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La nature et la grâce

Il n’est pas d’une originalité inouïe de penser que Terrence Malick est le plus grand cinéaste vivant. En cinq films aussi rares qu’aboutis, il a construit une œuvre d’une ampleur unique, contemplative et charnelle à la fois. Tree of life, qui sort en dvd, a obtenu la palme d’or lors de l’édition 2011 du festival de Cannes. Ce film éblouissant est sans doute le plus ambitieux de son auteur et, pour ma part, je trouve que c’est le plus beau.

Le tour de force de Malick est de proposer une histoire du monde, de sa création à ce que nous appellerons son aboutissement, en l’incarnant dans la vie d’une famille américaine. Brad Pitt campe, avec une vérité admirable, le personnage d’un père perfectionniste, musicien qui est passé à côté d’une vocation, qui aime autant ses enfants qu’il les tyrannise, projetant sur eux le succès qu’il n’a pas obtenu. Autour de lui, une mère dont le seul défaut serait de n’en pas avoir (Jessica Chastain d’une beauté saisissante) et trois enfants, dont l’aîné, Jack (Sean Penn à l’âge adulte) se souvient de cette enfance où l’insouciance et la joie côtoient la peine et le deuil, au sein d’une nature qui, comme toujours chez Malick, est un personnage central du film.

Nul ne filme comme Malick ; la nature, certes, mais aussi les êtres humains : la lumière sur une feuille, le frémissement de l’air dans une chevelure, cet invisible lien entre les êtres et les éléments, avec une caméra qui embrasse comme nul autre son sujet. Sujet de contemplation. Rien que pour cela, il faut voir et revoir Tree of Life. Mais un autre aspect de ce film m’incite à vous le recommander ardemment. N’ayons pas peur des mots, c’est qu’il s’agit d’un immense film chrétien.

Les deux scènes qui ont été contestées par certains – et que, pour ma part, j’ai trouvées admirables – celle de la création du monde et celle de la fin – immergent le spectateur dans le mystère du monde qui est celui de Dieu. Personne n’avait osé filmer la création ainsi. Ces images de l’émergence de la vie – les éléments, la vie végétative, la vie animale – constituent à la fois une catéchèse (on sent bel et bien l’acte créateur) et une contemplation de la manière dont ce geste créateur s’est déroulé, à savoir selon les lois de l’évolution. Quant à la scène finale, je ne voudrais pas vous imposer une interprétation. On peut penser qu’il s’agit de la communion des saints, du paradis, ou peut-être simplement de l’union à Dieu en tous, du royaume dès maintenant. A coup sûr, de ce point de jonction rare entre la nature et la grâce.

Car c’est bien le sujet de ce film : la nature et la grâce. Derrière cette chronique familiale d’une humanité ordinaire, enchâssée entre le spectacle grandiose de la création et l’atmosphère d’apesanteur du dénouement, se joue la grande tension de l’humanité. Celle de la nature et de la grâce. La nature, c’est à la fois ce monde qui suscite notre émerveillement et ses lois de combat et de violence ; la grâce, qui ne vient pas la détruire, est au contraire ce qui vient l’accomplir en faisant toutes choses nouvelles. Ce film en est l’épiphanie.

François Maillot

Terrence Malick, Tree of Life

Le cinéma ou l’art de la grâce

Certains d’entre vous l’ont déjà vu. Je parle bien sûr du film de Xavier Beauvois, Des hommes et des Dieux. Une semaine après l’avoir visionné, je tiens à vous en dire quelques mots.

Le film de Xavier Beauvois, réalisateur d’une rare intransigeance, marquera plus encore le terreau du christianisme contemporain que les succès récents que furent le Grand Silence, l’Île ou La Passion du Christ. Pourquoi ? Parce que ce film est exactement ce que le christianisme peut dire aujourd’hui au monde, et dans une forme à la fois parfaitement contemporaine et totalement aboutie.

Ce que dit ce film, c’est qu’être chrétien dans un monde qui ne l’est plus et qui professe, à ciel ouvert ou à mots couverts, une haine du christianisme, c’est avant tout être « christophore ». Non pas prosélyte, au sens où l’on croirait que notre action serait de nature à convertir ce qui ne se tourne vers la lumière que par une rencontre qui nous échappe ; non pas bien sûr indifférentiste ou relativiste, option consternante qui consisterait à croire que la foi dans le Christ est un attribut superflu ! Mais être chrétien, à l’instar des moines de Tibhirine, c’est avant tout porter le Christ en soi et communiquer aux autres sa présence, sans penser au succès, mais en étant dans le don de son être entier, et par la même du Dieu qui est en soi. C’est très exactement ce que montre le film de Xavier Beauvois, dans une radicalité évangélique suivie au plus près. Nous ne dévoilerons rien ici du film en disant seulement que, s’achevant sur deux scènes évoquant le repas du Jeudi Saint et le Chemin de Croix, Beauvois donne à comprendre la présence des moines martyrs en Algérie pour ce qu’elle est : la présence du Christ sacrifié au cœur du monde, prolongée par l’oblation de ces hommes qui n’ont choisi cette voie que par amour.

Pour dire cela, il fallait peut-être un cinéaste réputé athée, comme ce fut le cas pour Pasolini, ou comme c’est aujourd’hui la profession de conscience des frères Dardenne. Un cinéaste qui est un immense artiste (voyez, si vous n’êtes pas « choquable »,  N’oublie pas que tu vas mourir). Les scènes de la vie nord-africaine ou celle du dernier repas, sont dignes de Sergio Leone, avec une caméra fluide et charnelle. Les scènes de prière où le plan fixe montre une fois de plus sa supériorité quand il s’agit d’atteindre la profondeur de l’âme, sont justes, naturelles et comme improvisées sous l’effet d’une grâce. Je ne connais pas de film plus impeccable du point de vue de la grande tradition spirituelle chrétienne, et notamment de l’abandon, dans sa visée pleine et entière, de Caussade à Charles de Foucauld. Pas de film plus abandonné à la grâce du cinéma, comme le montre cette fin dictée par une tempête de neige imprévue qui donne au film une conclusion inouïe. Car c’est ce que nous dit ce film : si la vie de l’homme est rétrécie sans la grâce, le cinéma peut être le vecteur par lequel celle-ci surgit. Et c’est pourquoi le septième art est grand !

François Maillot

Xavier Beauvois, Des hommes et des Dieux [DVD]

L’Encerclement, la démocratie dans les rets du néolibéralisme

L’encerclement, documentaire sur l’idéologie néolibérale, bouscule sans artifice nos idées reçues. Des propos liminaires d’Ignacio Ramonet jusqu’à la fin du film, nous sommes pris dans les « rets » d’une réalisation redoutablement efficace. C’est un véritable tour de force qu’opère Richard Brouillette, de s’adresser à notre intelligence en préférant aux effets faciles la parole des intellectuels (un anti Michael Moore en quelque sorte). Le discours sans fard n’en a que plus de force, d’autant que le réalisateur a su créer une ambiance captivante. En plan fixe et en noir & blanc, on laisse le temps aux intervenants – Noam Chomsky, Norbert Baillargeon, Bernard Maris, ou encore Susan George – de développer leurs arguments. Qu’on adhère totalement, partiellement, ou pas du tout à la teneur des propos – le film est clairement engagé – ils interpellent fortement et stimulent la réflexion.

Le dispositif dépouillé, sans voix-off ni musique, nous plonge dans un face à face avec les intellectuels, et le découpage en chapitres structure un film captivant de bout en bout. Une réussite tant sur le fond que sur la forme soulignée par la critique, des Inrockuptibles à Télérama, en passant par Le Monde et Les Cahiers du cinéma

Extrait 1 : Ignacio Ramonet


Extrait 2 : Noam Chomsky

Voir la fiche du film l’Encerclement sur www.laprocure.com

Le neuvième jour de Volker Schlöndorff

Il est rare de voir un film comme Le neuvième jour de Volker Schlöndorff. Le grand réalisateur allemand, auteur du fameux Tambour, qui partagea naguère la palme d’or à Cannes avec Apocalypse now de Coppola, livre encore ici un chef d’œuvre. Sur le thème du nazisme, il s’agit d’un film sans complaisance, sans effets. Quant au thème, le destin d’un prêtre prisonnier à Dachau, il est rarement bien traité au cinéma. Ici tout est parfait : les discussions théologiques, la visée liturgique et eucharistique, la position de Pie XII face au nazisme. Ce film, on se demande pourquoi, n’est jamais sorti en France sur les écrans. Il sort enfin en dvd et la Procure le soutient. Parce que c’est un grand film. Parce que c’est un film qui dit la vérité sur la position chrétienne face à un des drames de notre histoire. Parce que c’est un film qui va au cœur de la tragédie de la condition humaine, incompréhensible sans la vie, la mort et la Résurrection de ce juif nommé Jésus, le Verbe de Dieu incarné.

François Maillot