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Bruno Racine, Google et le nouveau monde

Bruno-Racine-Google-et-le-nouveau-mondeLe président de la BNF analyse les bouleversements engendrés par la révolution numérique. Si elle offre des possibilités nouvelles à la création et à l’accès au savoir, elle a notamment des conséquences sur la chaîne du livre. L’auteur aborde ainsi les questions liées à la conservation des données numériques ainsi que le risque de monopole de nouveaux opérateurs tels que Google.

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Du rififi avec Bruxelles

Depuis mercredi dernier (2 mars), les inspecteurs de la commission européenne de Bruxelles perquisitionnent dans les plus grands groupes d’édition : Hachette, Gallimard, La Martinière/Le Seuil, Albin Michel (Editis a été épargné). Pourquoi ? Parce que nos éditeurs sont soupçonnés d’entente illicite dans le cadre des contrats de mandat qui régissent les rapports avec les détaillants que nous sommes, dans l’univers émergent du livre numérique.

Cela ne vous dit rien ? Lisez pourtant. Un peu d’histoire d’abord. En 1981, en légiférant sur le prix unique du livre, la loi Lang a permis de mettre fin aux pratiques de dumping de la FNAC et de la grande distribution et de préserver la richesse d’un tissu dense de librairies qui permet une diversité de l’offre culturelle. Sans cette loi, la Procure aurait-elle résisté ? A tout le moins, elle ne serait pas cette grande librairie de fond que vous connaissez. Avec l’arrivée du livre numérique, le risque est que les grands acteurs comme Amazon cassent les prix, interdisant de fait à des libraires comme La Procure d’exister sur ce marché où leur capacité de conseil et de structuration de l’offre sera pourtant essentielle pour le lecteur. C’est pourquoi le Parlement est en train de voter une loi sur le prix numérique du livre numérique (fixé par l’éditeur) que la librairie encourage. Mais, cette loi, après discussion à l’Assemblée, a récusé une clause d’extra-territorialité imposant ce prix unique à des détaillants installés hors de frontière (par exemple Amazon, logé au Luxembourg). Ce point est encore en débat puisque le Ministre de la Culture s’est prononcé pour cette clause. Quoiqu’il en soit, sans cette disposition, l’application du prix unique à Amazon ne tient plus qu’à la solidité des contrats de mandat par lesquels les éditeurs imposent à chaque détaillant un même prix. Or, depuis quelques mois, on sait qu’Amazon, hors de nos frontières fait la guerre à ce modèle de contrat…

En organisant sa descente de police chez les éditeurs français, Bruxelles endosse tout simplement la position d’Amazon, ainsi que l’a fait remarquer Francis Esmenard, PDG d’Albin Michel. Déjà, la commission est très opposée à la clause d’extra-territorialité. En mettant à mal le contrat de mandat, elle laisserait un boulevard à Amazon pour monopoliser le marché et interdirait de fait aux libraires indépendants d’être des acteurs du livre numérique (les libraires ne peuvent pas perdre d’argent en cassant les prix, leur structure économique ne le permet pas). Or, si l’on peut raisonnablement penser que 10% du marché du livre papier se déportera à moyen terme sur le numérique, si ce déport se fait hors des librairies, c’est toute la chaine du livre papier qui rique de s’effondrer, tous les livres exigeants et de qualité qui risquent de disparaître. La diversité culturelle de notre offre serait remplacée par l’étroitesse d’un marché de best-sellers au contenu le plus souvent affligeant.

D’un point de vue citoyen, cela est inacceptable. Que la commission de Bruxelles ne perçoive pas les enjeux culturels d’une telle problématique et traite les éditeurs français comme des criminels en col blanc est inquiétant. L’indignation est à la mode ces temps-ci. Un peu trop. Mais là, il y a de quoi.

François Maillot