Les obus jouaient à pigeon vole, de Raphaël Jerusalmy

Les-obus-jouaient-à-pigeon-voleDes musettes bleues des casques bleus
des cravates bleues des vareuses bleues
Morceaux du ciel tissus des souvenirs
les plus purs

Apollinaire, « Le palais du tonnerre », Lueurs des tirs, Calligrammes

 

J’ai beaucoup lu ces derniers temps sur la guerre de 14-18. Anniversaire oblige.

Je voulais surtout en savoir plus sur la mort d’un grand oncle tombé au champ d’honneur en juillet 18 avec ses tirailleurs sénégalais, lors de la Grande Offensive…, mais aussi, comprendre cette tragédie de la bataille de la Somme qui s’était enlisée dans la boue des mémoires. Alors j’ai continué à lire…

Un certain mardi de juin dernier, il m’est passé entre les mains cet excellent livre : « Les obus jouaient à pigeon vole » de Raphaël Jerusalmy.

C’est l’histoire d’une journée, celle du 17 mars 1916. Une journée fatale pour Guillaume Apollinaire qui reçoit un éclat d’obus dans la tempe.

L’auteur romance habilement ce compte à rebours décisif. Heure après heure, l’impact de la déflagration se rapprochant… Vingt-quatre heures en vingt-quatre chapitres denses et magnifiques. Quel huis-clos que celui du quotidien de ces poilus : leurs occupations, leurs attentes, leurs états d’âme (comme s’il pouvait encore en avoir) Quelques compagnons, cinq, six… Là, au milieu de ces champs de désespoir. Apollinaire écrit, ou tente d’écrire, les plus beaux vers, enfin, ceux qu’il souhaiterait écrire.

« Dans sa tête un début de strophe danse la ronde. Les mots se tiennent la main et puis la lâchent, sortant du cercle, y revenant, invitant d’autres à y entrer. Qui se tiennent timides, indécis sur le côté. Les quadrilles se font, se défont, se reforment. (…)

C’est le meilleur moment. Le plus beau. Ces fautes de pas, ces variations maladroites, ces demi-pointes. Quand le poème balbutie encore. Toute cette dérive. 

La phrase flotte. Elle ondule, elle frétille.»

 

La séduction de ce livre se trouve aux confluents de la trame historique et de l’écriture : La vie de ces hommes est racontée avec une véritable finesse d’écriture.

L’auteur contracte temporellement une situation qui pourrait s’imaginer comme un spectacle de théâtre. Côté cour, côté français – côté jardin, côté allemand. La scène serait ce terrain miné, retourné par les obus, creusé par les tranchées… Oui, nous sommes en pleine guerre et l’implacable se déroule sous nos yeux, bien que l’attente soit longue, baignée de peur face à ce qui va arriver, terrible et mortifère.

On aime ce livre pour ces phrases taillées à la serpe et bien écrites, ces chapitres courts et denses, cette poésie du verbe qui ne tombe jamais dans le verbiage, cette concentration à chaque instant sur l’essentiel. Le fil de cette histoire est somme toute banale, mais pourtant tellement unique.

Apollinaire est là. Crayon en main.

« Ah, si la guerre pouvait au moins servir à ça! À écrire chaque ligne comme si elle était la dernière. À ne plus penser au prochain poème alors qu’on n’a même pas fini celui en cours. Et qu’on le finira sans doute jamais. Rien n’y oblige. En temps de paix. »

Chance pour nous de devenir, pendant quelques pages, un de ses compagnons d’armes.

 Lorsque l’on repose ce livre, ce récit vous laisse le sentiment d’avoir vécu, durant deux heures, un « grand »moment !

Dominique Fournier
dominique-fournier

 

 

 

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