’honnêteté jamais démentie de ce livre, ligne à ligne, en fait un livre profondément fraternel, une espèce de service rendu et qui appelle la gratitude : Je crois qu’il est bon d’être homme. Nous avons le génie, ce petit peu de transcendance qui nous est accordé (p. 27). Sans doute est-ce cette modestie existentielle qui rend capable d’entendre le chant pierreux des choses (p. 13). Bref, il fait bon passer, avec Didier Ayres, une saison en inquiétude – celle de tant de nos contemporains, la nôtre, si nous sommes honnêtes –, et de voir se révéler, comme une délicate récompense de cet affût, le jeune buisson, la très brève brindille, l’épi vert, et cela, pour l’éternité (p. 25). Dans le titre de ce livre, on aura soin de remarquer le mot depuis : il est essentiel. On n’écrit bien qu’à distance, et cela n’est pas affaire de style seulement, mais, beaucoup plus radicalement, de pertinence.

Dans sa postface, le poète et ami Jean Maison témoigne de la première impression reçue de cette œuvre austère, avant même sa parution, et la caractérise à merveille : … j’ai déchiffré les manuscrits, retrouvant d’emblée cette hésitation intelligente, cette sincérité sans complaisance ni intimidation de l’âme. Ce poème vital délivre une parole contenue avec douceur, ouvre la cage aux fauves, pour les rendre à leurs forêts primitives. L’heure donnée est celle de l’élévation qui traverse les chagrins les plus installés (…) Voici donc les minutes d’un procès, une inquisition platonique qui opère une pesée sensorielle et libère la parole inventive (p. 115-116).

Décidément, les éditions Arfuyen ont manifesté leur grand sens du discernement littéraire et spirituel en assumant la publication du livre véridique (p. 117) d’un homme qui peut déclarer, l’ayant achevé, que sa table est restée fidèle et claire (p. 112).

Fr. François Cassingena-Trévedy, osb.

Didier AYRES, Monologue depuis le refuge. Postface de Jean Maison, Arfuyen, 2010

Georges Haldas, dans l’état de poésie

Georges Haldas est mort le 24 octobre dernier à Lausanne. Il avait 93 ans. Né (en 1917) d’un père grec et d’une mère suisse, il vivait à Genève, boulevard des Philosophes. Il aimait croiser ses semblables dans les cafés pour mesurer et surtout éprouver toutes les formes possibles de la  fraternité. Il se nourrissait de ces rencontres. Tous les visages de l’homme lui étaient comme une silencieuse injonction au partage, à la bonté et à la beauté du partage. Converti au catholicisme, nullement embarrassé de bienséance institutionnelle, il n’avait ni sa langue ni sa plume dans la poche. Pas la moindre trace de mièvrerie dans ses livres, mais une voix claire, juste, sans contorsions. Un soir à Genève, juste après la guerre, il avait dîné avec Georges Bernanos, qui l’avait engueulé pour ses sympathies communistes… Il garda toujours quelque chose de la brûlante impatience de l’auteur de La Grande peur des bien-pensants.

Jeune homme, Haldas avait hésité entre la théologie et le football… la littérature arbitra. Une littérature abondante (près de cent titres) généreuse, jamais retournée sur elle-même et se jugeant si belle en son miroir. Outre quelques essais, notamment sur la poésie ou sur Ramuz qu’il admirait, son œuvre comporte trois chapitres, ou branches : la poésie – rassemblée en un volume en 2000 à l’Âge d’homme, son éditeur fidèle – les chroniques et des notes datées, tel un journal, placées sous le titre générale de « L’état de poésie ». Entre l’état de nature et l’état de grâce, écrivait son ami et commentateur, Jean Vuilleumier, l’état de poésie autorise une « dilatation de la psyché », avec le sentiment d’une « révélation fortuite », d’une « fugace plénitude », au sein d’un « bonheur fait d’élan et de repos, d’allégresse et de sérénité… »

Pas de roman donc, ni de philosophie. A l’aise dans l’évocation de ses souvenirs, Georges Haldas prolongeait non pas une introspection, mais une inlassable réflexion, jamais crispée ou minéralisée dans une connaissance définitive. D’ailleurs, ce n’est pas se connaître qui était le plus urgent pour lui, mais déployer, risquer au dehors toutes les ressources de l’intelligence et du cœur. Il nommait ce souci, ce besoin vital, ses « Pâques de tous les jours ». Ainsi pour être « totalement présent à soi-même et au monde », il faut non seulement une « pleine conscience » mais aussi, paradoxalement peut-être, un certain « oubli de soi ».

Le dernier volume des carnets de Georges Haldas, Les Hauteurs de Moab, qui paraît à l’instant de sa mort, couvre les années 2008 et 2009. Notations souvent brèves, qui sont moins des aphorismes ciselés que des tentatives d’expressions, des hypothèses de pensées. Je ne sais pas s’il importe de toujours accorder une note critique aux livres que nous lisons. Je suis sûr en revanche que certains livres, certaines séries de livres – comme cette « Etat de poésie » – répondent à une faim et à une soif que nous ne savions pas forcément avoir. Peu importe leurs imperfections, leurs naïvetés, leurs approximations… Une existence, un travail, un métier de vivre y sont à l’œuvre. Dès lors, le lecteur est invité à entrer dans une complicité, sans complaisance aucune. Et il trouve là son bien.

Patrick Kéchichian

Georges Haldas, Les hauteurs de Moab : carnets 2008 et 2009, L’Âge d’homme

vidéo : entretien avec Georges Haldas