Solesmes rime avec poème. L’histoire millénaire de ce monument vivant de l’Ordre bénédictin se déploie, en effet, comme un hymne pacifique ayant traversé la houle furieuse des siècles et l’écume passagère des jours. « Coule la Sarthe, je demeure », semble murmurer la muraille de pierres dressée au XIXème siècle par un moine architecte de génie, dévoré par un rêve dément plein de sagesse, et devenu enfin matérialité : faire de Solesmes un Mont-Saint-Michel en terre ! Dans un livre bellement illustré par le photographe Jean-François Lecourt et écrit avec un sens aigu de la fraternité bénédictine, le moine cistercien Michel Niaussat égrène un à un les rêves des hommes en robe noire qui ont relevé un prieuré laissé à l’abandon pour le transformer en une citadelle de prière sans remparts et désarmée, simplement offerte aux oreilles du Ciel et aux regards des Hommes.
Parmi les auteurs de ce long poème monastique, domine la noble figure de Dom Prosper Guéranger : il fût à la fois le redresseur de l’Abbaye, le restaurateur de l’Ordre bénédictin en France après la tourmente révolutionnaire et le héraut de ce chant de la terre, porté à voix humaines jusqu’aux portes du Ciel et à nul autre pareil, le chant grégorien. Une huile représentant l’abbé à l’âge de 35 ans et reproduite dans ce livre, arrête le lecteur: la douceur de son regard bleuté semble contredire la force arborée par son front et son menton. Toute aventure spirituelle est à l’image de ce tableau et de l’homme qu’il immortalise: une histoire paradoxale assumée et surmontée avec le secours de la Grâce. 
Cette insistance sur l’humanité irrévocable de la vocation monastique est l’un des aspects remarquables de ce livre… L’auteur rappelle que l’ascèse la plus difficile imposée au moine n’est pas le célibat, le silence ou le jeûne comme on le pense communément, mais la vie communautaire, la présence incontournable d’un entourage qu’il ne s’est pas choisi, qu’il lui faut supporter jour après jour au réfectoire, au chœur, à l’atelier, au scriptorium… Appeler « frère » son voisin qui dérange et exaspère est la plus rude bataille du moine. Elle est aussi sa plus grande gloire, car elle lui révèle dans la banalité de son quotidien et de son infimité charnelle que « Dieu déploie sa force dans la fragilité ».
Le moine, écrit Michel Naussiat, est un homme ordinaire qui mène une vocation extraordinaire. Voilà le ressort secret de la paix bénédictine. Ce ressort peut être le nôtre si nous suivons le chemin approprié, celui de la conversion et du rayonnement personnels. Ce beau livre, assorti d’un CD comprenant des chants grégoriens inédits interprétés par le chœur des moines de Solesmes, a le reflet de l’une de ces étoiles qui servent à éclairer nos pas de pèlerins dans l’épaisseur de la longue nuit.
Michel Cool


