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Insurrection pascale

Jean Bastaire est un homme et un écrivain qu’il faut entendre aujourd’hui. Pas demain, aujourd’hui. Car même si sa voix est forte et déterminée, elle risque d’être noyée dans le brouhaha et la rumeur des opinions, des pensées qui n’en sont pas, des lieux communs désolants. Comme toujours, il parle et écrit en présence, dans la présence de son épouse décédée, Hélène. Une voix forte donc, mais pour dire quoi ? Et pour quel motif attache-t-il ce mot qui fait un peu peur, « insurrection », à la joie, à la délivrance et à la paix pascales ?

Ce lien sous le signe de Pâque, l’auteur ne l’a pas inventé, il l’a lu, passionnément, dans les Saintes Ecritures bien sûr, mais aussi chez Péguy et Claudel qu’il connaît admirablement… Il l’a aussi ressenti aux tréfonds de lui-même, en vivant dans ce monde qui, souvent, le révolte, le scandalise, dans cette « société de squales à rendre jaloux tous les océans du monde, une société de prédateurs où tout ce qui entoure l’homme est une proie à dévorer par lui ». A ce scandale qu’il éprouve, Bastaire donne de beaux et puissants accents bloyens. Et justement Léon Bloy, lui aussi, constatait avec rage, pour reprendre les mots de Péguy, que « pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul devant Dieu » et que ce « qui ne devait servir qu’à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger ». Et l’auteur de Notre jeunesse de rappeler « les anathèmes sur le riche, les effrayantes réprobations sur l’argent dont l’Evangile est comme saturé ».

Mais « l’insurgé pascal » ne peut se contenter de sa colère, la refermer comme un sac au-dessus de sa tête. L’indignation individuelle, à la lumière de cette Pâque, est presque un confort – ou un conformisme. Autre est cette « veille ardente » à laquelle je suis appelé. Chrétien, je ne suis pas seul. Je veux souvent l’ignorer, mais je n’existe que d’être avec mon prochain, mon semblable. Ce « pas vers l’autre », ce « désistement qui entame le démantèlement de moi », il me faut donc constamment les accomplir. Et c’est bien d’une conversion qu’il s’agit, d’un acte de foi, d’un témoignage. « Voilà l’homme nouveau qui naît du baptême, l’homme contraire à celui qui était avant, l’homme pour l’autre et non pour soi. » Si l’auteur se réfère à Nietzsche, c’est pour inverser l’énergie déployée par le philosophe : non pas la mort de Dieu mais la vie en Dieu. Non pas ma vie, mais notre vie.

Jean Bastaire n’hésite pas à aborder les sujets qui fâchent… Du sexe par exemple, il propose une vision positive et hardie, au-delà des clichés et des frilosités. De même, l’institution ecclésiale n’est pas pour lui un sujet tabou, ou une affaire entendue, placée sous le joug unique de la contrainte disciplinaire. Comme Emmanuel Levinas, il distingue avec raison le saint et le sacré, préférant le premier terme au second… On pourra bien sûr discuter ou même contester certaines affirmations, l’essentiel est de reconnaître dans sa pensée – et son écriture – l’énergie qui s’y déploie. Energie vitale, iconoclaste parfois, loin du cocon doucereux où l’on enferme le chrétien – ou il s’enferme lui-même. Dans le dernier chapitre, Bastaire est encore plus à son affaire : l’écologie, le christianisme cosmique et franciscain. Et à cette affaire, il y est depuis plus de vingt ans. C’est Péguy, là aussi, qui est invoqué – mais aussi Jean-Paul II et Benoît XVI, et encore Paul Claudel. Péguy donc : « On oublie trop que l’univers c’est la création, et le respect, non moins que la charité, doit s’étendre à toute créature. » Et l’insurgé ajoute, sans perdre son fil : « L’amour du prochain couvre tout l’univers, quels que soient les créatures qui l’animent. »

Jean Bastaire est le modèle de l’homme fidèle. Et c’est bien la fidélité qui lui fait élever la voix. Une voix forte qui se fait témoignage.

Patrick Kéchichian

Hélène et Jean Bastaire, Insurrection pascale, Salvator

Jean Bastaire, de l’amour

Les deux derniers livres de Jean Bastaire sont complémentaires. Ils regardent vers le même lieu, la même réalité, le même horizon – l’amour. Et de ce regard, ils font une vive parole, haute et ferme, parfaitement audible. Parfaitement intempestive aussi, tant elle se heurte frontalement à un certain air du temps, à une petite musique lancinante qui nous chante que c’en est fini de la fidélité, du mariage, de la foi solide et droite, consciente d’elle-même et sans détours. Et pourtant, Apologie des noces et Eloge de la fidélité ne sont pas des traités de morale écrits par un vieux monsieur un peu aigri et grinçant à l’usage des jeunes générations. Il faut inverser les choses. Là, le vieux monsieur est plus jeune que ses interlocuteurs virtuels. Il pense et parle librement, sans crainte. La prudence qu’il manifeste ne tient pas à la révérence ou à l’allégeance à quiconque, mais à sa seule conscience. Une conscience intégralement chrétienne et catholique, conformée à l’enseignement du Christ, grandie et développée par celui de la Sainte Eglise.

Il n’est pas si courant d’entendre un chrétien parler de l’érotisme, de célébrer, pour elles-mêmes, les vertus de la chair et du désir. Jean Bastaire le fait sans crainte, appuyé sur sa foi, ancré en elle. Charnelles autant que spirituelles, les « noces » dont il parle ne consistent pas à aller polissonner dans des pâturages interdits. « L’extrême bonté de la sexualité », « l’excellence originelle de la jouissance érotique », doivent être pensées avec tout le sérieux et la gravité requises. A l’opposé de cette célébration, Bastaire place un nom immense, celui de Paul Claudel. Ce n’est rien dire contre l’absolu génie du poète, ni contre ses admirables intuitions exégétiques que de rappeler ses propos terribles sur le mariage En 1948, dans son commentaire du Cantique des cantiques, il écrit ceci : « Un véritable mariage est non pas un oui, mais un non, un refus donné à la chair… » Et dans une lettre, à la même époque, il enfonce le clou : « Fondé sur le consentement, le sacrement de mariage a pour but non pas la satisfaction des sens ou même des âmes, mais leur salut essentiel l’une par l’autre, la renonciation totale, l’étoile pure. »

Jean Bastaire ne se démonte pas : « J’en appelle, écrit-il solennellement, de Claudel à Claudel pour affirmer que les noces, dans l’esprit biblique et chrétien, sont orientées à la satisfaction des sens et de l’âme, mais par une conversion qui opère chez les époux un retournement où le primat de l’autre l’emporte sur le primat de soi. » Puis il rappelle ce que l’on ne saurait oublier : « La croix fait partie intégrante du bonheur des époux… »

L’Eloge de la fidélité complète, avec une saine véhémence, le propos d’Apologie des noces. Là non plus, pas le moindre souci d’une morale étroite qui enferme et protège avant d’exposer au feu de l’amour. J’aime que Jean Bastaire écrive, dans le tumulte de l’époque, dans le désordre spirituel qui cherche à prendre force de loi : « L’amour fou ne peut naître et vivre que d’une foi studieuse. » Entendez-vous le scandale que fait ce modeste adjectif ?

Patrick Kéchichian

Jean Bastaire, Apologie des noces, Parole et silence

Jean Bastaire, Eloge de la fidélité, au temps de l’éphémère, Salvator

La création pour quoi faire ?

Et si l’on convenait que la foi est un double mouvement, d’expansion et de concentration, d’inspiration autant que d’expiration, de souffle donné et repris (lisez à ce propos le beau livre récent de Jean-Louis Chrétien, Pour perdre et reprendre haleine, Bayard, 2009), que son lieu est partout, dans le cœur aussi bien que dans l’univers ? Un pas encore, et l’on admettrait sans beaucoup d’effort que ce mouvement, en réalité, est unique et que le cœur de l’homme et celui du monde sont intimement solidaires. Et que d’ailleurs la Révélation ne dit rien d’autre. Que le grand récit de la Création et celui de la L’Incarnation du Verbe se suivent et se ressemblent.
Généralement, ces questions sont laissées aux spécialistes, et le néophyte – l’auteur de ces lignes en est un – ne s’aventure pas dans de tels territoires de pensée. Mais c’est précisément là qu’intervient un jeune homme de 83 ans, Jean Bastaire, pour nous débarrasser de toute timidité. Pour secouer notre égoïste quiétude, sans pour autant nous attirer vers de suspects vertiges. Depuis une vingtaine d’années, ce fils de l’Ecole républicaine, grand spécialiste de Charles Péguy, poète et penseur qui a définitivement réconcilié intelligence et générosité, foi et énergie vitale, se bat Pour une écologie chrétienne – un de ses livres porte ce titre (Cerf, 2004).
A l’écoute des Saintes Ecritures, de Teilhard de Chardin et de Claudel, mais aussi de toute la tradition, des Pères de l’Eglise à saint François d’Assise, il démontre inlassablement que la Terre n’est pas l’espace de notre exil ou de notre relégation mais le royaume, la maison que Dieu nous a confiée. Loin de tout panthéisme, il nous invite à considérer qu’« aucune opposition n’existe entre la matière et l’Esprit, pas plus qu’entre l’argile et le potier ». Pour avoir un sens, le salut doit aussi être celui de toute la Création, et « tenir ensemble les deux bouts du mystère de l’Incarnation ». Comme le Christ réunit « les deux natures, terrestre et céleste, humaine et divine ».
Les deux livres que Jean Bastaire publie aujourd’hui prennent place parmi la dizaine d’ouvrages – essais et anthologies – qui figurent déjà dans le chapitre « écologie » de sa riche bibliographie. Le premier, La Création, pour quoi faire ? est une réponse à la dangereuse naïveté des courants créationnistes. Mais plus qu’une thèse ou une démonstration, c’est une méditation haute et large, informée et chaleureuse, que nous propose l’auteur. Pâque de l’univers est un livre plus intime et mystique, mais qui regarde vers le même horizon. Citons ces quelques phrases : « Le salut n’est pas de s’évader du temps, mais de l’assainir. Le temps malade est guéri par l’éternité. (…) Le mal obstrue cet élan. L’éternité est étouffée dans un temps qui ne respire plus à son rythme initial et finit par expirer sur les lèvres du créé… » Ou celles-ci : « Innocente de la faute humaine, la création entière est crucifiée avec les hommes. Le Christ ne laisse rien hors du pouvoir de sa vulnérabilité… »
Certains livres nous donnent des forces neuves, une énergie dont nous nous ignorions capables. Ainsi ceux de Jean Bastaire.

Patrick Kéchichian