Georges Haldas est mort le 24 octobre dernier à Lausanne. Il avait 93 ans. Né (en 1917) d’un père grec et d’une mère suisse, il vivait à Genève, boulevard des Philosophes. Il aimait croiser ses semblables dans les cafés pour mesurer et surtout éprouver toutes les formes possibles de la fraternité. Il se nourrissait de ces rencontres. Tous les visages de l’homme lui étaient comme une silencieuse injonction au partage, à la bonté et à la beauté du partage. Converti au catholicisme, nullement embarrassé de bienséance institutionnelle, il n’avait ni sa langue ni sa plume dans la poche. Pas la moindre trace de mièvrerie dans ses livres, mais une voix claire, juste, sans contorsions. Un soir à Genève, juste après la guerre, il avait dîné avec Georges Bernanos, qui l’avait engueulé pour ses sympathies communistes… Il garda toujours quelque chose de la brûlante impatience de l’auteur de La Grande peur des bien-pensants.
Jeune homme, Haldas avait hésité entre la théologie et le football… la littérature arbitra. Une littérature abondante (près de cent titres) généreuse, jamais retournée sur elle-même et se jugeant si belle en son miroir. Outre quelques essais, notamment sur la poésie ou sur Ramuz qu’il admirait, son œuvre comporte trois chapitres, ou branches : la poésie – rassemblée en un volume en 2000 à l’Âge d’homme, son
éditeur fidèle – les chroniques et des notes datées, tel un journal, placées sous le titre générale de « L’état de poésie ». Entre l’état de nature et l’état de grâce, écrivait son ami et commentateur, Jean Vuilleumier, l’état de poésie autorise une « dilatation de la psyché », avec le sentiment d’une « révélation fortuite », d’une « fugace plénitude », au sein d’un « bonheur fait d’élan et de repos, d’allégresse et de sérénité… »
Pas de roman donc, ni de philosophie. A l’aise dans l’évocation de ses souvenirs, Georges Haldas prolongeait non pas une introspection, mais une inlassable réflexion, jamais crispée ou minéralisée dans une connaissance définitive. D’ailleurs, ce n’est pas se connaître qui était le plus urgent pour lui, mais déployer, risquer au dehors toutes les ressources de l’intelligence et du cœur. Il nommait ce souci, ce besoin vital, ses « Pâques de tous les jours ». Ainsi pour être « totalement présent à soi-même et au monde », il faut non seulement une « pleine conscience » mais aussi, paradoxalement peut-être, un certain « oubli de soi ».
Le dernier volume des carnets de Georges Haldas, Les Hauteurs de Moab, qui paraît à l’instant de sa mort, couvre les années 2008 et 2009. Notations souvent brèves, qui sont moins des aphorismes ciselés que des tentatives d’expressions, des hypothèses de pensées. Je ne sais pas s’il importe de toujours accorder une note critique aux livres que nous lisons. Je suis sûr en revanche que certains livres, certaines séries de livres – comme cette « Etat de poésie » – répondent à une faim et à une soif que nous ne savions pas forcément avoir. Peu importe leurs imperfections, leurs naïvetés, leurs approximations… Une existence, un travail, un métier de vivre y sont à l’œuvre. Dès lors, le lecteur est invité à entrer dans une complicité, sans complaisance aucune. Et il trouve là son bien.
Patrick Kéchichian
Georges Haldas, Les hauteurs de Moab : carnets 2008 et 2009, L’Âge d’homme
vidéo : entretien avec Georges Haldas


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