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Solange Bied-Charreton, Enjoy

Solange Bied-Charreton, Enjoy, Stock

Il est difficile d’écrire sur les livres des amis, surtout lorsqu’il s’agit de romans. Non pas pour une médiocre affaire de complaisance et de renvoi d’ascenseur (Solange et moi ne connaissons comme ascenseur que celui de la petite Thérèse), mais surtout parce que ce lien d’amitié repose sur des affections, des réflexes, des raisonnements et surtout des ellipses partagés dont il est parfois difficile de se détacher pour se mettre dans la peau d’un lecteur qui, quant à lui, y serait plus ou moins extérieur. Pourtant, à force de fréquenter les rentrées littéraires et leurs kyrielles  de premiers romans, je crois pouvoir vous assurer que celui-ci est d’une singularité qui mérite le détour et qui correspond à ce que l’on peut attendre de la littérature.

Enjoy raconte l’histoire (oui, première bonne nouvelle, ce roman RACONTE UNE HISTOIRE !) de Charles Valérien dont la vie se partage entre une existence réelle d’une insoutenable vacuité au sein d’un cabinet de consultants et une existence virtuelle d’une médiocre insignifiance sur Show You, le réseau social en vogue où l’on doit, sous peine d’être banni, poster une vidéo hebdomadaire. Dans les deux cas, une existence marquée par le paraître, les conventions, la contrainte et la peur panique de ne plus exister, de n’être rien ; et ces deux univers n’en font qu’un, comme Charles en fera l’amère expérience. Solange Bied-Charreton nous emmène au pays d’Aldous Huxley, dans un meilleur des mondes qui ressemble au nôtre et pourtant donne envie de gerber. Avec un style clinique, à l’ironie souvent mordante, qui évoque celui des hussards, et notamment de Nimier, sans le cynisme pour autant.

Car là est le mérite de ce roman. Il ne nous propose pas seulement une radiographie d’un monde sans intérêt. Derrière Show You, il y a des histoires d’êtres de chair et d’esprit. Anne-Laure, dont Charles tombe amoureux, qui refuse d’être sur Show You et préfère le rock alternatif de copains bruyants ; Rémy Gauthrin, auteur en vogue, qui va éprouver la vanité de la petite entreprise de business littéraire ; le père de Charles enfin, dont la folie semble être plus sage que la sagesse du monde. En faisant résolument basculer son histoire vers une humanité cabossée mais réellement vivante, à laquelle Charles et Gauthrin finiront par aspirer, Solange Bied-Charreton laisse la place (un peu tard et de manière un peu trop abrupte à mon avis, c’est le seul reproche que je lui ferais) à une réelle compassion, sans pathos ni mouchoirs, juste suggérée à l’attention du lecteur réellement présent à ce qu’il lit. C’est alors, la béance du vide de ce monde sans Dieu et dont l’humanité s’expulse elle-même qui apparaît. Se dessine enfin ce portrait de l’homme en marche vers sa destinée : une quête de Dieu, d’amour, de rédemption l’habite inexorablement. Il n’aura de repos de l’avoir trouvé. Enjoy !

François Maillot


Solange Bied-Charreton, Enjoy, Stock

Jean-Michel Delacomptée, La grandeur : Saint-Simon

Jean-Michel Delacomptée nous présente son livre « La grandeur : Saint-Simon » paru aux éditions Gallimard

Jeudi La Procure : Jean-Michel Delacomptée

Jean-Michel Delacomptée, « La grandeur : Saint-Simon », éditions Gallimard

Patrick Kéchichian, Paulhan et son contraire

Patrick Kéchichian présente son livre « Paulhan et son contraire »

Jeudi La Procure : Patrick Kéchichian


Patrick Kéchichian, Paulhan et son contraire, éditions Gallimard

Bertrand Leclair, Dans les rouleaux du temps

Lire n’est pas une activité de loisir. Lorsqu’elle le devient, lorsqu’elle est ainsi perçue, tout le sérieux de la littérature est bradé. Mais c’est aussi la vie qui se trouve solidairement diminuée, amputée d’une dimension essentielle. – Pourquoi établissez-vous ce lien ? Nous ne parlons que des livres, il me semble ? D’ailleurs, ne dit-on pas que la vraie vie est ailleurs ? – C’est justement toute la question : pour saisir la « vraie vie », pour tenter de s’y repérer, de tenir debout et de marcher dignement, la littérature (au sens large, pas seulement le roman) est indispensable. Pour avancer dans la nuit, on a besoin de torches, de lumière. De même, la vie demande à être éclairée, à devenir, autant qu’il est possible et permis, lisible. Si l’on ne conçoit pas ce lien comme une nécessité, alors oui, on pourra considérer la lecture comme une activité distrayante, au même titre que la danse de salon ou la console de jeux.

Au-delà des préférences qu’il affiche, au-delà même des analyses qu’il avance, le grand mérite de Bertrand Leclair, dans son essai, est d’affirmer ce lien indissoluble entre la vie, sa vie, et la littérature. Plus précisément, comme le titre de son livre l’indique, entre les « temps » de cette vie et les œuvres qui ont pu les marquer. Un lien vivant et – pour l’auteur comme pour les lecteurs qui en auront fait l’expérience – salvateur. Le mot de « salut », Bertrand Leclair l’emploie d’ailleurs lui-même, précisant qu’on peut l’entendre de plusieurs manières. Oui, les livres, des livres, peuvent nous sauver de maints périls, de tous les vides de l’existence, nous faire grandir, nous éclairer, nous enrichir, au sens fort du terme – qui n’est pas celui de la menue monnaie… « Je veux interroger, non pas l’essence, mais les puissances de la littérature », écrit d’emblée Leclair. Immédiat accord, bien sûr, avec ce programme, même si l’on peut défendre l’idée d’une intime proximité de ces « puissances » et de cette « essence ». D’ailleurs, un peu plus loin, l’auteur affirme chercher « l’âme des livres », en tant qu’ils ont marqué et construit sa propre âme.

Car à côté du mérite dont je viens de parler, il en est un autre, plus secret, qui regarde justement l’âme d’un homme. Un homme parmi les autres certes, mais en même temps unique et irremplaçable – comme tous les autres. Pour se caractériser, pour se montrer, pour n’être pas aveugle à lui-même, Bertrand Leclair a choisi de prendre, ou plutôt de reprendre les livres qui ont, comme on dit, marqué sa vie, de l’enfance à l’âge adulte. Des livres qui l’ont « inventé », pour reprendre son propre verbe. De Socrate à Proust, le chemin est tout sauf académique. Les seules hiérarchies admises étant celles qu’on se forge soi-même et pour soi-même. L’Aragon d’Aurélien, Sartre (« L’Enfance d’un chef »), Céline (« La Trilogie allemande »), Jack London (Martin Eden), mais aussi Mallarmé levant un toast funèbre au secret et flamboyant Villiers de L’Isle-Adam, ou Histoire d’O ; et encore, plus près de nous, Piotr Rawicz, Frédéric Berthet, Hélène Cixous… « Oui, le miroir que me tend le livre [Leclair parle d’Aurélien] est plus fort que moi, j’oublie le cadre, je n’y vois plus que ma propre vie en vérité, enfin éclaircie, sinon élucidée. »

Le beau livre de Bertrand Leclair, nous démontre que lire fait vivre, et aussi, parfois, écrire. Il suggère que les mots ne servent pas seulement, pas d’abord, à communiquer, mais à parler et à se parler.

On pourra compléter la lecture de Dans les rouleaux du temps par celle d’un autre livre, point trop éloigné de celui de Leclair. Jacques Dubois est un universitaire belge, spécialiste notamment de Simenon. Ses Figures du désir, mesurent la capacité de certaines héroïnes de romans (de Balzac, Proust, Aragon à Simenon ou Jean-Philippe Toussaint) à susciter chez le lecteur un mouvement quasiment amoureux… Une manière d’ajouter, après vivre et lire, un troisième verbe, qui fédère les deux autres : aimer.

Patrick Kéchichian

Dans les rouleaux du temps, de Bertrand Leclair, Flammarion.

Figures du désir. Pour une critique amoureuse, de Jacques Dubois, Les Impressions nouvelles.

Alain Finkielkraut, Et si l’amour durait

Alain Finkielkraut présente son livre « Et si l’amour durait », paru aux éditions Stock

Jeudi La Procure : Alain Finkielkraut

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Sorj Chalandon, Retour à Killybegs

Sorj Chalandon n’en avait pas fini avec cette blessure personnelle : Une amitié de vingt ans brisée par l’aveu de la trahison.

Dans Mon traitre paru en 2008, il racontait le point de vue d’Antoine, le petit français qui s’était engagé en Irlande et qui nouait une longue relation d’amitié avec un activiste irlandais. L’homme était en réalité un espion du gouvernement britannique. Ce furent vingt années de mensonges sans qu’on ait jamais su quelle en était la véritable raison. Cet homme s’appelait Denis Donaldson. Dans le roman il prend le nom de Tyrone Meehan. Vingt ans de fréquentation avec un traitre !Sorj Chalandon, Retour à Killybegs Et c’est le trahi qui parle, de sa douleur, de sa stupéfaction. Avant d’avoir fini d’écrire ce premier roman Chalandon apprenait qu’on l’avait tué. L’IRA n’a jamais revendiqué l’assassinat.

« Après la publication de Mon Traître, le tombeau est resté ouvert. J’avais écris Tyrone pour pleurer Denis mais soudain, les deux fantômes me demandaient des comptes. Le vrai, abattu au fusil de chasse. L’autre, à peine masqué par mes mots. Je n’avais pourtant pas condamné mon traitre, et Antoine n’avait pas jugé le sien. J’avais essayé de les écouter, de les regarder, de les comprendre. Mais cela n’a pas suffit à leur repos. Et je n’étais pas apaisé. »

Avec Retour à Killybegs Sorj Chalandon revient avec un livre plus introspectif dans lequel, cette fois-ci, c’est le traitre qui parle. L’auteur se pose la question de savoir qui est vraiment cet homme. Il part à sa rencontre.

Tyrone Meehan raconte son désarroi, en mêlant différentes époques de sa vie, de son enfance avec un père alcoolique violent, de l’humiliation, de la misère et des privations, de son adolescence passée chez les scouts irlandais (il est l’un des tous premiers en 1940), de son engagement dans l’armée république irlandaise, de son emprisonnement, de la torture. On apprend les exactions commises sous le gouvernement de Margaret Thatcher où l’on refusait de considérer les prisonniers irlandais comme des prisonniers de guerre. Tyrone a en lui la totalité de l’Irlande combattante. C’est le plus courageux d’entre tous qui va trahir. Il raconte son angoisse et sa solitude face à ses amis qui ne savent pas, qui l’aiment et qui le louent. Il est le seul à savoir qu’il a trahi.

« Je ne reviens pas pour avouer »

Sa trahison le dépasse. Meehan Tyrone ne s’en explique pas. Il ne revient pas pour se faire pardonner. Il appartient désormais à un autre monde. Et si Chalandon crée un traitre de papier, il crée aussi les êtres qui lui sont chers. Le personnage de Sheila, sa femme, donne au récit des passages déchirants.

(…) J’écoutais le silence de ma femme. Ses gestes comme si rien. Quand je croisais ses yeux, elle souriait. Pas un sourire de fille, de mère, de combattante, un sourire très âgé que je ne lui connaissais pas.

Sorj Chalandon était journaliste avant de devenir écrivain (Il a reçu le prix Albert Londres en 1988) c’est pourtant un vrai travail d’écrivain. Le ton est juste. Pas un mot de trop dans ce roman sensible et émouvant qu’on lit avec avidité. Il en faut du courage et de l’abnégation pour se mettre dans la peau de celui qui vous a trahi. C’est un véritable tour de force.

« Dans mon traitre, je demandais au lecteur de partager la douleur du trahi. Dans Retour à Killybegs, je lui offre de partager l’effroi de la trahison.

- Lui as-tu pardonné ?

- Mille fois, j’ai  entendu cette question. Effacer, je ne dois pas. Oublier, je ne peux pas. Mais je n’éprouve plus de rancœur. »

Marie Joseph Biziou

Sorj Chalandon, Retour à Killybegs, Grasset

Pourquoi faut-il lire des bons livres ?

Dialogue entre Alain Finkielkraut et Pierre Lepape

« Alain Finkielkraut : le roman d’amour n’est pas la célébration du sentiment amoureux. Il est par définition … une critique du lyrisme. D’ailleurs, cette critique peut se faire au nom de l’amour même. Après tout, c’est trahir l’amour que d’exalter le sentiment que l’on éprouve. Aimer, ce n’est pas aimer l’amour, c’est aimer son destinataire. Le roman nous met en garde contre le narcissisme inhérent au lyrisme amoureux. Ainsi est-il fidèle à sa vocation.

Pierre Lepape : Oui, en même temps, les formes les plus diffusées du roman d’amour, autrement dit les romans de gare, les romans roses, reprennent pour l’essentiel les grandes structures, les grands mythes de l’amour romantique, le plus autocentré, le plus narcissique qui soit. Si l’on envisage les choses non plus du côté de la qualité littéraire mais du point de vue des ventes de livres, on s’aperçoit que, depuis 1830-1840, c’est toujours le même modèle qui domine, le modèle romantique où un personnage soumet l’autre à sa propre volonté narcissique.

Alain Finkielkraut : Mais justement, depuis les origines, la grande littérature mène une dure bataille contre le kitsch que ne cesse de développer la mauvaise. Car ces romans d’amour-là, qui jettent sur la réalité le voile du mensonge embellissant, ont des effets dans le monde. Ils façonnent une certaine manière d’aimer ou d’agir et de Don Quichotte à Madame Bovary, les romanciers ont traité du retentissement de la mauvaise littérature sur la vie des hommes. C’est justement le problème posé au roman et c’est là qu’on voit tout l’enjeu de la littérature. Pourquoi faut-il lire des bons livres ? Pour échapper à l’emprise des mauvais sur notre vie la plus intime. »

A propos de  Et si l’amour durait de Alain Finkielkraut, Stock

Et Une histoire des romans d’amour de Pierre Lepape, Seuil

In Le Monde vendredi 30 septembre 2011

Le Souvenir du monde

Le Souvenir du monde, Essai sur Chateaubriand de Michel Crépu

Comparée aux histoires que se racontent les romanciers, la grande Histoire, la vraie, celle d’où nous venons, offre bien des avantages et des agréments. Et nul besoin de la passer par le tamis de notre pauvre imagination, par nos si peu fulgurantes fantaisies. La recette est simple, je veux dire extraordinairement complexe : prendre les choses, les hommes et les événements, les sentiments collectifs et individuels, les ambitions (très important, les ambitions… hélas !), les lubies et les éclairs de lucidité, les instincts et les errements, les grands discours et les bégaiements… mêler le tout, diriger l’orchestre, peindre la fresque. Mais, pour faire un bon livre, il manque à tout cela un élément essentiel : un homme (ou une femme) au milieu, en chair et en os, en corps et en esprit, une figure qui attire et retient le regard, qui intéresse et intrigue, qui résume, synthétise.

Pour cette dernière exigence, et pour toutes les autres d’ailleurs, Michel Crépu n’a pas cédé à la facilité. Il y a quelques années, il s’était occupé de Bossuet (et aussi du plus secret et très attachant Charles du Bos, du trop mal aimé Sainte-Beuve). Cette fois, il prend à bras-le-corps, tel un hardi hussard, un autre monument (ou ce qu’on nomme ingénument tel) : François-René de Chateaubriand. Rien de moins.Le Souvenir du monde, Essai sur Chateaubriand de Michel Crépu

Et là, il faut s’incliner devant l’artiste : toute vibrante d’intelligence, d’heureuses formules et d’intuitions audacieuses, la symphonie nous emporte ; justement composée et proportionnée, pleine d’ombre et de lumière, la fresque nous convainc. Crépu a bien repéré son sujet, il a compris qu’il formait l’exact point de bascule des temps historiques modernes de la France (et au-delà, jusqu’à l’Amérique de Washington). Il a compris aussi combien son œuvre, du Génie du christianisme à la Vie de Rancé, en passant par l’océan des Mémoires d’outre-tombe, sans oublier Les Martyrs, René et les textes politiques, donne écho au siècle qui s’inaugure. Surgi de la Révolution française (il a 21 ans en 1789), évoluant dans le premier Empire et ses suites, le grand Malouin regarde, avec une mélancolie qui n’est pas seulement celle du romantisme, au-delà de son petit pré-carré. « Dès qu’il paraît, il est seul », écrivait Julien Gracq. Maurras, lui, comprendra admirablement combien il a « désorganisé » l’esprit classique français, « en y faisant prévaloir l’imagination, en communiquant au langage, aux mots, une couleur de sensualité, un goût de chair, une complaisance dans le physique, où personne ne s’était risqué avant lui ». Pour l’idéologue de l’Action française, Chateaubriand ne cherchait pas dans le passé « le fécond, le traditionnel, l’éternel » mais « le passé comme passé, et la mort comme mort, ses uniques plaisirs ».

Il ne nous manque qu’une chose, souligne Crépu, une chose que Nadar nous a fourni pour Baudelaire, et qui nous est si précieuse : une photographie. Et la question, « y a-t-il un visage de Chateaubriand ? », donne le vertige. La modernité de l’écrivain trouve soudain sa limite : nous ne pourrons pas l’approcher davantage…

Sur ses rapports avec Napoléon (le sacre « événement orgiaque qui sonne faux »), sur les singularités hautement signifiantes de son christianisme (c’est « le dernier écrivain catholique heureux »), sur sa politique et ses amours, sur son « destin français », Michel Crépu jette les lumières nécessaires. Avec un vrai panache, il renvoie le biographe à sa trop méticuleuse besogne et l’historien aux scrupules paralysant de sa discipline. Et pour le lecteur, c’est une vraie et stimulante fête.

Signalons aussi deux autres parutions chateaubrianesques : Un choix d’Etudes historiques, préfacé par Michel Crépu ; édition établie par Michel Brix (Bartillat) et une anthologie commentée par Emmanuel Godo du Génie du christianisme (Cerf)

Patrick Kéchichian

Michel Crépu, Le Souvenir du monde,Essai sur Chateaubriand, Grasset

Rien ne s’oppose à la nuit

Depuis qu’aux premiers de jours de juin, j’ai lu sur épreuves « Rien ne s’oppose à la nuit » l’écho ne m’en a pas quitté, et je ne sais pas précisément depuis quand la lecture d’un texte m’aura à ce point laissé sans voix, les joues humides et la gorge nouée, captif et bouleversé.

Au point de l’avoir relu. Il y a deux livres en un seul. Le roman d’une femme, enfant rêveuse et mystérieuse, jeune femme à la beauté solaire, jeune mère descendue dans l’abîme, une vie qui s’effondre de l’intérieur. Et le livre de sa fille, ce « je » de ce matin d’hiver qui court au fil des pages, avec ses souvenirs et ses doutes, ses blessures et son regard, sa tendresse et sa lucidité. Jusqu’à ce magnifique « Et puis ». « Et puis, comme des dizaines d’auteurs avant moi, j’ai essayé d’écrire ma mère » c’est Delphine de Vigan.Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit

Alors commence l’inlassable enquête. Des mois durant, à toutes les heures du jour et de la nuit, elle sollicite, collecte, interroge, écoute, visionne. Delphine de Vigan doute, mais, courageuse et volontaire, elle poursuit. « Je ne me rendors pas. Pas une minute. Je sais vers quoi j’avance »  Inexorablement. La méthode force l’admiration, un travail presque scientifique pour approcher au plus près la fragilité des êtres malmenés et indéchiffrables qui s’en sont allés avec leurs blessures, des relations inachevées, des histoires interrompues, des vies désarticulées dans lesquelles nous nous inscrivons. C’est l’histoire de Lucile, de ses parents, de ses frères et sœurs, la chronique d’une famille nombreuse de l’après-guerre, ses bonheurs et ses drames. C’est l’histoire de Lucile, seule face à son gouffre.

J’aime ce que m’inspirent les « siens », rien de jamais définitif dans leurs passions, leurs faiblesses ou leur mal-être, une vulnérabilité qui fait leur vérité, qu’ils sont un peu ci ou un peu ça, mais pas que cela, et jamais complètement, comme des sables mouvants. Elle a essayé et elle a réussi. Delphine de Vigan a trouvé une justesse de ton et de construction qui jamais ne faiblit. Dépouillement, maturité, simplicité, distanciation d’une écriture qui brille d’un éclat sombre mais si dense et puissant. La vie rejaillit là où elle n’est plus, et les regards et les sourires des vieux films traversent encore une fois le temps.

Bertrand Deschamps

Delphine de Vigan, « Rien ne s’oppose à la nuit », Lattès

Quelquefois, si seules…

En trois romans, Matthieu Jung a exploré trois des inquiétudes torturantes et refoulées de notre société et de l’homme de ce temps. Dans La vague à l’âme (Scali, 2007),  une obsession caritative qui s’exerce à l’autre bout du monde, quand on est en échec avec son prochain le plus… prochain. Dans un deuxième roman (Stock, 2009), il imaginait ce que peut devenir notre fameux Principe de précaution (c’est le titre) quand il tourne à l’obsession et au délire. C’était atrocement drôle, atrocement cruel.

Avec ce troisième opus, Jung, qui ne recule devant rien, s’attaque à un autre point aveugle de l’époque. L’engendrement. L’enfantement. Le désir d’enfant. Les avortements. Les divorces. La procréation médicalement assistée. Tout le bazar, tout ce qui, en nous libérant des servitudes ancestrales, met à notre portée des choix redoutables où se débattent principalement les femmes. Nathalie, médecin, quadragénaire encore jolie (mais quand même un peu moins fraiche que sa fille de vingt et quelque printemps, qui vit sa vie…) voit tourner l’horloge biologique, alors que l’envie de concevoir et porter un deuxième bébé devient obsessionnelle. Mais où sont les hommes, les pères ? On ne sait pas trop. Elle les a virés – ou ils ont fui.Matthieu Jung, Vous êtes nés à la bonne époque

Elle peut se rassurer avec un amant de passage, dont la vulgarité l’écœure et la lucidité l’inquiète. Elle peut aussi tomber amoureuse d’un trop jeune homme. En fait, elle peut faire ce qu’elle veut : puisque on vous dit que Nathalie est née à la bonne époque !

Son histoire d’amour avec le jeune homme, vous en saurez tout. Parce que Matthieu Jung lui-même sait tout de Nathalie. Il la fait parler, et on y croit. Et tout en épinglant sans pitié les mœurs, les comportements, les tics de langage et l’idéologie d’une middle class urbaine moderne, évoluée, qui se croit la mesure du monde, il ne méprise ni ne ridiculise jamais son héroïne. Elle est vraie, sincère, touchante. Balzac a fait les Mémoires de deux jeunes mariées, Mauriac a fait Thérèse Desqueyroux. Jung nous donne un portrait de femme moderne et déroutée que nous avons tous rencontrée, et dont le désarroi nous émeut. Il ne dénonce rien, ne juge pas, ne regrette aucun « autrefois ». Il regarde, et pour écrire cela il faut avoir beaucoup regardé. Beaucoup compris aussi. Je ne dis rien de la fin, qui vous coupera le souffle.

Si vous pensez que les romans ne sont pas un joli objet manufacturé pour faire un cadeau de fin d’année, mais des viseurs à infra-rouges pour comprendre le réel, lisez Jung. Si les jurés des prix savent encore ce que c’est qu’un roman, ils devraient couronner ce troisième livre où s’affirme une personnalité de romancier rigoureux, découvert jadis par Philippe Muray, ce qui est une référence. Ne le comparez pas à Houellebecq : c’est mieux. La prose impeccable, ironique et finalement chaleureuse de Matthieu Jung est comme le lait sur le feu : à garder à l’œil.

François Taillandier

Matthieu Jung, Vous êtes nés à la bonne époque, Stock