Eugène Green, né outre-Atlantique dans un pays qu’il appelle la Barbarie, est un des artistes les plus singuliers de notre époque. Après avoir exhumé le style du théâtre baroque, il est passé derrière la caméra pour bâtir une oeuvre de cinéaste à la tenue exceptionnelle. Il est aussi un écrivain et un romancier savoureux. Cet entretien à la Procure, avec François Maillot, fait le point sur sa démarche.
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Peut-être ai-je commencé à l’envers ? Tout cela a débuté au cinéma le Saint André des Arts (je crois) où, il y a une bonne année, je suis allé voir le film de Béla Tarr, Les Harmonies Werckmeister, dont j’étais sûr qu’il était un chef d’œuvre, puisque c’est un film de chevet pour Eugène Green, cinéaste trop méconnu du grand public et savoureux écrivain (j’y reviendrai un jour). La beauté saisissante de ces plans séquence en noir et blanc, montrant l’effondrement de la vie sociale d’une bourgade de province hongroise qui sombre dans la peur et la violence, m’avait laissé sous le choc. Grâce aux conseils d’un confrère libraire et d’un ami très cher, je me suis attaqué au roman dont l’épisode principal a été adapté par Béla Tarr : il s’agit de La Mélancolie de la résistance de László Krasznahorkai, hongrois lui aussi, dont j’ai définitivement renoncé à savoir prononcer correctement le nom.
Après un préambule stupéfiant (que ne reprend pas Béla Tarr dans son film) évoquant un voyage en train, claustrophobe et poisseux, d’une certaine Madame Pflaum – dont nous ne savons pas très bien si elle nous inspire de la compassion ou de l’irritation-, Krasznahorkai déploie le cœur de son roman, sous le titre des Harmonies Werckmeister justement (en référence au musicien baroque, théoricien des tempéraments inégaux). S’ouvrant sur une scène hypnotique où une sorte de prophète simplet, Valuska, qui évoque, le mysticisme en moins, Johannes dans Ordet de Dreyer, improvise, comme chaque soir un spectacle vivant représentant le mouvement des planètes, figurées par de pauvres hères alcooliques qui n’ont rien trouvé de mieux pour prolonger l’ouverture d’un bar sordide, le roman se déploie de manière apocalyptique (au sens propre de révélation). Autour d’un saltimbanque dévoilant au peuple médusé et hagard un monstre marin qui semble renvoyer à chacun la laideur d’un monde inanimé, une peur sourde se répand dans la ville, dans un microcosme étouffant où les enjeux de pouvoir sont à la fois terribles et grotesques. L’explosion de violence qui finit par advenir (et là, comment ne pas évoquer le fait qu’en lisant Krasznahorkai, j’ai revu les images crucifiantes de Béla Tarr et qu’en revoyant le film ensuite, la prose de l’écrivain est remontée à la surface de ma conscience), cette explosion donc, point d’orgue du livre, est au fond, pour les personnages de ce roman et pour le lecteur, un soulagement, une libération, un instant critique où les larmes se libèrent, épiphanie mystérieuse de la décomposition du monde.
On ne sait plus très bien à ce stade, si nous contemplons le désastre intérieur et social d’une œuvre de fiction ou d’une vie vécue. Je ne promets à aucun de vous une lecture agréable, ni facile. On est tenté de lâcher le morceau tant cette violence sourde renvoie de manière insupportable à des zones refoulées de nos peurs et de nos angoisses, conscientes ou pas. Mais quand une œuvre comme celle-ci, le roman et le film, interroge au plus profond de soi, sur la pertinence de la frontière entre la réalité et la fiction, c’est qu’il s’agit d’un chef d’œuvre absolu. A chacun de le lire comme il le sent. En ce qui me concerne, je le comprends et ressens comme la peinture d’une apocalypse laïque, c’est-à-dire de ce que pourrait être la fin des temps pour ceux qui n’ont pas été engendrés dans la Lumière.
François Maillot
László Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance, Gallimard
Posté dans Chroniques de nos libraires, Livres Réagir Tags: Béla Tarr, Eugène Green, László Krasznahorkai
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