Thomas Bernhard : noir, grinçant, destructeur et misanthrope

Thomas Bernhard, Mes prix littéraires, Gallimard

Parfois, en vacances, sur les rayons de la bibliothèque d’un ami, vous tombez sur un livre que vous n’aviez pas prévu de lire. Vous l’ouvrez, le feuilletez et, après quelques pages, vous vous laissez prendre. Ainsi, pour moi, en ce mois de juillet, du livre posthume de Thomas Bernhard, paru récemment chez Gallimard. Une « notice éditoriale » précise que Meine Preise, écrit en 1980, devait paraître en 1989. La mort de l’écrivain, au début de cette même année (à cinquante-huit ans), a retardé de trente ans la publication du livre. Mais il n’y a nul anachronisme à le lire aujourd’hui…
Je dois avouer que Bernhard ne figure pas dans le premier cercle des écrivains dont j’aime m’entourer : trop noir, grinçant, trop destructeur et misanthrope. Cependant, cette noirceur, chez lui, je l’ai constaté maintes fois avec une sorte d’étonnement – mais lit-on seulement pour être conforté dans ses propres convictions ? –, est aussi une grandeur. Quant à sa misanthropie elle est une arme offensive (parfaitement efficace) contre l’hypocrisie sociale et mondaine, contre les amnésies de l’histoire autrichienne et les révérences accordées aux pouvoirs, aux institutions.
Thomas Bernhard fut-il un écrivain maudit ? Pas vraiment, si l’on consulte la liste impressionnante des récompenses littéraires qu’il reçut dès ses débuts, en Autriche mais aussi en Allemagne : pas moins de huit, dont le prix d’Etat autrichien (1967) et le prestigieux prix Büchner (1970). Pour chacun de ces événements Bernhard se souvient des circonstances de la remise des distinctions, des réactions et pensées qui furent les siennes. Il raconte tout cela avec une sorte de distance, de goût maniaque du détail et d’objectivité. Il en résulte des récits dénués de toute complaisance (à l’égard des institutions bien sûr, mais aussi de lui-même) et d’une impavide drôlerie. Ainsi de l’achat d’une maison passablement déglinguée ou, une autre fois, d’une « Triumph Herald blanche avec des sièges en cuir rouge », avec le montant des récompenses. L’écrivain est là, souvent avec sa tante, devant des officiels, le jury, un public, tiré de sa solitude par une sollicitude officielle ou académique évidemment très éloignée des enjeux réels de la littérature. De ceux-ci d’ailleurs, et de ce que Bernhard, livre après livre, tente d’élaborer, il n’est jamais question dans ces huit récits.
En annexe, l’auteur a cependant placé trois brefs discours qu’il prononça lors de la remise des récompenses, et une note pour annoncer (et expliquer) sa démission de l’Académie de langue et de littérature de Darmstadt. Si on lui demande de prononcer un discours, l’écrivain ne peut dissimuler sa terrible vision du monde et cette obsession d’une « Europe morte » née de la guerre et du nazisme.
Mais qu’on imagine un instant la tête du Ministre et des officiels, lors de la remise du prix d’Etat autrichien, entendant Thomas Bernhard prononcer (on se plaît à l’imaginer, avec un grand calme), les paroles suivantes : « Les époques sont insanes, le démoniaque en nous est un éternel cachot patriotique, au fond duquel la bêtise et la brutalité nous sont devenues les éléments de notre détresse quotidienne. » Et un peu plus loin : « Nous sommes autrichiens, nous sommes apathiques : nous sommes la vie en tant que désintérêt généralisé pour la vie, nous sommes, dans le processus de la nature, la mégalomanie pour toute perspective d’avenir… »
Comment songer à se congratuler encore après cela ?
Patrick Kéchichian

L’œuvre de Newman : une présence et une humanité remarquables.

Jean Honoré, La pensée de John Henry Newman, Une introduction, Ad Solem, 2010
Ramon Fernandez, Newman, Ad Solem, 2010

En un peu plus d’un siècle l’Angleterre a donné au catholicisme deux de ses génies : John Henry Newman (1801-1890) et Gilbert Keith Chesterton (1874-1936). Si dissemblables soient-ils, ces deux auteurs ont en commun, outre la conversion de l’anglicanisme à la religion romaine, un goût prononcé pour la spéculation intellectuelle. Le premier sera béatifié par Benoît XVI en septembre prochain, lors de la visite historique que le pape effectuera en Angleterre. Du second, on lira avec profit, bonheur et même jubilation, la toute nouvelle traduction, aux éditions Climats, de ces maîtres livres que sont Hérétiques et Orthodoxie, qui datent respectivement de 1905 et de 1908.
Avec le cardinal Newman, nous sommes évidemment dans un autre univers mental. Cependant, il serait injuste de ranger Chesterton dans la catégorie des ironistes ou des faiseurs de paradoxes tandis qu’on relèguerait le maître d’Oxford dans les rigidités de la hiérarchie ecclésiastique. La liberté de ton, le goût de la discussion, la place faite à l’affect et à la personnalité, donnent au contraire à l’œuvre newmanienne une présence et une humanité remarquables. Ainsi, les admirables Sermon paroissiaux (Cerf, huit volumes, 1993-2007), qui datent de la période anglicane, constituent l’un des sommets de la prédication chrétienne moderne et répondent parfaitement au but que leur assignait l’orateur : « nous faire tourner le regard vers notre cœur pour le sonder » tout en « allumant » en nous « le visage du Christ ».
Le cardinal Jean Honoré a publié plusieurs ouvrages clairs et informés sur Newman. Dans le dernier en date, le plus synthétique, il montre la cohérence entre la réflexion doctrinale, théologique, du prélat anglais et son expérience humaine et religieuse. « Ses idées théologiques, écrit Jean Honoré, suivent le canevas de son anthropologie et de sa spiritualité ».
Mais après avoir conseillé cette éclairante lecture, je voudrais m’arrêter sur un autre ouvrage consacré à Newman, plus inattendu, plus intrigant… Ramon Fernandez, on s’en souvient, fut l’un des grands critiques littéraires de l’entre-deux guerres, notamment à La NRF. Un peu plus tard, il se fourvoya gravement dans la Collaboration, puis mourut en août 1944, à l’âge de cinquante ans. Les deux articles ici rassemblés, sont encadrés d’une préface d’Irène Fernandez, philosophe, fille de l’auteur, et d’une postface de son frère, l’académicien Dominique Fernandez, qui consacra à son père un livre (Grasset, 2008).

On pourrait s’étonner de l’intérêt de Ramon Fernandez pour Newman, dont il ne partageait nullement la foi. Mais c’est justement cette extériorité qui fait le prix de son analyse. Partant d’un parallèle avec Proust, Fernandez détaille la manière dont Newman résout la question des rapports de la croyance et de la raison. Ce n’est pas au terme d’une pure opération intellectuelle que la foi prend, dans le cœur, la fermeté d’une certitude qui, « par une décision créatrice, dépasse la limite des probabilités ». La sensibilité et l’intuition personnelles jouent un rôle essentiel. Loin de « modérer l’audace de l’imagination », le mystère chrétien, « la réchauffe à la chaleur d’une présence ineffable qui l’accompagne dans tous ses détours » écrit Fernandez à l’écoute de Newman.
Patrick Kéchichian

Dans la forêt de Bavière, d’A. Stifter

Notre vie n’est pas à l’abri des orages – d’ailleurs elle n’est à l’abri de rien. De cette exposition à tous les dangers, la littérature fait son bien. Plus que les calmes paysages, elle aime les tempêtes et nous en montre les beautés et les drames. L’Autrichien Adalbert Stifter, lui, avait un goût très prononcé pour « la clarté, la netteté, la tranquillité et l’exaltation du cœur et de l’esprit ». Lorsqu’il eut dix ans, il entendit La Création de Haydn qui l’« emporta dans un pays de merveilles aux mille pressentiments ». « Dès cette époque, affirme-t-il, il m’arriva bien souvent d’observer les belles lignes et les coloris de nos forêts ». Il parlait de la forêt de Bohème où il était né en 1805. Il s’éloigna peu de Vienne et de sa région natale, fut inspecteur des écoles, peintre, nouvelliste et romancier. Politiquement, c’était plutôt un conservateur. En 1868, il se trancha la gorge avec son rasoir. Il fut aimé et admiré, de Nietzsche à Petre Handke, aussi résolument qu’il fut détesté, de Friedrich Hebbel à Thomas Bernhard – qui le traita de « fermier littéraire d’occasion dont la plume sans art fige la nature et par conséquent le lecteur ». On trouve des traductions surtout chez Jacqueline Chambon, chez Gallimard (notamment son grand roman, L’Arrière-saison) ou Phébus (l’admirable récit d’apprentissage, L’Homme sans postérité).

Dans la forêt de Bavière est un court récit autobiographique, le dernier que Stifter acheva. Du printemps à la fin de l’automne 1866, il séjourne, le plus souvent seul, dans la forêt de Bavière. « Ce n’est pas seulement pour restaurer sa santé, mais aussi pour calmer et rasséréner son âme que l’on se promène ici et laisse tout chose agir sur soi… ». C’est d’abord un été de sereine harmonie avec la nature pendant lequel il sent se manifester, « dans ce qui est le plus infime, la grandeur de la toute-puissance ». Mais en novembre, éclate une « inconcevable tempête de neige dont les manifestations dépassèrent de loin ce que je connaissais déjà ». A la place de la paix de l’âme et de l’harmonie – mais on la sentait menacée – c’est une angoisse sans mesure qui s’empare de Stifter. A la fragilité de son esprit soumis à une telle violence, s’ajoute l’anxiété pour son épouse mystérieusement malade, que la tempête lui interdit de rejoindre en ville. A la fin, tout s’apaise. Mais le « bonheur » qui revient est définitivement blessé par le souvenir de l’« effroyable blancheur ».

Comme le traducteur-éditeur le souligne dans son introduction, Stifter met en scène la relation du particulier et de l’universel. Mais au lieu de trouver l’accord auquel il aspire, le particulier « résiste », « se dérobe ». Dès lors, la beauté de la nature devient une « splendeur fermée » et la respiration une suffocation.

Patrick Kéchichian

Voir le livre sur laprocure.com

La création pour quoi faire ?

Et si l’on convenait que la foi est un double mouvement, d’expansion et de concentration, d’inspiration autant que d’expiration, de souffle donné et repris (lisez à ce propos le beau livre récent de Jean-Louis Chrétien, Pour perdre et reprendre haleine, Bayard, 2009), que son lieu est partout, dans le cœur aussi bien que dans l’univers ? Un pas encore, et l’on admettrait sans beaucoup d’effort que ce mouvement, en réalité, est unique et que le cœur de l’homme et celui du monde sont intimement solidaires. Et que d’ailleurs la Révélation ne dit rien d’autre. Que le grand récit de la Création et celui de la L’Incarnation du Verbe se suivent et se ressemblent.
Généralement, ces questions sont laissées aux spécialistes, et le néophyte – l’auteur de ces lignes en est un – ne s’aventure pas dans de tels territoires de pensée. Mais c’est précisément là qu’intervient un jeune homme de 83 ans, Jean Bastaire, pour nous débarrasser de toute timidité. Pour secouer notre égoïste quiétude, sans pour autant nous attirer vers de suspects vertiges. Depuis une vingtaine d’années, ce fils de l’Ecole républicaine, grand spécialiste de Charles Péguy, poète et penseur qui a définitivement réconcilié intelligence et générosité, foi et énergie vitale, se bat Pour une écologie chrétienne – un de ses livres porte ce titre (Cerf, 2004).
A l’écoute des Saintes Ecritures, de Teilhard de Chardin et de Claudel, mais aussi de toute la tradition, des Pères de l’Eglise à saint François d’Assise, il démontre inlassablement que la Terre n’est pas l’espace de notre exil ou de notre relégation mais le royaume, la maison que Dieu nous a confiée. Loin de tout panthéisme, il nous invite à considérer qu’« aucune opposition n’existe entre la matière et l’Esprit, pas plus qu’entre l’argile et le potier ». Pour avoir un sens, le salut doit aussi être celui de toute la Création, et « tenir ensemble les deux bouts du mystère de l’Incarnation ». Comme le Christ réunit « les deux natures, terrestre et céleste, humaine et divine ».
Les deux livres que Jean Bastaire publie aujourd’hui prennent place parmi la dizaine d’ouvrages – essais et anthologies – qui figurent déjà dans le chapitre « écologie » de sa riche bibliographie. Le premier, La Création, pour quoi faire ? est une réponse à la dangereuse naïveté des courants créationnistes. Mais plus qu’une thèse ou une démonstration, c’est une méditation haute et large, informée et chaleureuse, que nous propose l’auteur. Pâque de l’univers est un livre plus intime et mystique, mais qui regarde vers le même horizon. Citons ces quelques phrases : « Le salut n’est pas de s’évader du temps, mais de l’assainir. Le temps malade est guéri par l’éternité. (…) Le mal obstrue cet élan. L’éternité est étouffée dans un temps qui ne respire plus à son rythme initial et finit par expirer sur les lèvres du créé… » Ou celles-ci : « Innocente de la faute humaine, la création entière est crucifiée avec les hommes. Le Christ ne laisse rien hors du pouvoir de sa vulnérabilité… »
Certains livres nous donnent des forces neuves, une énergie dont nous nous ignorions capables. Ainsi ceux de Jean Bastaire.

Patrick Kéchichian