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Le portrait d’hommes dans le clair-obscur de la foi

Jérôme TERNYNCK, Le Très-Vif, Salvator

La scène des disciples d’Emmaüs (Lc 24, 35), on le sait, a fasciné les peintres. La figure de Cléophas, et plus encore, sans doute, celle de son compagnon qui demeure innommé, laisse place, non à la spéculation seulement, mais à la méditation. Bref, venant à la suite des Douze et comme dans leur ombre, les deux pèlerins du soir nous laissent la place : ils sont nos prête-nom, qu’il s’agisse de l’anonyme ou de celui qui ne l’est pas. C’est cette place des disciples d’Emmaüs que Jérôme Ternynck a eu l’art de prendre au fil de ce petit livre qui ne se peut lire d’une manière cursive ou distraite, mais qui se respire plutôt, longuement. Il faut s’arrêter, comme s’arrêtent les disciples à la tombée du jour, avec le Compagnon inopiné. L’auteur était tout prédisposé à « habiter » du dedans le personnage de Cléophas par sa qualité de bibliste, évidemment : il est diplômé à la fois de l’Institut Biblique de Rome et de l’École Biblique et archéologique française de Jérusalem (le va-et-vient de l’une à l’autre Ville est déjà symbolique) : c’est dire que nous n’avons pas à craindre la fantaisie – quand ce n’est pas la malhonnêteté – de bien des élucubrations sur des textes ou des figures bibliques. La connaissance du judaïsme contemporain de Jésus et des tensions internes à la toute première communauté chrétienne affleure délicatement et confère aux propos de Cléophas une dimension sensible d’enracinement historique. Reste qu’il s’agit de tout autre chose, ici, que d’une reconstitution à visée documentaire. Le « journal » du disciple met à notre portée l’appréhension ô combien subtile que les premiers témoins, les premiers intimes, ont pu avoir de l’événement de la Résurrection et de la présence du Ressuscité, appréhension toute pleine de la mémoire du long compagnonnage avec le Jésus pré-pascal.

Proche de nous, il était en même temps insaisissable, incontrôlable. Aucune loi, aucune considération de stratégie, aucune crainte, pas plus celle de manquer d’argent que celle de se trouver face à un opposant dangereux, n’a eu prise sur lui. Et pourtant, qui lui reprocherait ne serait-ce qu’un geste d’impatience, une parole blessante, un mot de mépris ? Qui l’a jamais pris en faute par rapport à notre Loi ? Qui l’a surpris dans un mouvement égoïste, ou dominateur, ou prononçant une parole de critique ? Il est tard. Demain il viendra. Il n’y a qu’à l’attendre sans même chercher à savoir comment cela se passera. Quand il est là, il est le Maître (p. 14-15).

C’est ainsi que, dans le transparent de la conscience du disciple – mais un disciple sans mièvrerie et qui connaît le doute – se voient évoquées, ou plutôt discrètement suggérées les grandes scènes de l’entre-temps pascal de Jésus, c’est-à-dire de ses manifestations aux siens, jusqu’à l’Ascension sur laquelle se clôt le livre :

Il a levé le regard vers les collines. Collines de Judée. Monts au-delà de Jéricho. Collines de Samarie entre fleuve et mer. Villes et vallées d’au-delà des frontières.

Il faudra aller vite. Le Royaume, c’est pour bientôt.

« Je suis avec vous. Partez ! »

J’ai ramené mon regard. Vide, sa place devant moi (p. 75)

L’écriture a le rythme d’un pas, ou celui d’une haleine, comme le souffle d’un homme qui se parle tout bas à lui-même pour ne se redire que l’utile, l’essentiel, les questions ayant en l’occurrence autant de part que les certitudes et les émerveillements. Et tandis que, de mémoire, en filigrane, s’érige la stature du Très-Vif avec ses cicatrices sur son corps de pain frais (p. 27), c’est notre propre portrait qui se dessine, celui d’hommes dans le clair-obscur de la foi et que l’envoi de Pentecôte conforte dans leur fragilité.

fr. François Cassingena-Trévedy, osb

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