Jésus, le rock et moi

People try to put us d-down (Talkin’ ’bout my generation)
Just because we get around (Talkin’ ’bout my generation)
Things they do look awful c-c-cold (Talkin’ ’bout my generation)
I hope I die before I get old (Talkin’ ’bout my generation)

 

This is my generation
This is my generation, baby

The Who, My generation, 1965

Denis-Moreau,-Dans-l’Ombre-d’AdamIl ne faut pas prendre les intellectuels à lunettes pour des enfants de chœur. Leurs mamans croient qu’ils étudient Spinoza, mais ils préfèrent le rock’n’roll. C’est le cas de Denis Moreau. Philosophe de haute volée, familier de Descartes, Bossuet, Malebranche et Spinoza, il a le pedigree de l’excellent élève : Normale Sup, agrégation de philo, belle carrière universitaire à Nantes, une poignée de livres reconnus, dont le remarquable Les Voies du salut (Bayard) qui abordait la question du salut en philosophe. Mais voilà, Denis Moreau aime le rock, et spécialement le plus dur, métal, punk, grunge… Il fait ses délices de Iggy Pop, de Led Zeppelin, des Ramones ou des Undertones que j’écoute en écrivant ce billet. Cela décoiffe un peu la mèche… Et par-dessus le marché, il ose écrire et publier un roman qui est un des plus forts de ceux que j’ai lus ces dernières années, un livre qui vous lessive, qui vous essore, vous passe au battoir de lavandière ou au tambour de Bosch. Un livre qui fait de vous un homme neuf.

Denis Moreau l’avoue lui-même. Dans l’ombre d’Adam est le pendant romanesque des Voix du salut. La thèse de cet essai était que nous gâchons notre vie par peur de la mort. Intuition forte que j’aurais envie d’élargir dans une perspective de connaissance de la psyché telle que nous la livre l’ennéagramme. Il y a peut-être neuf manières de perdre sa vie en croyant la gagner, chacune constituant  la faille propre de chaque famille de caractère. Mais je m’égare, ce n’est pas le sujet. Le sujet est : comment l’homme ruine-t-il son bonheur alors qu’il a tout pour être heureux ? A sa manière, Denis Moreau y répond en peignant cette vie d’A. Legléseux.

Levons une équivoque. Si l’auteur est mû par une intuition philosophique forte, il s’agit bien d’un roman et qui évite les pièges du roman à thèse. Rien de didactique, rien de démonstratif ici, et, au contraire, on y trouve un ingrédient de choix d’une vivifiante lecture estivale, à savoir un humour décapant.

L’histoire, on le comprend vite, est celle d’un homme qui a passé l’arme à gauche et qui fait défiler sa vie à l’heure redoutable du jugement. Une vie gâchée par les trois passions majeures : l’argent, le pouvoir et le sexe. Dans ce panorama d’un roman qui est largement d’anticipation puisque la majorité des scènes se situent dans le deuxième quart du XXI° siècle, Denis Moreau déploie avec maestria le tableau d’une société en décomposition où la téléréalité vante les mérites de la sodomie pour tous, où l’on achète la paix sociale en euthanasiant les vieux – ce qui permet de redistribuer aux plus jeunes les allocations de l’Etat -, où l’on crée un parti unique démocratique afin d’étouffer toute velléité de contestation. A. Legléseux ne résistera à rien et reniera tout, à commencer par sa capacité de révolte et sa propension au bonheur.

En soi, le projet littéraire est déjà formidable. Mais ce qui fait que nous sommes face à un authentique chef d’œuvre tient à la manière dont Denis Moreau tisse son livre de citations-  littérales ou à peine transposées – du texte biblique. Sans doute parce que l’auteur a une familiarité intime avec la Bible, tout coule de source et jaillit avec un naturel confondant. Au sommet de la réalisation, je mettrais le Cantique des cantiques sous les lèvres des amants, lors d’un premier amour pur et unique, la tirade de Jibé, leader de l’opposition politique, entonnant les terribles imprécations de Matthieu 23, ou les nombreuses citations des psaumes. Ces emprunts confèrent au texte biblique une actualité prodigieuse. La Parole de Dieu vient dire toutes les passions humaines avec une force et une authenticité d’autant plus remarquables que son insertion dans le cours du récit passe inaperçue pour qui ne la fréquenterait pas. Et, cerise sur le gâteau, Denis Moreau parsème en contrepoint son texte de citations de chansons rock qui viennent accompagner de leur rage la lamentable épopée d’Adam Legléseux.

On ne racontera pas la fin. Disons seulement qu’il s’agit d’une histoire de rédemption et que jusqu’au bout le lecteur est tenu en haleine. En refermant le livre, il est saisi de vertige. De quelle liberté au juste l’homme, empêtré dans ses passions et dans son histoire, peut-il disposer ? La scène inaugurale de traumatisme, dont on ne dira rien, ressemble à un combat perdu d’avance. « Sur le ring et dans la vie, des perdants, Kid, que des perdants » chantait le groupe français Bijou en 1979. Et pourtant, on sent bien qu’à certains moments, il y a la possibilité de dire non, parfois celle de dire oui. Tout cela le lecteur le sait d’expérience. Lui aussi a lutté avec le Diable comme ce pauvre Legléseux. De même a-t-il sans doute, au cours de la lecture, posé un regard humide sur sa propre vie ; regard de remord, de honte, de tristesse, mais aussi de compassion et de miséricorde. Pour certains enfin, qui mettent sans mégoter tout leur salut dans le Christ et exorcisent leurs émotions bien souvent indicibles dans le rock’n’roll, ce livre pourrait bien être celui d’une génération.

Les intellectuels à lunettes ont raison d’aimer le rock’n’roll.

François Maillot
françois maillot

Denis Moreau, Dans l’Ombre d’Adam, L’Œuvre

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Une réponse à Jésus, le rock et moi

  1. DANIEL dit :

    Quel beau philosophe ! Après la bande des quatre du XVIIème siècle cités, il ne lui manque plus que de rencontrer Pascal pour être parfaitement accompli ! et vive le XXIème siècle !!

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