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Des garçons d’avenir

Nathalie Bauer, Des garçons d’avenir

De la fureur de la guerre il ne reste, bien souvent, que des échos, de vagues souvenirs transmis, de génération en génération dans les familles, quelques photos parfois et surtout beaucoup de fantasmes. L’Histoire officielle nous apporte l’essentiel de nos certitudes et de nos connaissances. Nous sommes instruits des horreurs de cette guerre et malgré le temps écoulé, la guerre de 14, si communément appelée, reste pourtant la dernière guerre « romantique ». Une guerre selon les usages de l’ancien monde, faite de corps sacrifiés à l’arme encore blanche, aux canons et mitraillettes accompagnés de chevaux pour parfaire le tableau. Une guerre où les généraux se sont penchés longuement sur leurs cartes mettant en scène et en pratique leurs talents de stratège conquis sur les bancs de Saint Cyr et Polytechnique. C’est cela la 1ère guerre mondiale avec ses 20 millions de morts, une boucherie mémorable qui fera dire ensuite : « plus jamais la guerre » ou encore «  la der des der ».

Nathalie Bauer évoque donc, après tant d’autres, cette guerre et avec Des garçons d’avenir nous donne à voir l’humanité dans toute sa vérité. Enfants du siècle, Raymond Bonnefous Declercq et Morin font leur entrée dans la vie adulte avec ce conflit abordé, tout d’abord avec insouciance. Etudiants en médecine, ils intègrent les postes de secours des régiments de l’armée française et font l’expérience d’une double découverte : la fin d’un monde et l’horreur humaine. Avec une infinie tendresse à l’égard de ses personnages (l’auteur est la petite fille de Raymond Bonnefous), Nathalie Bauer fait émerger de ce récit une singulière joie de vivre, un appétit inextinguible de plaisirs divers et ce, malgré la réalité d’un conflit dramatique et odieux. Avec eux, nous sommes, nous aussi, plongés dans l’incompréhension du drame et l’ardent désir de vivre envers et contre tout. C’est alors que des petits riens donnent naissance à de grandes voluptés, ainsi l’amitié d’une jeune fille absolument délicieuse : Zouzou qui vient embellir la vie de Bonnefous et Declercq ; les promenades à cheval, la camaraderie et la solidarité, les permissions et les retrouvailles en famille, les sorties à Paris… Mais tout doucement l’insolente jeunesse de ces hommes se mue en une grave prise de conscience, plus rien ne sera jamais comme avant, la pièce se joue et il n’y aura pas de dénouement. Emportés par une écriture sans faille et un talent évident, Des garçons d’avenir nous offre une vraie page d’Histoire, à savourer et méditer très certainement.

Mathilde Mahieux

Nathalie Bauer, Des garçons d’avenir, Philippe Rey

De la jouissance en littérature

De la jouissance en littérature, 50 leçons, d’Edouard Launet

Même si elle est très répandue, l’idée de recueillir dans un livre des articles ou des chroniques d’abord parus dans un journal n’est pas toujours bonne. La temporalité de la presse et celle de la littérature sont différentes. Ce qu’on lit vite s’oublie vite. Mais bien sûr, il y a des exceptions. En voici une brillante et savamment réjouissante, qui vient à point nommé : la rentrée littéraire imposant aux éditeurs, écrivains, critiques et libraires un surcroît de travail et de soucis, il est bon de trouver une distraction, de regarder dans les marges et les coulisses de la littérature, telle qu’elle s’édite, s’écrit et se lit, se pense et s’analyse.

C’est là justement, dans ces coulisses, que se tient Edouard Launet, journaliste à Libération, envoyé spécial dans les bibliothèques spécialisées, lecteur assidu d’annales savantes, grand et candide reporter passant une tête (il ne veut pas trop déranger) dans des colloques spécialisés. Comme il le note, « le champ de la théorie littéraire, sorte de critique de la critique littéraire, est sans doute le domaine scientifique le plus acrobatique ». D’ailleurs, le mot de « science », une fois appliqué à ce vaste espace de fantaisie et de rêverie, de lumière et de noirceur, qu’est la littérature, prend une coloration souvent inattendue, une dimension exotique. Et sans le savoir, le scientifique se fait poète… ou acrobate. Ne l’est-il pas, lorsqu’il se livre à « l’examen des interactions entre espaces humains et littérature » (cela s’appelle la « géocritique »), ou qu’il étudie les « chronotopes » (en gros, ce qui regarde les rapports de l’espace et du temps… Relisez Bakhtine…) ?

Il y a aussi des questions que l’on n’osait pas poser, des questions profondément dérangeante, et même carrément subversives. Celle-ci par exemple : « Et pourquoi donc, Jacques Derrida n’a-t-il pas consacré un ouvrage complet à La Recherche » de Proust ? Ou cette autre, qui frise l’angoisse, qui donne le vertige : « Peut-on espérer une théorie unifiée de la métaphore ? »

Mais Edouard Launet ne s’en tient pas aux doctes interrogations des plumes savantes. La vie littéraire offre par elle-même tant d’occasions de sourire…  Il suffit d’y ajouter un grain d’imagination. Ainsi lorsqu’il reconstitue un dialogue au sommet entre Benoît XVI et Michel Houellebecq, ou quand il fantasme une délibération passablement déjantée du jury Goncourt dans lequel Bernard Pivot vient de faire son entrée. Impavide plus que ricanant, l’auteur sait admirablement extraire de telle situation banale (ou même désolante) le sel nécessaire pour ne pas s’ennuyer. Et même pour en tirer une certaine « jouissance littéraire ».

Patrick Kéchichian

Edouard Launet, De la jouissance en littérature, 50 leçons, Ed. Philippe Rey

Chesterton, biographie de William Blake

WILLIAM BLAKE, de Gilbert Keith Chesterton

patrick-kechichianIl n’est pas donné tous les jours de lire une telle biographie. Quel bonheur d’échapper aux contraintes que s’imposent et nous imposent ordinairement les biographes ! Enfance, premières dents, amours juvéniles, adolescence difficile, montée en puissance, carrière, chute… Dès l’incipit de ce livre publié en 1910, le ton est donné, qui emporte l’adhésion, suscite la jubilation : « William Blake aurait été le premier à comprendre qu’une biographie, n’importe quelle biographie, devrait commencer par ces mots : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. ». » Chesterton, malgré les apparences, ne s’amuse pas ici à mimer le grandiose, le surnaturel, il y réside, il y respire, c’est son élément naturel. Et, miracle, pas besoin d’être un surhomme pour cela, mais simplement un honnête chrétien. Un chrétien ordinaire. Pour ce chrétien-là, dont Chesterton est la quintessence, le modèle et l’exemple, raconter une vie, c’est raconter sa légende. Et si cette légende est « dorée », c’est mieux encore – pourvu qu’elle demeure naturelle. Ce naturel détaché, d’après les pointillés, du surnaturel.

Chesterton a écrit plusieurs biographies – Stevenson, Dickens… Récemment, a été traduite celle, remarquable, qu’il consacra au poète victorien Robert Browning (Le Bruit du temps, 2009). Et puis, dans la foulée, il retraça la vie de quelques saints : François d’Assise, Thomas d’Aquin. Jamais il ne s’embarrasse de dates, de chronologies. Et par exemple, il lui arrive de dire « aux environs de ce temps » pour situer un épisode. De même, il se méfie des fausses continuités, des lignes droites, desGilbert-Keith-Chesterton-William-blake lassants rapports de cause à effet. Des anecdotes et circonstances de la vie, il ne retient que ce qu’il estime nécessaire. Et comme en toute vie le superflu abonde, il élimine beaucoup, écarte, débroussaille.

Une fois le champ dégagé, Chesterton peut courir tout à son aise vers ce qui lui semble l’essentiel. Cette étonnante figure du pré-romantisme anglais s’en trouve grandement éclairée, nettoyée, apurée. Né en 1757, mort en 1827, William Blake fut un poète et peintre et graveur. Un esprit « magnifique, énorme et délicieux », disait André Gide qui le comparait à Lautréamont – cela tandis qu’il traduisait, dans les mêmes années 1910, son Mariage du Ciel et de l’Enfer. Blake vécut pauvrement, dans une rigueur morale qui fait parfois peur : « une sorte d’abrupte innocence » dit Chesterton qui parle aussi de son  « étrangeté tranquille et prosaïque ».

Je ne peux m’empêcher de citer une autre description : « Avec sa grosse tête de chouette et son étonnant petit corps, il devait moins ressembler à un homme en expédition au pays des elfes qu’à un authentique lutin… » Il y a aussi des pages magnifiques sur la folie du poète, et sur la folie en général : « La folie n’est pas un état d’anarchie. Elle est une contrainte, une servitude. » Il faut s’arrêter enfin sur les passages remarquables qui traitent de la Révolution française et de son effet sur l’esprit calmement exalté de Blake. Parmi les considérations générales, celle-ci : « La Révolution française mérite particulièrement son qualificatif de « française » en ce qu’elle fut une révolution qui eut par dessus tout le souci des convenances. On y excusait la violence, on y excusait la folie, mais l’excentricité n’y avait pas sa place. » Ce mot de « convenances », ici, me donne un plaisir intense.

Il faudrait citer aussi le raisonnement sur la « trinité de notre destinée terrestre », sur la mystique de Blake, sur son art visionnaire, sur son nudisme (« il se montrait obscène par principe »), etc. Finalement, on en vient à la question importante : la vie d’un homme peut-elle tenir dans un livre qui la raconte ? La réponse en acte que fournit Chesterton mérite qu’on s’y arrête.

Patrick Kéchichian

Gilbert Keith Chesterton, William Blake, éditions Gallimard

Traduit de l’anglais par Lionel Forestier

Brady Udall, Le polygame solitaire

Il y a dix ans, Brady Udall s’est fait connaître en France grâce à la traduction de son premier roman, l’inoubliable Miraculeux destin d’Edgar Mint. Ce fut une révélation; un roman inclassable qui fit connaître une nouvelle génération d’écrivains du Montana dont Brady Udall est l’un des plus talentueux. Il est né en 1971 dans une famille de mormons, ce qui nourrit la part autobiographique de ses livres.

Cette fois, il entre dans le vif du sujet en nous racontant directement l’histoire d’une famille de mormons comptant quatre épouses et vingt-huit enfants. Golden Richard, homme costaud d’un mètre quatre-vingt quinze, en est le patriarche. Il est aussi un membre respecté de l’Eglise Vivante, considéré comme un bon époux et un bon père de famille.

« Si on ne savait pas, on se dirait : une famille heureuse, une famille harmonieuse. Mais approchez-vous, observez, et vous ne manquerez pas de voir les rituels incongrus, les chagrins et les pleurs versés dans la solitude, les tractations, les mini-drames de la peur, de l’angoisse et du désir. » (87)

Le roman est ponctué de retours en arrière qui ne laissent rien au hasard pour rendre compte des fractures qui déstabilisent cette trop nombreuse famille en perdition. Au moment où le lecteur entre dans sa vie, un drame a déjà laminé son équilibre précaire. Les femmes continuent de cohabiter suivant les règles établies, mais l’époux, le pilier, Brady Udall, le polygame solitairen’est plus que l’ombre de lui-même. L’homme, brisé, a perdu ses repères. Il a choisi la fuite comme remède et s’enferre dans une suite de mensonges qui participent à son désir d’évasion, à son rêve de libération. Il est pris dans un engrenage. C’est aussi un homme bon et pacifique, d’où la complexité du personnage. Golden s’affaire loin de la maison, il se cache dans une maison « de poupée ».

« En ce moment, le Père se cache, comme d’habitude. Son repaire est le rez-de-chaussée de la Maison de Poupée, une petite maison délabrée à un étage en contreplaqué et bardeaux de cèdre dont il a abandonné la construction trois ans auparavant à la mort de fille n°9. » (92)

C’est alors que Golden tombe amoureux, pour la première fois de sa vie, et se compromet dans une affaire délicate. Pendant ce temps, Rusty, petit garçon malicieux, petit trublion jamais à court de bêtises, ne sait plus quoi inventer pour qu’on le remarque enfin. Sa solitude et son besoin d’affection se confondent  avec celle du père, mais auront des conséquences autrement plus dramatiques.

L’humour tient une part importante dans le récit. Il se mêle étroitement aux situations les plus dramatiques. Certains passages, comme celui où Golden, fou de douleur, essaie de tuer Raymonde l’autruche qu’il rend responsable de la mort de sa petite Glory, nous fait rire, avant de nous arracher des larmes ( encore un passage inoubliable !).

Brady Udall décrit les fêlures de l’âme humaine et déstabilise le lecteur en bouleversant ses émotions.  L’enthousiasme de l’écrivain gagne son écriture et nous entraîne dans le drame comme dans un entonnoir, en nous captivant.

Plus de sept cents pages qu’on avale avec un véritable plaisir. Ses fans n’auront pas attendu pour rien, c’est une réussite à lire d’urgence !

Marie-Joseph Biziou

Brady Udall, Le polygame solitaire, Albin Michel

Le miraculeux destin d’Edgar Mint, 10-18

Lâchons les chiens, 10-18 (recueil de nouvelles)

Martina Kempff, Berthe au grand pied

Les femmes ont longtemps été les grandes oubliées des livres d’Histoire, mais les romans les ont heureusement mises à l’honneur, et le livre de Martina Kempff, traduit de l’allemand, en est un bel exemple.

Retraçant la vie de Bertrade de Laon, dite Berthe au grand pied, la mère de Charlemagne, l’auteure nous emmène dans le passé de l’Europe, au VIIIè siècle, à la fin de l’époque mérovingienne. Les derniers rois de cette dynastie n’ont qu’un rôle honorifique et ne gouvernent plus; ce sont les maires du palais qui détiennent alors le pouvoir et c’est justement l’un d’entre eux, Pépin Le Bref, que doit épouser Berthe, mais longue est sa route jusqu’au couronnement.

S’inspirant des légendes et traditions populaires, car les historiens disposent de peu de renseignements assurés sur son sort, Martina Kempff, pour la première fois traduite en français, romance de manière tout à fait plausible le destin de cette jeune femme volontaire à qui on avait prédit qu’elle serait « épouse et mère de rois ». Et si la vie de Berthe est passionnante, le contexte historique l’est tout autant puisqu’il s’agit des prémices de la dynastie carolingienne et des luttes de pouvoir pour imposer en Occident un territoire unifié et totalement chrétien.

En effet, si les Francs sont convertis au christianisme depuis Clovis, ce n’est pas le cas de tous les peuples autour d’eux et les rois francs ont eux-même fort à faire pour imposer à leur propre peuple une doxa, et tâcher de remplacer dans les monastères la règle de Colomban par celle de Benoît de Nursie tout en gardant des liens privilégiés avec le pape de Rome.

Du palais de son père le comte de Laon au monastère de sa grand-mère, des intrigues à la cour de son mari Pépin le roi des Francs aux champs de bataille itinérants, Berthe ne s’en laisse pas conter et impressionne par sa force de caractère. Amoureuse et pleine de tendresse pour ses enfants, inquiète à l’idée que son fils Charlemagne ne soit trop menaçant vis-à-vis de son frère cadet, elle aime le pouvoir tout autant que son mari et participe à la vie publique avec aplomb. Un vrai destin de reine!

Hélène Morin

Martina Kempff, Berthe au grand pied, éditions Actes sud

Big Sister, de Jérôme Leroy

Vous avez tous entendu la voix de Big Sister : c’est cette voix douce et impérative qui vous rappelle qu’ « il est interdit de fumer dans l’enceinte de la gare », vous avertit avec sollicitude que « la descente se fait à gauche de la rame », vous indique que vous devez « taper sur la touche dièse de votre téléphone », ou bien que « votre code n’a pas été reconnu ». En somme, rien de bien méchant…

Mais dans cette haletante anticipation de Jérôme Leroy, Big Sister a vu s’agrandir démesurément son champ d’action. Désormais capable de vous suivre grâce à votre carte unique (banque, identité, domicile), de « hacker » n’importe quel disque dur, de dérégler à distance les commandes d’un avion, elle dispose aussi d’officiers traitants surarmés qui doivent une obéissance absolue à chacun de ses ordres, chaque fois que sa parole monocorde et polie se fait entendre dans les couloirs ou les salles de réunion.

Seuls de rares privilégiés ont connaissance de ce computer absolu, mis au point avec les meilleures intentions du monde au nom de notre cher « principe de précaution ». Cela dans un monde hyperpollué, ravagé par les guerres ethniques, menacé par les catastrophes du climat, où les hôpitaux privatisés s’appellent « Vivendi-Jean-Monnet », où alternes nouvelles épidémies et vagues de suicide (« les médias en prendront conscience dans trois mois », décide Big Sister). Un monde aussi où pullulent les déviants et les révoltés, antimondialistes, écoterroristes, ou tout simplement êtres humains normaux, c’est-à-dire épris de musique, d’amour, de vin bio, et pourquoi pas de sainteté… Big Sister établit alors dans ses circuits tous les scénarios possibles quant à leur avenir. Celui de la jeune Céline Loup, par exemple, militante écologique appelée à une popularité politique croissante… Et ça, pour Big Sister, ce n’est pas acceptable. Elle oublie ou néglige seulement qu’un de ses officiers, François Kieffer, a jadis beaucoup aimé Céline…

Je me demande pourquoi l’auteur de Monnaie bleue (Le Rocher, 1997), de La Minute prescrite pour l’assaut (Mille et une nuits, 2008), et qui est aussi le poète fiévreux d’Un dernier verre en Atlantide (La Table ronde, 2010), n’a pas davantage de succès auprès du grand public. Ce qu’il écrit est plus intelligent que du Werber, aussi captivant que du Jean-Christophe Grangé. Il nous entraine irrésistiblement dans un monde qu’il déteste d’avance et « peuple de quelques êtres selon son cœur », comme disait à peu près Rousseau. Un monde aussi où « la figure de l’homme avait disparu progressivement de la réalité. La réalité fonctionnait même de mieux en mieux sans lui. »

Leroy écrit efficace, dans la lignée de feu son maître et ami Fajardie. Inutile de s’attarder sur l’évidente référence à George Orwell. Ce qui frappe, c’est qu’à cette anticipation écrite il y a dix ans, notre monde ressemble de plus en plus chaque jour.

François Taillandier

Jérôme Leroy, Big sister, éditions Mille et une nuits

Susan Fletcher, Un bûcher sous la neige

« Les forêts sont plus instructives que les livres. Les animaux, les arbres et les rochers vous apprennent des choses qui ne se trouvent pas ailleurs. » Saint Bernard  (1090-1153)

Après nous avoir éblouis avec La fille de l’irlandais et Avis de tempête, deux romans inoubliables d’une infinie délicatesse, Susan Fletcher revient avec un roman magistral. Nous sommes en Ecosse au XVIIè siècle pendant un hiver rude. C’est la rencontre improbable entre deux personnages historiques : le révérend Charles Leslie et Corrag, célèbre sorcière de Glencoe. Elle est emprisonnée dans un cachot en attendant que la fonte des glaces libère le bûcher sur lequel on va la brûler. Il vient recueillir son témoignage à propos du massacre du clan des MacDonald dans les Highlands (massacre de Glencoe 1692). La jeune femme accepte, à condition qu’il écoute son histoire… Le récit de Corrag est le coeur du roman, entrecoupé des commentaires du révérend dans les lettres qu’il adresse à sa femme bien-aimée. Le lecteur est bientôt plongé au coeur des plaines d’Angleterre jusqu’aux montagnes sauvages de l’Ecosse. Sa fuite et son errance commencent le jour où sa mère est arrêtée et tuée pour sorcellerie. Elle oblige son enfant à s’enfuir pour ne pas subir le même sort qu’elle. Corrag, si frêle, fuit et se fond dans la nature, à la recherche de plantes médicinales, comme le firent sa mère et sa grand-mère avant elle. Des pages magnifiques et envoûtantes rythment le récit dont la fraicheur et le ravissement nous étonnent et nous transportent. Peu à peu, le regard de Charles Leslie sur « la sorcière » change car il découvre un monde totalement inattendu et un personnage troublant de sincérité et d’innocence.

« Quoique je fusse dans la pénombre, et elle sur la paille humide, elle a déployé la vallée devant moi avec toutes ses brumes et ses collines, si bien que je me serais cru là-haut sur les rochers. »

La course éperdue de Corrag semble terminée quand elle s’installe sur les terres des MacDonald qui l’acceptent dans leur giron. On assiste alors à la tendresse naissante entre elle et l’un des hommes du clan. Mais la sauvagerie des hommes vient bouleverser cet équilibre et ponctuer le court de l’Histoire avec une tuerie qui s’achèvera par l’emprisonnement de Corrag.

Marie-Joseph Biziou

Susan Fletcher, Un bûcher sous la neige, Plon

François Sureau, « J’ai longtemps détesté Ignace de Loyola »

Le nouvel ouvrage de François Sureau, publié comme d’habitude en collection blanche, décrit le récit de la conversion d’Ignace de Loyola, Inigo de son prénom basque castillanisé. C’est bien une histoire de conversion que nous conte Sureau, s’arrêtant au moment où Ignace, enfin en paix et purifié de son moi, est prêt à se lancer dans la fabuleuse aventure de la Compagnie de Jésus.

François Sureau nous plonge dans une descente aux abîmes de la conscience, au cœur des obscurités de la foi, dont, à la fin, Ignace sortira intégralement régénéré et trouvera la lumière.

Pour chacun d’entre nous Inigo peut être une balise sur un chemin de vie où chacun se débat pour retrouver en soi, derrière les crispations, les illusions et les blessures, l’accès à ce lieu de la conscience profonde où Dieu parle à ses créatures et les modèle. Un chef d’œuvre !

François Sureau, Inigo, Gallimard

Georges Haldas, dans l’état de poésie

Georges Haldas est mort le 24 octobre dernier à Lausanne. Il avait 93 ans. Né (en 1917) d’un père grec et d’une mère suisse, il vivait à Genève, boulevard des Philosophes. Il aimait croiser ses semblables dans les cafés pour mesurer et surtout éprouver toutes les formes possibles de la  fraternité. Il se nourrissait de ces rencontres. Tous les visages de l’homme lui étaient comme une silencieuse injonction au partage, à la bonté et à la beauté du partage. Converti au catholicisme, nullement embarrassé de bienséance institutionnelle, il n’avait ni sa langue ni sa plume dans la poche. Pas la moindre trace de mièvrerie dans ses livres, mais une voix claire, juste, sans contorsions. Un soir à Genève, juste après la guerre, il avait dîné avec Georges Bernanos, qui l’avait engueulé pour ses sympathies communistes… Il garda toujours quelque chose de la brûlante impatience de l’auteur de La Grande peur des bien-pensants.

Jeune homme, Haldas avait hésité entre la théologie et le football… la littérature arbitra. Une littérature abondante (près de cent titres) généreuse, jamais retournée sur elle-même et se jugeant si belle en son miroir. Outre quelques essais, notamment sur la poésie ou sur Ramuz qu’il admirait, son œuvre comporte trois chapitres, ou branches : la poésie – rassemblée en un volume en 2000 à l’Âge d’homme, son éditeur fidèle – les chroniques et des notes datées, tel un journal, placées sous le titre générale de « L’état de poésie ». Entre l’état de nature et l’état de grâce, écrivait son ami et commentateur, Jean Vuilleumier, l’état de poésie autorise une « dilatation de la psyché », avec le sentiment d’une « révélation fortuite », d’une « fugace plénitude », au sein d’un « bonheur fait d’élan et de repos, d’allégresse et de sérénité… »

Pas de roman donc, ni de philosophie. A l’aise dans l’évocation de ses souvenirs, Georges Haldas prolongeait non pas une introspection, mais une inlassable réflexion, jamais crispée ou minéralisée dans une connaissance définitive. D’ailleurs, ce n’est pas se connaître qui était le plus urgent pour lui, mais déployer, risquer au dehors toutes les ressources de l’intelligence et du cœur. Il nommait ce souci, ce besoin vital, ses « Pâques de tous les jours ». Ainsi pour être « totalement présent à soi-même et au monde », il faut non seulement une « pleine conscience » mais aussi, paradoxalement peut-être, un certain « oubli de soi ».

Le dernier volume des carnets de Georges Haldas, Les Hauteurs de Moab, qui paraît à l’instant de sa mort, couvre les années 2008 et 2009. Notations souvent brèves, qui sont moins des aphorismes ciselés que des tentatives d’expressions, des hypothèses de pensées. Je ne sais pas s’il importe de toujours accorder une note critique aux livres que nous lisons. Je suis sûr en revanche que certains livres, certaines séries de livres – comme cette « Etat de poésie » – répondent à une faim et à une soif que nous ne savions pas forcément avoir. Peu importe leurs imperfections, leurs naïvetés, leurs approximations… Une existence, un travail, un métier de vivre y sont à l’œuvre. Dès lors, le lecteur est invité à entrer dans une complicité, sans complaisance aucune. Et il trouve là son bien.

Patrick Kéchichian

Georges Haldas, Les hauteurs de Moab : carnets 2008 et 2009, L’Âge d’homme

vidéo : entretien avec Georges Haldas

Pour chacun d’entre nous Inigo peut être une balise

François Sureau est un écrivain français secret, just for happy few, dirions-nous si ce n’était un cliché et si nous ne visions pas, à notre modeste mesure, à le faire connaître plus largement encore. Couronné en 1992 par le grand prix du roman de l’Académie française pour l’Infortune, son deuxième roman, il nous a gratifiés de quelques pépites arrachées à une vie d’avocat, comme L’Obéissance, en 2008. Son nouvel ouvrage, publié comme d’habitude en collection blanche, décrit le récit de la conversion d’Ignace de Loyola, Inigo de son prénom basque castillanisé. C’est bien une histoire de conversion que nous conte Sureau, s’arrêtant au moment où Ignace, enfin en paix et purifié de son moi, est prêt à se lancer dans la fabuleuse aventure de la Compagnie de Jésus.

François Sureau nous plonge dans une descente aux abîmes de la conscience, au cœur des obscurités de la foi, dont, à la fin, Ignace sortira intégralement régénéré et trouvera la lumière.

Loin des apories de tant d’hagiographies, Sureau nous raconte une histoire rude, violente et radicale. Il nous dit aussi combien au fond, on ne change pas. La conversion ce n’est pas endosser tout à coup un vêtement que l’on plaquerait sur ses épaules, comme un costume plus ou moins mal taillé.

Ignace reste Ignace et Dieu vient le chercher tel qu’il est par le moteur de l’orgueil, dans l’illusion des codes de la chevalerie.  Mais, en restant ce qu’il est, cet homme que Dieu a créé avec ce tempérament là, dans ce contexte là, Ignace, petit à petit, en descendant au cœur de son ego, va réorienter tout son être dans le sens profond de ce qui fait la liberté humaine : le consentement à être ce pour quoi Dieu l’a créé, conscient de n’être jamais plus et mieux Ignace qu’en s’appliquant à ne jamais faire écran à la volonté de Dieu en lui.

Servi par une langue d’une tenue exceptionnelle, d’un classicisme de feu, ce texte a constitué pour le lecteur que je suis une aventure spirituelle proprement bouleversante. Pour chacun d’entre nous Inigo peut être une balise sur un chemin de vie où chacun se débat pour retrouver en soi, derrière les crispations, les illusions et les blessures, l’accès à ce lieu de la conscience profonde où Dieu parle à ses créatures et les modèle. Un chef d’œuvre !

François Maillot

François Sureau, Inigo, Gallimard