Emmanuel Carrère, Le Royaume

C’est, à n’en pas douter, le livre de la rentrée littéraire. Il est dû à Emmanuel Carrère qui s’affirme de livre en livre comme un écrivain majeur de notre époque. Sans doute ce que la littérature française a produit de plus puissant ces vingt dernières années avec Michel Houellebecq.

Le Royaume, si bien intitulé, revient sur une période de la vie d’Emmanuel Carrère : celle où il s’est converti au catholicisme, où il a été chrétien. Période révolue dont il reste les pages écrites à cette époque, mais surtout un besoin d’y revenir, comme si ce passé demeurait, à sa manière, encore présent.

Le Royaume E. CarrèreCarrère adopte ici la posture de l’enquêteur : enquête sur cette période de sa vie ; enquête sur Paul et Luc. Deux livres en un qui pourtant aboutissent à une paradoxale unité, comme souvent chez lui. Ne cherchons pas dans ses analyses du Nouveau Testament une exégèse chrétienne conforme à une lecture théologique ; il le dit lui-même, il invente et ne prétend qu’à inventer quelque chose de plausible. A côté de ce qui constitue le milieu du livre, il y a ce qui en forme le vrai cœur : Carrère se racontant, et racontant son rapport au Christ à ce moment de son existence. Mais aussi Carrère en analyse (la concurrence mais aussi la complémentarité de son travail analytique et de son expérience de foi est un des aspects passionnants du livre), Carrère au quotidien. Ne s’épargnant jamais, ne cédant à aucune facilité, Carrère est déroutant, irritant, fascinant, bouleversant.

Avec une grande sincérité, Carrère explique successivement qu’il n’a plus la foi, mais qu’il peut croire qu’au fond d’un homme il y a une possibilité qui s’appelle le Christ, que, pour finir, il ne sait pas s’il n’est pas en quelque sorte fidèle à ce Jésus auquel il a cru. Bien plus que ces développements exégétiques qui sont peut-être trop brillants pour convaincre, il y a dans ce livre des fulgurances qui montrent que Carrère a vraiment compris, au moins en partie, ce que c’était qu’être chrétien. Loin de moi l’idée de vouloir christianiser Carrère. Il reste tout de même qu’il donne tous les éléments à son lecteur pour penser qu’il ne croit plus du tout, mais également que cette foi qui l’a marqué n’a pas complètement disparu. D’ailleurs, la foi, on ne la possède pas ; c’est un don de Dieu. Quelle conscience avons-nous des dons que Dieu nous fait ?
Il y a dans ce livre un mélange fascinant de jeu de cache-cache et de sincérité qui est le signe du grand art d’Emmanuel Carrère. Nous n’aurons pas le fin mot de cette histoire et l’auteur ne prétend pas le posséder lui-même. Tout ce que je peux dire, à titre personnel et comme simple hypothèse, est que ce livre indique page après page que chez carrère la trace de cette expérience de la grâce est encore vivante.

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François Maillot

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3 réponses à Emmanuel Carrère, Le Royaume

  1. Deschamps laurence dit :

    Totalement en phase avec le fait que c’est à coup sûr LE livre de la rentrée littéraire, ce livre fascine par son humanité et s’il est question de la foi et de cet élan vers le Christ, qui continue d’interroger son auteur, ce qui en fait toute la force tient à ce que Carrère met si bien en évidence combien la foi est si proche du doute (l’incrédulité des premiers chrétiens, celle du narrateur face à une crise de mysticisme (?))
    La narration est brillante, la construction impeccable, l’écriture mesurée, maîtrisée, sûre. Un roman humain, trop humain ?
    La foi sincère d’un homme analysée au plus près par le talent d’un écrivain au talent … Presque divin.
    Merci Monsieur Carrère !

  2. Lambert dit :

    Passionnant. Je me permets un petit commentaire se rapportant aux traductions des textes et notamment à propos de l’embarras de l’auteur (page 551). Pourquoi ne pas éliminer le mot péché ou faute pour tendre plutôt vers la notion de purification de notre condition humaine ? Ne naissons- nous pas avec le péché ?

    Jean-Claude Lambert

  3. Bernard Lemaire dit :

    Je ne trouve pas les mots pour exprimer l’émotion et la joie immenses que j’ai éprouvé en lisant LE ROYAUME. Je reconnaissais pages après pages ce que j’ai pensé, vécu, mes interrogations, mes angoisses, mes réponses passagères. Un immense merci pour avoir exprimé ce que je suis incapable de dire et d’écrire, moi le scientifique Saint Thomas l’handicapé de l’expression.

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