Petrograd, mars 1917. Les derniers régiments fidèles au tsar tentent encore d’endiguer les émeutes ouvrières. Tout individu censé appartenir à la police est lynché au coin des rues. A l’ambassade d’Espagne, on prépare en hâte l’évacuation des ultimes ressortissants. Parmi eux, un nommé Juan Martinez, danseur de flamenco. Quand il apprend que le dernier bateau est pour le lendemain, il comprend que le piège s’est refermé : sa femme, Sole, est à Moscou, où ils habitent et travaillent depuis des mois… Et il n’y a plus de train de Moscou à Pétersbourg ! Ainsi commence pour le couple d’artistes, qui s’est produit dans mille et un cabarets et music-halls de Paris, d’Istanbul, de Bucarest et de Russie, une effarante odyssée qui ne prendra fin qu’en 1921…
C’est plus tard, à Paris, en 1934, qu’un journaliste, Manuel Chaves Nogales, recueillera et rédigera les souvenirs du danseur, originaire de Burgos. Quelle est la part, dans cet hallucinant récit, des déformations de la mémoire et de l’exceptionnel talent du rédacteur ? On se pose la question, tant certaines pages atteignent une intensité visionnaire digne de Malaparte… Il n’en reste pas moins que le témoignage est cohérent avec tous les faits historiques connus.
Notre couple de danseurs va errer de ville en ville, cherchant dans la vaste Russie les endroits où la guerre civile et la pénurie n’ont pas encore fait fermer tous les lieux de fête et de spectacle. Impossible de détailler ce qui ressemble à un roman picaresque – le sang et la faim en plus. Retenons l’épisode de Kiev, plusieurs fois prise par les Rouges, reprise par les Blancs, en alternance… Les uns pendent les bourgeois, les autres les juifs. Pris en amitié par un membre de la Tchéka, Martinez assiste, épouvanté, aux arrestations, aux pillages, aux exécutions sommaires. Autour de lui, d’autres artistes, des clowns, des acrobates, des magiciens, tout aussi effarés. A ce stade, Fellini rejoint Malaparte.
Martinez est un chulapo, un peu titi, un peu voyou. Il raconte son histoire avec une sorte de fatalisme sceptique, parfois pince-sans-rire, qui en souligne la dimension de cauchemar. Il répète que la politique ne l’intéresse pas, il voudrait seulement pouvoir faire son numéro chaque soir afin de gagner sa vie. C’est aussi un homme pudique ; pas d’épanchements. Mais la solidarité, la tendresse quasi fusionnelle qui l’unissent à sa femme et partenaire de scène affleurent à toutes les pages. L’image de ce couple d’humbles artistes, perdu dans les horreurs de l’Histoire, est peut-être l’élément le plus émouvant du livre.
François Taillandier
