Sorj Chalandon n’en avait pas fini avec cette blessure personnelle : Une amitié de vingt ans brisée par l’aveu de la trahison.
Dans Mon traitre paru en 2008, il racontait le point de vue d’Antoine, le petit français qui s’était engagé en Irlande et qui nouait une longue relation d’amitié avec un activiste irlandais. L’homme était en réalité un espion du gouvernement britannique. Ce furent vingt années de mensonges sans qu’on ait jamais su quelle en était la véritable raison. Cet homme s’appelait Denis Donaldson. Dans le roman il prend le nom de Tyrone Meehan. Vingt ans de fréquentation avec un traitre !
Et c’est le trahi qui parle, de sa douleur, de sa stupéfaction. Avant d’avoir fini d’écrire ce premier roman Chalandon apprenait qu’on l’avait tué. L’IRA n’a jamais revendiqué l’assassinat.
« Après la publication de Mon Traître, le tombeau est resté ouvert. J’avais écris Tyrone pour pleurer Denis mais soudain, les deux fantômes me demandaient des comptes. Le vrai, abattu au fusil de chasse. L’autre, à peine masqué par mes mots. Je n’avais pourtant pas condamné mon traitre, et Antoine n’avait pas jugé le sien. J’avais essayé de les écouter, de les regarder, de les comprendre. Mais cela n’a pas suffit à leur repos. Et je n’étais pas apaisé. »
Avec Retour à Killybegs Sorj Chalandon revient avec un livre plus introspectif dans lequel, cette fois-ci, c’est le traitre qui parle. L’auteur se pose la question de savoir qui est vraiment cet homme. Il part à sa rencontre.
Tyrone Meehan raconte son désarroi, en mêlant différentes époques de sa vie, de son enfance avec un père alcoolique violent, de l’humiliation, de la misère et des privations, de son adolescence passée chez les scouts irlandais (il est l’un des tous premiers en 1940), de son engagement dans l’armée république irlandaise, de son emprisonnement, de la torture. On apprend les exactions commises sous le gouvernement de Margaret Thatcher où l’on refusait de considérer les prisonniers irlandais comme des prisonniers de guerre. Tyrone a en lui la totalité de l’Irlande combattante. C’est le plus courageux d’entre tous qui va trahir. Il raconte son angoisse et sa solitude face à ses amis qui ne savent pas, qui l’aiment et qui le louent. Il est le seul à savoir qu’il a trahi.
« Je ne reviens pas pour avouer »
Sa trahison le dépasse. Meehan Tyrone ne s’en explique pas. Il ne revient pas pour se faire pardonner. Il appartient désormais à un autre monde. Et si Chalandon crée un traitre de papier, il crée aussi les êtres qui lui sont chers. Le personnage de Sheila, sa femme, donne au récit des passages déchirants.
(…) J’écoutais le silence de ma femme. Ses gestes comme si rien. Quand je croisais ses yeux, elle souriait. Pas un sourire de fille, de mère, de combattante, un sourire très âgé que je ne lui connaissais pas.
Sorj Chalandon était journaliste avant de devenir écrivain (Il a reçu le prix Albert Londres en 1988) c’est pourtant un vrai travail d’écrivain. Le ton est juste. Pas un mot de trop dans ce roman sensible et émouvant qu’on lit avec avidité. Il en faut du courage et de l’abnégation pour se mettre dans la peau de celui qui vous a trahi. C’est un véritable tour de force.
« Dans mon traitre, je demandais au lecteur de partager la douleur du trahi. Dans Retour à Killybegs, je lui offre de partager l’effroi de la trahison.
- Lui as-tu pardonné ?
- Mille fois, j’ai entendu cette question. Effacer, je ne dois pas. Oublier, je ne peux pas. Mais je n’éprouve plus de rancœur. »
Marie Joseph Biziou








Je voudrais vous parler d’un livre magnifique « Deux petits pas sur le sable mouillé » de Anne-Dauphine Julliand. Il raconte des épreuves hors du commun qu’affronte une famille, mais je vous le dis tout de suite, ce n’est pas un récit qui provoque un apitoiement effrayé, triste, résigné, c’est tout le contraire : c’est un témoignage extraordinaire de vie et le lecteur en sort bouleversé, mais fortifié.
quatre ans, par le fils aîné Gaspard. Comme l’auteur l’écrit dans une formule admirable : puisqu’ils ne peuvent pas ajouter des jours à la vie, ils vont ajouter de la vie aux jours.